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    03/03/2021

    Michou, Inox Tag, OMR 75

    Babakam, l’homme qui fait rapper les youtubers

    Par Lucas Chedeville , Robin Jafflin

    Manager des stars de Youtube Michou et InoxTag, Babakam vient du milieu du rap. Chez Webedia, le géant du web français, il incarne le virage urbain de la structure. Portrait.

    Levallois-Perret (92) – « Saïd c’est comme mon deuxième daron. Dès que j’ai une galère je l’appelle, je sais qu’il répondra. C’est l’agence tous risques ! » Michou, jeune star de Youtube avec ses 5,5 millions d’abonnés, peut compter sur son manager et producteur, Saïd, alias Babakam. Avec deux millions d’abonnés gagnés sur l’année 2020, la plus grosse progression dans le secteur, Michou est la star du moment.

    Dans son bureau au cinquième étage du grand immeuble de Webedia, Babakam reçoit avec le sourire un soir de décembre. Grillz sur les dents, lunettes aux verres fumées, ensemble Adidas et Rolex au poignet, le bonhomme en impose. Un Batman grandeur nature qui trône au-dessus de lui complète le tableau.

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    Saïd alias Babakam, dans son bureau au cinquième étage du grand immeuble de Webedia. / Crédits : Robin Jafflin

    Il a débarqué il y a un peu moins d’un an chez Webedia, le vaisseau amiral de l’Internet qui produit tous – ou presque – les plus gros talents français, de Norman à Cyprien, en passant par Natoo ou McFly et Carlito. Dans ses bagages, ses « petits », Michou donc, et son comparse InoxTag, 3,5 millions d’abonnés, même pas 18 ans à l’époque mais déjà super-star d’Internet. « Quand tu arrives avec Michou et Inox, Webedia ils n’ont pas le choix de nous signer » sourit l’homme de 39 ans dans son grand bureau.

    Preuve de son importance au sein de la structure, il a récupéré l’ancien studio de Squeezie, youtubeur numéro un en France, laissé vacant depuis son départ de Webedia en août dernier pour se lancer en indépendant, plus vraiment en accord avec les décisions stratégiques de la direction.

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    Babakam a récupéré l’ancien studio de Squeezie, youtubeur numéro un en France. / Crédits : Robin Jafflin

    Saïd, lui, se sent comme un poisson dans l’eau. À quelques jours du réveillon de Noël, Thierry Boyer, le puissant et discret directeur général de Webedia, vient passer une tête pour souhaiter de bonnes vacances. « Thierry c’est mon gars de ouf, je l’appelle Titi ! C’est lui qui nous a fait confiance à Webedia » se marre Saïd, une clope au bec. L’entreprise lui donne enfin les moyens de ses ambitions :

    « C’est la Champions League ici ! »

    Grande gueule

    Saïd rencontre Michou et InoxTag lors de la Paris Game Week 2018, événement incontournable pour tous les fans de jeux-vidéos, alors qu’il est chargé d’assurer leur sécurité. Le courant passe bien. Quelques mois plus tard, alors qu’ils ont prévu un voyage au Maroc avec une bande de potes youtubeurs, ils rappellent Saïd. Originaire du Maroc, il connaît bien le pays et joue le double rôle d’agent de sécurité et de guide touristique. Ils en profitent pour tourner un clip avec InoxTag pour son premier million d’abonnés. « C’est à ce moment-là qu’on a vraiment appris à connaître Saïd et à vouloir bosser avec lui. » raconte Michou au téléphone.

    Les deux petits, déjà bien connus sur les réseaux, sont à l’époque maqués avec une autre manageuse mais ont la bougeotte. Avec leur notoriété et la niaque de Saïd, Webedia leur ouvre grand les portes :

    « Mais on a dû la défoncer cette porte. Des mecs avec un profil comme le nôtre ce n’est pas habituel dans ce milieu »

    Dans les couloirs du grand immeuble de Levallois-Perret, les regards sont d’abord interrogateurs, voire méfiants :

    « Il y a des gens qui pensaient que je rackettais les petits ! Quand je suis arrivé, il n’y avait qu’un seul renoi ici, un cadreur ! On vient changer les choses. »

    Babakam a un franc-parler qui oblige son attachée de presse et son associé de toujours, Mehdi, à faire les gros yeux plusieurs fois au cours de l’entretien. Quand on évoque le salaire de ses protégés (1), Mehdi tique :

    « Les gens n’ont pas besoin de savoir ça »

    Comme managers, ils touchent 10% de ce que génèrent leurs talents.

