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    14/12/2020

    Ils racontent la précarité étudiante

    « Il m’arrive de manger un jour sur deux »

    Par Clara Monnoyeur

    Deux fois par semaine, l’association étudiante Co’p1 distribue à Bastille des denrées et des produits d'hygiène aux étudiants précaires. Pas de jobs, faim, manque de protections menstruelles, solitude... Les étudiants racontent leur galère.

    Bastille, Paris (75) – « En général je ne prends qu’un repas par jour », chuchote Camille. Comme une trentaine d’autres étudiants, elle patiente dans la longue file d’attente devant la maison des initiatives des étudiants (MIE) à Bastille. Ils seront au final plus de 150 ce samedi midi à venir chercher « leurs paniers-repas », distribués par l’association Co’p1, créée à la rentrée de septembre. « Une association d’étudiants pour les étudiants », explique Ulysse, le président. Le nombre de bénéficiaires ne cesse d’augmenter, avec des inscriptions complètes en seulement quelques heures. « On a dû passer à deux jours de distribution par semaine, la demande a explosé » s’inquiète Ulysse. Selon une enquête Ipsos pour la Fédération des associations générales étudiantes, en juillet dernier, 65 % des jeunes sautent régulièrement un repas, par manque de moyens.

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    Devant les locaux de la maison des initiatives des étudiants à Bastille, une trentaine d'étudiants attendent de récupérer leurs paniers-repas, distribués par l'association Co'p1. / Crédits : Clara Monnoyeur

    Plus de jobs étudiants avec la crise sanitaire

    « C’était déjà la galère avant, mais avec la situation sanitaire ça s’est accentué et c’est devenu plutôt difficile », raconte Camille. Cette étudiante en art, au bonnet multicolore et à la veste kaki, arrivait à « tenir » financièrement grâce à ses stages rémunérés et son « job d’assistant artiste », qui lui rapportait environ 200 euros par mois. « Ce qui n’est pas négociable », lance-t-elle. Depuis, même avec sa bourse et les aides de la Caf, elle ne s’en sort plus. Elle paye 600 euros de loyer. Et en hiver, il faut rajouter les charges liées au chauffage. À cela s’ajoute le matériel artistique pour ses cours : « en art avec tout le matos, on arrive à 200 euros de dépenses par mois parfois ! », raconte la jeune femme. Le panier alimentaire qu’elle reçoit lui permet de tenir une semaine : « C’est la troisième fois que je viens ici depuis octobre, et je complète le reste du mois avec les dons d’une autre association : Linkee » (une association anti-gaspillage qui distribue aussi des colis alimentaires). Elle poursuit :

    « S’il n’y avait pas ces associations, je ne saurais pas comment je ferais… »

    Selon une étude de l’Observatoire National de la Vie Étudiante (OVE) publiée en septembre, un tiers des étudiants doit exercer une activité rémunérée pour payer ses études et 50 % des étudiants ont habituellement un job d’été. Mais avec l’épidémie et les confinements, près de six étudiants sur dix ont arrêté, réduit ou changé leur activité rémunérée pendant le confinement. Avec une perte de revenu de 274 euros par mois en moyenne pour ceux qui ont totalement arrêté.

    Dédramatiser

    Les bénévoles proposent du thé et du café aux étudiants dans la file d’attente. Sara s’avance, un peu intimidée. « C’est la première fois que je viens ici », confie l’étudiante. Elle a fait le trajet depuis Bobigny. Elle montre sa carte étudiante et rentre dans la salle. Les bénévoles lui donnent un sac en tissu aux couleurs de l’association. La musique résonne dans les locaux. Sur l’enceinte, on diffuse Sexion d’Assaut, Naps ou Ninho. « Heureusement qu’on a de la musique ! Vous imaginez un confinement sans musique ? », lance un groupe de bénévoles. Accompagnés d’un sourire caché derrière leurs masques et d’un pas de danse, ils tendent à Sara quelques pommes de terre, des oignons et un paquet de pâtes.

