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    25/10/2021

    « Il fallait que j’enquête sinon j’allais en crever »

    Deux mamans traquent les éducateurs que leurs enfants handicapés accusent de viol

    Par Stéphanie Plasse , Caroline Varon

    En 2015, le fils de Gaële confie qu'un éducateur l’a violé. Elle alerte les gendarmes, mais l'affaire patine. Alors, aidée d'une autre maman, elle ré-ouvre le dossier.

    « Je ne pensais qu’aux violences subies par mon fils. C’était aveuglant. Il fallait que j’enquête sinon j’allais en crever. » Au téléphone, Gaële parle sans détour des émotions qui l’ont animées pendant cette affaire. Elle est la maman de Valentin (1), un garçon aujourd’hui âgé de 21 ans atteint d’autisme. Placé depuis 2006 dans l’Institut médico-éducatif (IME) « Les Nivéoles », géré par l’AFIPH, à Voiron (38), il confie en 2015 à sa mère avoir été violé par François (1), un de ses éducateurs. « Je ne pensais pas que mon fils pouvait être concerné. À presque 15 ans, il ne pouvait pas être la cible d’un pédocriminel », se souvient Gaële :

    « Et puis je me suis rappelée de certains changements de comportements chez lui. Il faisait de grosses colères et ne voulait plus aller à l’IME. Il n’acceptait plus que son père, son frère et ses grands-pères l’embrassent. Quand il a parlé, tout a pris sens. »

    La même année, dix autres enfants handicapés, âgés de huit à 19 ans, affirment également avoir subi des violences sexuelles. Tous témoignent, avec leurs mots et des gestes évocateurs, de viols et d’agressions commis aux Nivéoles, où ils étaient pris en charge. Ils miment les actes sexuels, montrent des parties de leurs corps meurtris et rapportent des irritations et des blessures sur leurs parties génitales. Au total, trois éducateurs employés dans cette structure sont mis en cause.

    Au bout d’un an d’enquête et malgré de multiples témoignages, les familles apprennent par voie de presse que l’affaire a été classée sans suite pour absence d’infraction. Le procureur de la République estime qu’il n’y a eu ni crime ni délit. Inconcevable pour Gaële, qui a besoin de réponses pour tourner la page :

    « J’étais rongée par la culpabilité. Les questions tournaient dans ma tête : Pourquoi j’ai laissé mon gosse là-bas, pourquoi je l’ai obligé à y aller ? C’est un sentiment qui ne vous laisse jamais tranquille. C’est sans relâche. C’est nuit et jour. »

    En 2016, elle choisit de se constituer partie civile. L’enquête est réouverte et Gaële est déterminée à passer au crible les pistes laissées de côté par les gendarmes :

    « Je me suis lancée sans m’inquiéter des conséquences. »

    La réunion

    Tout commence en mai 2015. La maman de 46 ans est conviée à une réunion aux Nivéoles. « On était tous au réfectoire. Les parents des 52 enfants. Il y avait la directrice, la sous-directrice, des personnes que l’on ne voit jamais. » Les dirigeantes les informent de la détention provisoire de l’un des éducateurs, François, pour récidive de détention et diffusion d’images pédo-pornographiques. Douche froide pour Gaële. À cette époque, deux enfants ont commencé à parler, mais pas Valentin. « C’est pendant cette réunion que Carine a pris la parole. Elle parlait comme si elle allait se noyer. » Lysandre (1), le fils de cette seconde mère, a déjà témoigné de violences sexuelles. Dès janvier, le petit garçon âgé de 11 ans, souffrant de troubles envahissants du développement et d’un retard mental profond, s’était plaint d’un éducateur et avait raconté son viol. Les parents, inquiets pour leur fils, avaient décidé de le retirer de cet établissement peu avant la réunion.

    Au téléphone, Gaële poursuit et essaye de rassembler ses souvenirs :

    « Carine s’est levée et nous a interpellés. Elle nous a mis en garde. Selon elle, il fallait surveiller le comportement de nos enfants. Détecter s’il n’y avait pas eu des choses anormales. »

    Quelques jours après son intervention, Carine dépose plainte pour viol sur mineur handicapé, suivie, les semaines suivantes, par d’autres familles, dont celle de Gaële.

