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    18 / 11 / 2020

    Sonia, Amina, Mariana, Ouiza et Fatiha racontent

    Les femmes SDF se cachent pour survivre

    Par Inès Belgacem , Nnoman Cadoret

    « La vie dans la rue est plus difficile pour les femmes. » Avec le confinement, l’espace public se vide et les femmes à la rue sont encore plus vulnérables. À Paris, l’association ADSF leur vient en aide.

    Paris – Sonia assure être « connue » dans le 12ème. « C’est chez moi, quoi ! » Sans domicile fixe depuis huit ans, elle s’installe chaque jour à côté d’une supérette du quartier. « C’est ma place. » Un regard assassin à un SDF envieux suffit à le dissuader. Sonia a pourtant de grands yeux bleus espiègles. Elle sait perdre son sourire pour paraître plus dure. Bavarde, elle raconte les sombres histoires de celles qui dorment dans la rue. Il y a notamment cette jeune fille de 17 ans, qui aurait été violée en réunion dans un parking. L’hiver arrivant, l’adolescente voulait un abri pour la nuit. « Je leur ai dit aux gars qui lui ont fait ça : ce sont des chiens. Une gamine, comme ça… » Sonia marque une pause :

    « C’est plus dur pour les femmes… Je lui avais dit de rester dans le parking. Une fois que tu as trouvé une place, tu y restes. Si tu fais des allers et retours, on peut t’y suivre. »

    Selon la Fondation Abbé Pierre, la France compterait actuellement 300.000 sans domicile fixe. Difficile d’estimer le nombre de femmes. Lorsqu’on lui demande, Sonia ne pense qu’à deux autres dans le quartier. Elle sait qu’il est difficile de vivre dans la rue. « Moi, je suis respectée ! » D’autres font le pari de la discrétion. Ces invisibles traînent par exemple dans les gares. Fondues dans la foule, elles attendent un train qu’elles ne prendront jamais. Mais avec le Covid, le couvre-feu, les confinements, les halls sont bien vides. Et donc incapables de protéger ces femmes. Alors elles ont fini par les déserter, elles aussi. Et les associations ne savent pas vraiment pour aller où.

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    Sonia est SDF depuis huit ans. Dans le 12e où elle se pose, elle est « connue » et a la tchatche. Elle espère bientôt trouver une place en hôtel social. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Pandémie

    Dans la cour du 70 boulevard Barbès, dans le 18ème arrondissement, un camion de dépistage du Covid est garé en travers. Aménagé comme une petite salle de rendez-vous, une infirmière de l’ADSF – l’association Agir pour la santé des femmes – y reçoit tous les matins une dizaine de femmes. « J’ai fait le test ici. Négatif ! Je n’ai rien du tout ! » Mariana fume une cigarette adossée au véhicule, un mug de café chaud à la main. Voilà quatre ans qu’elle vit dans un hôtel social avec son mari et ses deux enfants. « Mon grand-père est Russe. C’est ma mère qui est Roumaine. Et mon mari est Rom. » Mais tout le monde la désigne simplement comme Rom, ce qui l’embête. « Les associations ne veulent pas aider les Roms », croit-elle. La trentenaire cite toutefois le Secours populaire et l’ADSF comme des recours précieux. Dans le panier de la poussette de son bébé, la maman montre le sac que lui a donné l’association : shampoing, gel douche, savon intime, serviettes hygiéniques, dentifrice, déodorant… Un pack hygiène pour toute la famille, mais aussi et surtout pour elle.

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    Mariana enchaîne les histoires. Elle montre des photos de son « grand garçon » en petite section. Voilà quatre ans qu’elle vit dans un hôtel social avec son mari et ses deux enfants. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Agir pour la santé des femmes s’est donnée pour mission d’aller vers les femmes en situation de vulnérabilité et de précarité. « Avec la pandémie, on voit de plus en plus de travailleuses précaires arriver. Les gens ont faim et sont démunis », explique Nadège Passereau, déléguée générale de la structure :

    « Ce qui m’inquiète, ce sont les femmes de plus en plus âgées que l’on voit arriver. »