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    Babakam, grillz sur les dents. / Crédits : Robin Jafflin

    Les deux hommes marchent ensemble depuis une vingtaine d’années. Avec deux profils complètements différents : « Moi c’est plus l’émotif, qui va aller dans les extrêmes très vite. Mehdi c’est l’inverse, il est beaucoup plus calme ». Après avoir fait leurs armes dans le milieu du rap quelques années, ils commencent à tourner en rond, à ne pas réaliser toutes leurs envies :

    « J’ai dit à Mehdi : “Ici on s’égosille. On va péter les plombs.” On a décidé de reboot et se mettre sur le Youtube Game. En fait j’ai regardé les chiffres, les chiffres du gaming, et là tu te dis qu’il y a un truc à faire. Même financièrement parlant. »

    Il passe d’un sujet à l’autre très vite, est souvent obligé de demander : « Je parlais de quoi déjà ? » dans un grand éclat de rire communicatif, répond à un coup de fil de Michou qui doit aller à la Fnac ou s’absente 15 minutes pour régler un problème. « Je suis un peu hyper-actif c’est vrai » reconnaît-il dans un sourire.

    Webedia et l’urbain

    Le 14 novembre 2020, un événement spécial est organisé dans les locaux de Webedia pour le lancement du nouveau Call Of Duty Cold War. En partenariat avec PlayStation, les youtubeurs Michou, InoxTag et Doc Jazy découvrent le gameplay. Pour les accompagner, et c’est inédit, les rappeurs SCH, Koba La D et Naza. Pendant plus de deux heures, les six loustics enchaînent les games plus ou moins réussies. Un petit événement aurait pu tout gâcher, quand sortie de nulle part, Koba annonce ne pas avoir l’habitude de jouer sur PS4 et préfère la Xbox. Pas très malin quand l’événement est organisé par PlayStation. Casque sur les oreilles en régie, Saïd, qui chapeaute l’événement, sue à grosse goûte. « Olala j’ai crié. Quelle dinguerie il a sorti encore ». Forcément, la séquence fait immédiatement le tour des réseaux sociaux.

    La soirée se conclut sur un mini showcase de SCH. Il dédie son couplet culte d’En bande organisée à Michou et aux organisateurs de cette « belle soirée ». Les connexions rap et Youtube Game se créent. « Quand j’ai eu le rendez-vous pour parler de mon arrivée ici, le grand patron de Webedia m’a dit texto : “Je n’investirais que sur l’urbain en 2021, quels sont vos besoins ?” Un truc comme ça, c’est du jamais-vu chez Webedia ! »

    « C’est normal qu’une grosse boite comme Webedia se mette à l’urbain, ça prend du temps parce que c’est une grosse machine, mais c’était inévitable. On a des chiffres qui montrent qu’on est incontournable » abonde de son côté Galo Diallo, dirigeant de l’agence Smile, qui s’occupe d’influenceurs identifiés urbains, comme Just Riadh, Alexandre Gigow ou Boris Becker. Son agence est justement en passe de signer un partenariat commercial avec Webedia pour diversifier les placements de produits de ses talents.

    Plusieurs collaborations sont dans les tuyaux, notamment l’arrivée de Wejdene, chanteuse adulée par les ados depuis son album 16 qui devrait débarquer dans quelques temps sur YouTube et Twitch. Ou d’autres événements gaming avec des rappeurs. Tout ça à l’initiative de Saïd, qui fait jouer son réseau. Son truc à lui, c’est la synergie, qu’il répète à qui veut l’entendre :

    « Notre idée c’est de réunir toutes les générations de talents. C’est de l’entertainment ! »

    Quitte à déplaire de temps en temps.

    Rap de Youtubeur

    Des dreadlocks, une Lamborghini verte pomme et des grillz sur les chicots, la dégaine de Michou dans son dernier clip MDLT (Michou De La Tess) a de quoi surprendre. On est loin de l’image du garçon blondinet qu’il a l’habitude d’afficher sur les réseaux. Le jeune homme s’est fait un kiff, offert par Saïd : enregistrer un premier album, effectué dans les mêmes conditions qu’un rappeur, avec un séminaire d’une dizaine de jours à Marseille. « À la base j’avais proposé à Inox de faire cet album, il n’était pas chaud. Michou oui. Je lui ai dit : “Tu vas vivre une expérience, t’es fasciné par la musique, par la vie des artistes, je vais t’offrir cette vie.” », raconte Saïd (1).