    Obsession

    Depuis que l’affaire de Voiron a éclaté, la mère de Valentin est très active. Elle participe aux réunions de crise de l’IME et réclame la création d’une cellule psychologique. Carine, très investie elle aussi, décide de la rencontrer et l’invite chez elle. C’est à cette occasion qu’elle lui explique que Lysandre met en cause un autre éducateur, Damien (1).

    Les deux jeunes femmes se rapprochent. Elles font front et se soutiennent. À la maison, Valentin a des crises d’angoisse, il ne dort presque plus et s’alimente avec difficulté. Gaële, elle, n’a que l’affaire en tête. À l’annonce du classement sans suite du dossier en 2016, son obsession s’accroît en même temps que celle de Carine. Elles s’appellent souvent et se voient tous les jours pour éplucher le dossier de procédure à la recherche d’un indice ou d’une faille. « On s’est dit que la justice était peut-être passée à côté de quelque chose. Nous, on connaissait les lieux, les personnes, on pouvait faire des rapprochements plus rapidement », s’imagine Gaële, avant d’ajouter :

    « On entend souvent que les gendarmes sont overbookés, qu’ils ont de grandes amplitudes horaires. Moi j’avais tout mon temps, parce que je n’avais plus que ça. »

    Elle délaisse son emploi dans une société d’événementiel et se consacre à 100% à ce « combat pour la vérité ».

    Des auditions perdues

    C’est le mail d’une inconnue en mai 2016 qui donne une autre direction à l’enquête. Un message adressé à la présidente de l’association Envol Isère Autisme, avec qui les deux mamans sont en relation. Une femme explique que François – le fameux éducateur des Nivéoles d’ores et déjà mis en cause et emprisonné provisoirement pour récidive de détention et diffusion d’images pédo-pornographiques – était auparavant entraîneur de football à Chirens, une commune proche de Voiron. Il aurait été licencié après avoir eu des comportements suspects envers des enfants, selon ce message. Cette nouvelle information en main, Gaële et Carine sont persuadées de tenir un début de piste et en informent les enquêteurs. Mais faute d’éléments probants, celle-ci est rapidement abandonnée.

    Cela ne décourage pas Gaële qui, après avoir eu le feu vert de son avocat, décide de faire le déplacement dans cette petite ville de Chirens. Là-bas, le président du club de football lui précise qu’il a déjà été entendu par la gendarmerie, avant d’aborder les motifs de licenciement de François. L’entraîneur raconte :

    « Les parents le jugeaient trop tactile avec leurs enfants. Une voisine, dont le balcon donnait sur le stade, lui avait rapporté des agissements “dérangeants” pendant l’entraînement. »

    François ne côtoie pas seulement les jeunes sportifs du club. Au cours de son enquête, Gaële apprend qu’il aurait également fait de l’aide aux devoirs dans une école de la commune. Et, en tant qu’employeur, le maire aurait été lui aussi auditionné. Des informations que Gaële et Carine n’ont jamais retrouvées dans la procédure. Et pour cause : jusqu’à aujourd’hui, les auditions du président du club et de l’élu ne figurent pas dans le dossier d’instruction. « Elles se sont perdues », explique Gaële.

    La piste du club de football

    De retour à la maison, l’affaire ronge Gaële. Elle délaisse ses autres enfants et son mari. « J’ai foncé tête baissée sans penser à qui j’allais laisser en chemin. » Les relations avec sa famille se dégradent. Y compris avec son fils, Valentin :

    « Je ne pouvais plus le toucher, le câliner, le laver. Son corps me rappelait son viol. C’était horrible. »

    Malgré cette situation, Gaële est incapable d’arrêter. « Je suis allée voir un psychologue pour ne pas péter un câble et me tirer une balle dans la tête dans dix ans. Il me disait de faire attention mais je ne l’écoutais pas. J’étais tellement en colère et malheureuse. » Aveuglée par cette enquête, elle continue de fouiller dans le passé de François. Cet aide-éducateur, ancien entraîneur de foot, n’est pas inconnu des services de police. Il a déjà fait l’objet de plaintes pour viols sur ses deux neveux, classées sans suite faute d’infraction suffisamment caractérisée. Gaële surfe sur Internet, textote son avocat à chaque nouvelles petites infos. Carine, elle, se met en retrait. Elle laisse Gaële poursuivre ses investigations seule. La mère de Valentin cherche sans relâche les contacts des parents du club de football pour avoir des réponses à ses questions. Sur les cinq noms de sa courte liste, trois décident de lui parler.

