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    28/10/2021

    « Génération Zemmour, on y va ! »

    Insultes homophobes et coups : un prêtre raconte comment il a été agressé par des supporters d’Éric Zemmour

    Par Maxime Macé , Pierre Plottu

    Début octobre, un prêtre et ses amis se sont fait agresser et insulter dans le vieux Lille par des soutiens de Zemmour qui sortaient d’un de ses meetings. Le frère dominicain raconte à StreetPress l’agression gratuite. Une enquête a été ouverte.

    « C’était vraiment sorti de nulle part », tente encore de comprendre le frère Candiard. Début octobre, ce frère dominicain a été agressé avec trois de ses amis par des militants pro-Zemmour, bien identifiables à en croire le témoignage de l’homme d’église que StreetPress a pu recueillir dans la foulée des faits. Des gifles et des insultes sans raisons, selon le récit d’Adrien Candiard, qui avait initialement révélé les faits sur Twitter. Une enquête a été ouverte par le parquet de Lille. De son côté, l’entourage d’Eric Zemmour nie toute implication de militants du pas-encore-candidat dans ces faits.

    « Le motif de cette agression est sans doute le fait que nous étions les plus proches de la porte du bar », analyse a posteriori Adrien Candiard. Une agression gratuite, en somme. Le religieux et son groupe d’amis étaient paisiblement attablés au Kremlin, un bar à vodka dans le vieux-Lille, lorsque les faits se sont produits. Un membre de l’équipe des futurs agresseurs crie au reste de ses comparses : « Génération Zemmour, on y va ! ». En face, un des proches du frère Adrien Candiard est assis « juste à côté de la porte » et les regarde passer. L’un des pro-Zemmour rentre alors à nouveau « et lui balance une baffe » sans raison, se remémore le prêtre.

    « Puis les voilà qui arrivent à trois et qui commencent à nous dire : “Vos gueules, pédés, vous voulez venir vous battre hé bah venez vous battre dehors !” ». Selon le récit du religieux, ses amis et lui auraient alors tenté de calmer les esprits. Sans succès. S’en sont suivies de longues minutes de tensions lors desquelles ont plu les insultes et d’autres coups. Plusieurs « grosses baffes » ont notamment été assénées à des victimes qui continuaient pourtant à vouloir éviter la confrontation, affirme Adrien Candiard. Un des agresseurs aurait même balancé :

    « Venez on fait ça en un contre un, on n’est pas des Arabes. »

    Des agresseurs supporters d’Éric Zemmour

    Une qualité de supporters d’Éric Zemmour qui ne fait guère de doute à entendre le récit du religieux. D’une part, le cri : « Génération Zemmour, on y va ! », lancé par ce membre à la sortie du bar est le nom du mouvement de jeunesse du quasi-candidat. D’autre part, plusieurs d’entre-eux portaient des tee-shirts siglés à la gloire de leur idole, selon Adrien Candiard. « Ce n’était peut-être pas des militants inscrits, je n’en sais rien », suppose le frère dominicain. « Ils étaient peut-être juste au meeting de Zemmour. » Le rassemblement s’était tenu à peine quelques heures plus tôt à Lille.

    Pendant l’agression, un des proches du frère Candiard a mentionné la qualité de prêtre de son ami, espérant ainsi faire retomber la tension et ramener au calme la bande. « Il s’est dit que le côté “vieille France” que porte Zemmour allait sûrement calmer les choses », explique celui qui décrit les agresseurs comme « des étudiants, ils n’avaient ni un look de skinhead, ni de jeunes Versaillais ». Sauf que, loin d’apaiser les tensions, la remarque aurait jeté de l’huile sur le feu : Adrien Candiard aurait alors été la cible d’insultes en raison de son sacerdoce. « Salope », lui ont notamment lancé les agresseurs.

    Ni les appels au calme des victimes, ni l’intervention du patron du bar n’ont permis de faire retomber la pression. C’est finalement un des employés qui appelle la police et fait fuir les pro-Zemmour. Lorsque les forces de l’ordre sont arrivées sur les lieux, elles ont dans un premier temps pris les choses « avec le sérieux de rigueur » précise le frère Candiard. Les agents ont ensuite embarqué les deux amis molestés dans le véhicule pour faire le tour du pâté de maisons afin de tenter de reconnaître les agresseurs.