    Comme Ouiza, qui vient manger ici le midi. Elle fait la queue pour récupérer son sac. Elle rougit quand on lui demande son âge. Peut-être cinquante ans. Elle raconte vivre dans une chambre insalubre, sans toilettes ni douche. Juste un robinet. Alors ici, elle peut se laver. Des douches sont mises à disposition. Dans la file, il y a aussi Fatiha. À 40 ans, elle ne sait plus subvenir à ses besoins seule. Son garçon de cinq ans est resté dans le petit appart’ qu’ils occupent. Il est aveugle et « à risque » face au Covid. Alors il ne sort plus. Fatiha fait la queue pour récupérer le fameux pack hygiène et un peu de nourriture. Elle vient presque chaque jour dans ce Repaire Santé de l’ADSF. Il en existe deux, à Porte de St-Ouen et à Barbès (1). La Cité des dames, un troisième lieu d’accompagnement et d’aide, se trouve dans le 13ème arrondissement. Des bénévoles demandent à Fatiha si elle a besoin de masques, si elle a pu faire le test PCR ou d’autres rendez-vous médicaux. « Ici, ils font attention aux besoins des femmes », sourit Fatiha.

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    Agir pour la santé des femmes s’est donnée pour mission d’aller vers les femmes en situation de vulnérabilité et de précarité. Leur Repaire Santé peut en accueillir 25 par jour. Ici, Pilar fait les tests Covid. / Crédits : Nnoman Cadoret

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    Fatiha (de dos) vient presque chaque jour dans ce Repaire Santé de l’ADSF. À 40 ans, elle n'arrive plus à subvenir à ses besoins et ceux de son fils de cinq ans. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Sortir de l’isolement

    Dans la file, il y a aussi Amina (2). La jeune femme originaire de Côte d’Ivoire a moins de 30 ans. « Je suis venue en bateau du Maroc. » Après un long voyage de 60 jours, elle est arrivée en France il y a six mois. Pendant le premier confinement, elle a pu dormir chez des amis avec son mari. Mais ils ont dû partir. Depuis, elle vit dans la rue. Alors, après ses longues nuits d’errances, elle vient se reposer dans le Repaire santé de l’ADSF, qui peut accueillir en journée autour de 25 femmes en temps de pandémie – pour respecter les gestes barrières :

    « Il y a une salle avec un canapé. Il y fait chaud et je peux m’y reposer. »

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    Amina est une jeune femme ivoirienne. Elle vit dans la rue depuis la fin du premier confinement. Elle vient se reposer dans le Repaire santé. / Crédits : Nnoman Cadoret

    « Ici c’est vraiment super. On peut discuter et voir des gens. » Mariana est restée dans la cour une bonne partie de la matinée. Elle enchaîne les histoires, montre des photos sur son portable. « Là c’est mon grand garçon, il est en petite section. » Il lui a dit qu’il voulait être policier. Ça la fait beaucoup rire. Mariana, comme Ouiza, Fatiha et Amina, est immigrée :

    « Je suis contente quand on me parle comme à quelqu’un de normal. »

    Sonia aussi. La star du 12ème raconte son histoire. Elle était mariée et s’est enfuie de son domicile il y a huit ans. « Il me tapait. » Une fois sa petite fille laissée à ses parents, elle a commencé sa vie dans la rue. Pudique, elle préfère parler des lieux qu’elle affectionne et de ses amis, plutôt que des galères, de ses blessures, de son foie en vrac à cause des flashs d’alcool qu’elle siffle, ou de ses agressions :

    « Ceux qui disent connaître la rue, c’est faux. Moi, je la connais la rue. Et il y en a des tarés dans la rue. »

    Elle raconte ses combines, les endroits où elle est le plus en sécurité pour dormir. Le « gentil monsieur » qui lui ouvre la grille de métro le soir, pour qu’elle dorme à l’abri derrière. Ou les commerçants « trop sympas », qui lui offrent toujours le café et un croissant le matin. « Moi mon truc, c’est la tchatche. Alors je m’en sors. » La fin d’après-midi est là et Sonia grelotte. C’était pourtant une belle journée ensoleillée, sourit-elle. Elle espère bientôt trouver une place en hôtel social. Elle ajoute, sûrement avant de filer se trouver un endroit pour la nuit :

    « Moi j’aime bien discuter. Si vous voulez revenir, moi, je suis là. Je ne bouge pas. »

    (2) Le prénom a été modifié.

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