    Gaële se présente toujours de la même façon : « Je suis la maman d’un garçon qui a porté plainte contre un éducateur pour viol dans un IME à Voiron. Il semblerait que cet éducateur ait travaillé pour ce club de foot. » Elle précise :

    « À chaque fois, je fais attention de ne pas citer son nom : François. Pourtant, tous savent de qui je parle. »

    Certains parents donnent des détails, d’autres restent plus évasifs. « Ils font un peu l’autruche. Pour l’avoir fait, je sais bien dans quel état on se trouve quand on ne veut pas y croire. »

    Les ouï-dire mènent bientôt Gaële sur la piste d’une femme. Elle se serait plainte du comportement de l’éducateur il y a quelques années de ça. Après plusieurs semaines d’investigation, Gaële retrouve son adresse et son numéro. Au téléphone, la femme lui raconte que son enfant faisait partie du club de foot. Elle ne s’est pas méfiée de cet encadrant. Elle l’a laissé emmener son fils au cinéma ou au McDo. Il lui offrait des cadeaux. Il était gentil. Et puis, une fois, elle l’a surpris en train d’embrasser son fils sur le front. Quand François a vu qu’il était observé, il a immédiatement et violemment repoussé Kevin par les épaules. Une situation suffisamment suspecte pour que la mère décide d’enlever son enfant du club de foot et d’interdire à François de s’approcher de sa famille.

    Cette femme semble d’accord pour rencontrer l’avocat de Gaële, qui obtient aussi de discuter avec le fils de cette dame. Il lui raconte sa version des faits : les caresses de son entraîneur sur sa cuisse dans la voiture, son côté « très tactile ». Gaële le rassure, lui explique qu’il n’a pas à culpabiliser, l’encourage à en parler à ses parents. Quand il repasse le téléphone à sa mère, elle est paniquée. Quelques jours plus tard, Gaële reçoit un SMS. La femme ne souhaite plus s’entretenir avec son avocat.

    Le non-lieu

    Gaële sombre. « J’ai réussi à me convaincre que c’était moi la victime. Je me réveillais en sursaut toutes les nuits », confie-t-elle :

    « Je me suis également surprise à ne pas vouloir serrer la main d’un livreur parce qu’il était noir et que François l’est aussi. Je confondais tout. Je ne me reconnaissais plus. »

    En février 2018, l’accident de voiture de son fils aîné vient tout bouleverser. « J’aurais pu les perdre, lui et Valentin… Ce n’est pas ce qu’il s’est passé. » Au fil du temps, les liens avec Carine se délitent. « C’est le chagrin qui nous a rapprochés. On ne peut pas construire une amitié saine à partir de ça », pense rétrospectivement Gaële. Les deux mamans lèvent le pied. Après avoir rapporté tous les éléments glanés au cours de leurs investigations amateures, elles décident de prendre du recul et de suivre l’enquête de loin. En avril 2020, cinq ans après les faits, quand un non-lieu est prononcé, Gaële n’est pas surprise :

    « La justice n’a jamais interrogé ni les parents du club de football ni ceux de l’école. J’ai envoyé un courrier au juge pour lui demander les raisons de la lenteur de cette enquête, en lui précisant les noms des parents que j’avais rencontrés. Mais je n’ai jamais eu de retour. »

    En février 2021, l’affaire est finalement relancée in extremis par l’association Fondation pour l’enfance. Partie civile dans ce dossier, elle est la seule à interjeter appel de la décision de non-lieu. À cause du Covid, les familles n’ont pas reçu la lettre leur spécifiant qu’ils pouvaient le faire. Après cet énième rebondissement, Gaële espère que ces mois éprouvants de recherches pourront servir à la justice. Et que chaque piste fera l’objet de recherches approfondies.

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

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