    Entouré de beatmakers, de topliners et de rappeurs proches de Saïd, Michou enregistre sept titres qu’il balance par surprise le jour de son anniversaire. Michou raconte :

    « Saïd m’emmenait souvent dans les séances studios qu’il organisait avec ses rappeurs et petit à petit je me suis dit : “Putain c’est stylé quand même, pourquoi pas moi ?” On avait enregistré des petites conneries mais là My Life (son EP), on l’a fait dans les vraies conditions d’un rappeur. »

    Le rap est à la mode chez les Youtubeurs. Les Mister V, Squeezie, Seb, entre autres, y vont de leurs projets musicaux, avec sérieux. Mais des critiques accompagnent souvent la sortie d’un projet, surtout à l’encontre de Michou. Dans sa vidéo « Youtubeurs et Rap, l’analyse d’un phénomène », le vidéaste Raska, qui produit essentiellement des contenus autour du rap, se plaint d’une « démarche trop commerciale, trop précipitée, trop stratégique. »

    Adepte du mantra : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, l’important, c’est qu’on parle de moi », Babakam assume totalement la démarche. « La communauté était choquée de voir le petit babtou du nord dans un Yacht avec des meufs, ce n’est pas l’image de Michou. On est dans la parodie, mais on le fait sérieusement. Le but, c’est que les gens parlent. »

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    Après quelques tentatives musicales persos, Babakam devient programmateur et producteur. / Crédits : Robin Jafflin

    Saïd baigne dans le monde du rap depuis une dizaine d’années. Au début des années 2000, son boulot de videur dans les boîtes de nuit chics de Paris lui permet de se constituer un solide carnet d’adresses. Dans le même temps, dans son quartier de Barbès, il commence à conseiller les rappeurs du coin. Après quelques tentatives musicales persos, il passe de l’autre côté, celui de programmateur et producteur. Avec Mehdi, ils fondent M&S Agency, une société d’événementiels qui organise concerts et showcases de rappeurs : « C’est bien simple, on a fait tout le monde, les Kaaris, Naza, Lacrim, même des cainris », avance Saïd (1).

    En 2018, il monte Imperial King Recordz (IKR) un label affilié à Believe qui produit maintenant Michou, son fils OMR 75, et quelques rappeurs de son cercle. Aujourd’hui, IKR gère le département urbain de Webedia, nouvelle création au sein de la structure à l’initiative du duo de producteurs pour accompagner les projets urbains. Premières signatures du département : Koba La D, Naza et SCH qui vont produire des contenus gaming. Un gros coup.

    Babakam veut ramener la méthodologie de travail du rap dans le milieu du web : « Dans le rap, c’est courant de voir un manager qui s’occupe de A à Z de son artiste, même sur les questions persos. Dans le web pas encore, on est là pour ça. »

    À LIRE AUSSI : Babalahziz, l’entremetteur du rap français

    Papa poule

    Un après-midi de février, dans un énorme appartement de Neuilly-sur-Seine qui appartient à un ponte de Webedia (1), une quinzaine de personnes sont réunies. Aujourd’hui, ce n’est pas un clip de Michou qui est tourné dans le penthouse, mais celui du fils de Saïd, Omar, OMR 75 pour les plateformes de streaming. Saïd est son manager et remue tout son réseau pour le faire péter. « Je sens que c’est le bon moment pour lui. Ça fait sept piges que je le prépare ! » rigole le grand bonhomme, casquette vissée sur la tête. « J’ai toujours baigné dans la musique. Quand j’étais petit, mon père m’emmenait tout le temps dans les studios, carrément je m’endormais là-bas. Je sens que maintenant je suis prêt à m’investir à fond là-dedans » abonde le fiston de 16 ans, entre deux prises.

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    Dans un énorme appartement de Neuilly-sur-Seine, on tourne le clip du fils de Saïd, Omar, 16 ans. / Crédits : Robin Jafflin

    Le gamin raconte une vie de famille épanouie, avec ses trois autres frères, « mon père c’est comme un pote, on rigole tout le temps, on fait pleins de trucs ensemble ». Marié depuis 13 ans, avec quatre garçons, Saïd s’investit à fond dans la vie de famille.