    C’est à ce moment-là que l’un des policiers leur aurait fait remarquer qu’ils « auraient dû se battre », confie Adrien Candiard. Incompréhension des victimes. « À la toute fin, (le même policier) a aussi demandé à mes amis : “Mais pourquoi vous dîtes que vos agresseurs sont d’extrême droite ? Pour vous, Zemmour c’est l’extrême droite ?” ». En fin de compte, les agresseurs se sont évanouis dans la nuit lilloise.

    Côté Zemmour, on tacle

    Dans la foulée de cette soirée, Adrien Candiard a raconté sa mésaventure sur les réseaux sociaux. Son message a été abondamment relayé et l’affaire a pris de l’ampleur sur Twitter. Au point qu’Antoine Diers, porte-parole des Amis d’Éric Zemmour, a alors contacté le prêtre. Tentative de désamorcer un bad buzz ? Il lui a en tout cas signifié qu’il n’avait pas pu identifier les auteurs de l’agression et affirmé que ceux-ci n’appartenaient pas à son organisation. À propos des vêtements des agresseurs, il lui aurait expliqué que « des tee-shirts (siglés de slogans pro-Zemmour, ndlr) étaient en vente à la sortie du meeting, nous ne contrôlons pas qui en achète ». Puis d’affirmer que tout ceci ne ressemblait pas à ses militants et que ces derniers ont « le plus grand respect pour l’Église catholique ».

    Contacté, Antoine Diers confirme la teneur de cette conversation. « Ce n’est pas du tout notre profil ! Les petits gars de Zemmour, ce sont des petits cathos qui respectent les curés », martèle-t-il. « On a cherché et on n’a rien trouvé, tout m’amène à croire que ce n’est pas arrivé… La seule possibilité pour moi, c’est une provocation de ce prêtre, qui n’est pas un prêtre lambda. Il est impliqué dans le dialogue inter-religieux avec l’Islam, est engagé, ce n’est pas un témoin crédible », poursuit Antoine Diers. Qui conclut en dénonçant une « manipulation » de la part d’un « adversaire politique ». Autant pour le respect envers l’Église et les curés.

    À LIRE AUSSI : Dans le sillage de Zemmour, la haine

    Une enquête ouverte

    Pourtant, une enquête a bien été ouverte à la demande de la procureure de Lille. Mi-octobre, le site d’infos Lille actu a en outre indiqué qu’elle suivait son cours. Le frère Candiard et une autre victime ont été entendus. Lille actu a également révélé une autre bagarre impliquant des jeunes gens portant « tous des tee-shirts pro-Zemmour » le même soir dans un bar LGBT situé à 500 mètres de là.

    Venaient-ils tous du meeting du presque-candidat le même jour ? Des radicaux, il y en avait en effet quelques-uns à ce rassemblement. Des identitaires de La Citadelle – la franchise locale du groupe dissous Génération identitaire, impliqués dans des violences dans le Nord – étaient dans la salle dès l’ouverture des portes selon nos informations. Il y avait aussi ce jeune militant, pris en photo derrière la banderole « Je soutiens Zemmour », publiée par Génération Zemmour sur Twitter. Ce dernier s’était illustré fin août en agressant un manifestant dans une manif anti-pass. Il lui avait arraché son masque aux couleurs du drapeau LGBT et de Black Lives Matter. « C’est un truc américain de nègre ça », avait-il lancé.

    Suite à leur agression début octobre, ni le frère Candiard, ni ses amis n’ont porté plainte. « On ne souhaite pas donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en a », s’explique-t-il. Mais le religieux en parle car il se sent « le témoin d’un fait » :

    « J’espère que cette histoire restera anecdotique. Pour autant, pour savoir si ces faits ne se renouvelleront pas, il fallait que je les signale. Ça peut créer une ambiance délétère. »

    Et de conclure au sujet de cette soirée : « Le plus étonnant c’est qu’on était un groupe de “Gaulois” à côté desquels Astérix passerait pour un naturalisé… S’il y avait eu un Arabe dans le bar, je ne sais pas ce qu’il se serait passé ».

    La photo de Une provient du compte de Stanislas Rigault, publiée lors du meeting de Zemmour à Lille, le 2 octobre 2021.

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