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    Les bénévoles profitent aussi de la distribution pour échanger et discuter avec les étudiants. / Crédits : Clara Monnoyeur

    À l’intérieur, l’ambiance plutôt festive ferait presque oublier la crise sanitaire. Sara s’avance vers une autre table. Elle a le choix entre trois plats préparés offerts par un restaurateur : « Je vais prendre celui avec des pommes de terre et du poisson, et le plat végétarien (riz, épinard) ». Du pain, des yaourts, des compotes et des gâteaux s’ajoutent à son panier. « Je ne suis pas encore habituée aux plats d’ici, ça va être la découverte », souri la jeune femme en regardant l’intérieur de son sac déjà plein. Sara est algérienne. Elle est arrivée en France il y a trois mois pour ses études en sciences sanitaires et sociales, à Paris 13. Ses économies lui ont permis de tenir seulement quelques mois. « Je voulais trouver un travail, j’ai essayé presque partout, mais rien. » L’étudiante prend ensuite un paquet de masques et une boîte de tampons.

    Des étudiantes en précarité menstruelle

    Selon l’association Co’p1, 70% des bénéficiaires sont des femmes. Cassy et Harena, venues récupérer leur panier, lancent sur le sujet :

    « – Par mois, les protections hygiéniques c’est un gros budget quand même !
    - Moi dans ces cas-là, je préfère ne pas manger ! »

    Ces deux amies inséparables, qu’on prendrait presque pour des sœurs, sont étudiantes en deuxième année de droit. Leurs missions de babysitting se sont arrêtées du jour au lendemain avec l’instauration du couvre-feu. Depuis, elles ne mangent qu’un repas par jour. « Avant, je ne mangeais déjà pas le matin et maintenant, je ne mange plus le midi. En fait, je ne mange que le soir », raconte Cassy. Harena poursuit :

    « Moi ça m’arrive même de ne manger qu’un jour sur deux. »

    Les deux jeunes femmes habitent à une rue d’écart et ont l’habitude de faire leurs courses ensemble : « Et là, on s’est dit : “Bon allez ! On saute le pas, on y va !” ». Savoir que c’est une association étudiante rassure. « C’est très sympa ici » poursuit Cassy, « ça permet de prendre l’air, de se vider la tête », complète Harena.

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    Les étudiants reçoivent des plats préparés par un restaurateur et des produits frais. / Crédits : Clara Monnoyeur

    L’isolement

    Les deux jeunes femmes reconnaissent la chance qu’elles ont de pouvoir se soutenir dans cette période. Mais ce n’est pas le cas de tous. En plus de la faim, les étudiants racontent être angoissés et se sentir isolés. « En ce moment, c’est beaucoup de pression : j’ai peur d’être débordé financièrement, et il faut gérer les cours… Ça joue sur le moral », confie Rami. Il est venu d’Ivry-sur-Seine, et est parmi les derniers à venir chercher son colis alimentaire. Il attend son tour pour le « pôle information » où des étudiants-bénévoles formés, orientent les étudiants sur les aides financières et psychologiques disponibles. Rami est arrivé d’Algérie il y a un an et demi pour intégrer une école d’ingénieurs. Depuis, il n’a jamais pu repartir chez lui. « Je voulais rentrer l’été mais les frontières sont restées fermées. Et même durant ce confinement, j’aurais préféré rentrer, pour être avec ma famille », explique le jeune homme. Mais finalement, il passe ce deuxième confinement comme le premier : seul dans son appartement de 15m2. C’est là aussi qu’il passera les fêtes de fin d’année. Il n’a pas parlé à ses parents de ses problèmes financiers, ni de la perte de son emploi étudiant :

    « Je ne veux pas les inquiéter, ils se font déjà du souci parce que je suis loin, et que je ne peux pas rentrer… »

    Ses parents ont déboursé « 10.000 euros sur leurs économies » pour financer son école d’ingénieurs. Ils lui envoient, quand ils le peuvent, un peu d’argent chaque trimestre. Il a appris l’existence l’association via Facebook, et précise :

    « Quand je vois tout ça, franchement, je n’ai qu’un truc à dire : merci ! »

    Selon l’étude OVE, près de la moitié des jeunes ayant des problèmes matériels ont présenté le signe d’une détresse psychologique, contre 24% des étudiants sans souci d’argent.

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    Les bénévoles de Co'p1 informent aussi les étudiants sur les aides financières et psychologiques dont ils peuvent bénéficier. / Crédits : Clara Monnoyeur

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