    Il arrive du Maroc à l’âge de cinq ans. Sa mère, qui travaille pour une riche famille du 16e arrondissement, était arrivée quelques années plus tôt et attendait d’avoir un travail stable pour le faire venir. « C’était un truc de ouf quand je suis arrivé à Paris. J’ai appris le français à l’école de Passy. Les patrons de ma mère m’ont appris l’hébreu, les échecs, j’avais un cadre de vie incroyable. »

    Tout s’arrête quand sa mère tombe malade et doit arrêter de bosser. Fini la vie de luxe dans le 16e, la famille s’installe à Barbès. Saïd sera d’abord mis en foyer puis dans divers internats en région parisienne. « Dans ma tête je devenais fou. Je ne comprenais pas pourquoi ma mère m’avait fait venir du bled pour qu’au final je me retrouve loin d’elle », souffle l’immigré marocain. « Plus tard j’ai compris, mais ça a pris du temps ». Il préfère faire l’impasse, avec un petit sourire, sur une partie de sa jeunesse.

    Le jour du tournage tombe pendant les vacances scolaires. Du coup trois amis d’Omar sont là, tous contents de voir leur pote sur le devant de la scène. Le minot fait de la musique mais doit assurer à l’école. C’est la condition sine qua non pour le pousser. « C’est comme avec Michou et Inox ! On a attendu qu’ils aient leur bac pour vraiment qu’ils se développent sur les réseaux », avance Saïd.

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    Saïd est aussi le manager de son fils. / Crédits : Robin Jafflin

    Il va jusqu’à s’impliquer dans l’obtention du permis de conduire, l’achat des voitures ou les problèmes d’assurances des deux youtubeurs. « Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais pas encore mon appart, il m’a hébergé deux semaines chez lui ! » raconte Michou. Saïd se marre :

    « En vrai j’ai six enfants ! »

    Tout est stratégie

    À Neuilly, grande doudoune Gucci et jogging assorti, Saïd donne de la voix pour motiver les acteurs du clip. « On dirait qu’il nous engueule », souffle Inès, une TikTokeuse aux 180.000 abonnés. « Mais non, je suis comme ça, je suis tout le temps à fond », se marre le presque quarantenaire.

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    « Je suis comme ça, je suis tout le temps à fond », se marre Saïd. / Crédits : Robin Jafflin

    Pour le tournage du clip du fiston, une dizaine de membres de la FrenchHouse, collectif qui réunit des stars du réseau social TikTok, sont présents sur le set. La connexion a été d’autant plus facile que la FrenchHouse vient de signer avec Webedia pour gérer les contrats commerciaux des jeunes influenceurs. En attendant d’avoir des bureaux dans l’immeuble du siège de la boîte, à Levallois-Perret, ils squattent de temps en temps le grand appartement de Neuilly.

    Le nouveau son a été pensé pour devenir viral sur TikTok, désormais propulseur de hits. Là encore, c’est Saïd qui a tout pensé : « C’est important de développer le morceau pour TikTok, avec une chorée que les gens pourront reprendre ». La topline du morceau est directement inspirée d’un challenge de la plateforme, le BussItChallenge. « C’est la magie de Webedia de créer des connexions entre plusieurs personnes influentes qui ne sont pas forcément du même univers. C’est win-win pour les deux parties », glisse Imhotep Olympio, 19 ans à peine et créateur de la FrenchHouse.

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    Babakam se définit comme un homme de l'ombre, pourtant son compte Instagram perso compte plus de 200.000 abonnés. / Crédits : Robin Jafflin

    Chez Saïd, tout est stratégie. S’il clame être un homme de l’ombre, on sent que le bonhomme aime bien sa nouvelle notoriété. Son compte Instagram perso compte plus de 200.000 abonnés, rare pour un manager. Sur son compte, il filme les coulisses des tournages, les rendez-vous dans son bureau, appelle sa « commu » à suivre le compte Instagram de son fils, fait des blagues. « Je le vois un peu comme un Puff Dady » rigole Galo Diallo, de Smile, « il a la double casquette, mi-artiste, mi-producteur. »

    À LIRE AUSSI : Les labels des rappeurs, une affaire de famille

    (1) Modifications apportées le 04/03/21

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