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    09/05/2022

    Misère et violences

    Aux puces de Saint-Ouen, tension entre exilés et riverains

    Par Julie Déléant , Nnoman Cadoret

    Une centaine de mineurs isolés campaient depuis plus d’un mois aux abords des puces de Saint-Ouen (93). Au fil des semaines, les relations avec les commerçants, les riverains et la police se sont tendues.

    Marché aux Puces de Saint-Ouen (93) – La scène, filmée trois jours plus tôt, a circulé comme une traînée de poudre. Elle est désormais dans les smartphones de tous les commerçants. Sur les images, on distingue d’abord, sous un pont, deux policiers à cheval. D’un côté, Paris et le stade Bertrand Dauvin, de l’autre, la rue Jean-Henri Fabre et ses boutiques de contrefaçons. Un jeune homme est violemment interpellé par deux agents. L’un de ses camarades intervient alors pour prendre sa défense. Repoussé par un gaz lacrymogène, il s’en prend à son tour à la policière. Quelques secondes et une échappée à travers les étals plus tard, il ne reste que le crottin au sol et les téléphones pour témoigner de la scène.

    La vidéo, postée sur Twitter par un syndicaliste policier a depuis été vue près de 600.000 fois. Selon le Figaro, « trois personnes en situation irrégulière ont été placés en garde à vue ». Kamel a tout vu depuis sa boutique. C’est même lui qui a filmé, assure-t-il. « Franchement, ces jeunes, ils sont normaux, tranquilles. On n’a jamais eu de problèmes avec eux », dit-il :

    « Mais bon, il n’y a pas de la place pour tout le monde… D’ailleurs, ils sont partis ? »

    Ces jeunes dont parle Kamel sont une centaine, venus pour la plupart d’Afrique de l’Ouest. En attendant d’être officiellement reconnus mineurs par l’État et pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, ils ont durant plus d’un mois élu domicile dans la rue du Lieutenant-Colonel Dax, sous le périphérique, à la frontière de la Seine-Saint-Denis (93). Au lendemain de l’altercation avec la police, survenue le lundi 2 mai, des bus affrétés par la préfecture sont venus chercher puis conduire le groupe dans des centres d’hébergement temporaire, en Île-de-France. Le moins que l’on puisse dire, c’est que leur absence est remarquée, ce matin-là. Car au fil des semaines, le voisinage entre commerçants, riverains et migrants s’est progressivement tendu.

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    Les bénévoles ont du pain sur la planche : une petite trentaine de jeunes n’a pas été acceptée dans les centres d’hébergement suite à l’évacuation du pont, et se retrouve de nouveau à la rue. Le groupe a tenté de retourner à Clignancourt, où il a été accueilli par les sirènes des policiers. / Crédits : Nnoman Cadorat

    Ces jeunes, ce n’est pas qu’on voulait qu’ils partent, s’accordent à dire les commerçants. Ils n’étaient pas méchants, mais ils dérangeaient quand même un peu. Il y a d’abord le feu. Pour cuisiner ou se réchauffer, ils avaient pris l’habitude d’allumer de petits braseros sous le pont. « Sauf que la fumée va sur les vêtements, et que c’est impossible d’enlever l’odeur après ! », s’agace Wassim (1), qui s’affaire pour retrouver, dans ses stocks de vêtements, un tee-shirt rose tâché de blanc. « Voilà, ça c’est quand ils ont voulu échapper à la police, ils me l’ont abîmé en passant. Cette bande de sauvages. » Maintenant qu’ils sont partis, il espère quand même « qu’ils vont s’en sortir ». « Mais bon, y’a le confort visuel », sourit-il, le regard pointé vers le pont de nouveau désert.

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    Négociation entre les bénévoles d’Utopia 56, et la police, pour laisser le campement une nuit de plus. En vain. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Bilal (1), qui tient la chicha du coin, a quant à lui eu quelques commentaires de ses clientes, qui redoutaient un peu plus qu’avant, le soir, de traverser le pont pour arriver jusqu’à sa boutique. « Mais bon, il ne s’est jamais rien passé. Jamais eu d’embrouille, jamais eu de vol, et pourtant j’ai laissé plusieurs fois des choses dans la voiture. Il faut bien qu’ils s’installent quelque part. » Il y a aussi l’odeur d’urine, « insupportable » selon Amar (1), un autre commerçant, qui s’exprime dans un français teinté d’italien. Mais ce qui incommode surtout est d’une trempe bien plus coriace que le bruit et l’odeur : c’est le poids des souvenirs. Derrière la carapace pourtant rugueuse des jugements hâtifs et de l’antipathie, Kamel, Wassim et Amar dissimulent mal une crainte toujours en alerte : celle d’être assimilés à ces « mauvais » migrants qu’ils ne sont plus. Ils le reconnaissent sans mal, eux aussi sont arrivés illégalement en France, il y a souvent quelques décennies. « Mais nous, on s’est débrouillés pour travailler », argue Kamel :

    « Si tu ne trouves pas de travail, tu dégages. Ce n’est pas ton pays ici. Ils n’ont qu’à vendre des cigarettes, faire n’importe quoi. Moi je le sais, je suis passé par cette galère-là. »

    « On a fait tout ce qu’on pouvait, à l’époque, pour s’intégrer. On a fait nos documents, tout. Eux, ce ne sont pas des gens qui viennent pour s’intégrer, ça se voit », pense savoir Wassim, venu d’Algérie il y a 19 ans. De l’autre côté du pont, dans la cour de l’immeuble qui fait face au stade Bertrand Dauvin, Zora se réjouit elle aussi du départ des jeunes Africains. « Je suis étrangère moi aussi, mais ces tentes, ça ne me plaisait pas du tout. La France avant, c’était pas comme ça. C’était propre. Là, c’est franchement dégueulasse. » Elle est arrivée à Paris il y a 42 ans, pour rejoindre son mari qui avait trouvé du travail. Elle retourne au Maroc de temps en temps, mais ne se voit pas y vivre. « Tout est moins cher, c’est vrai, mais il y a quelque chose qui ne va pas. » Quoi, elle ne sait pas trop. Décontenancée, elle semble soudain chercher ses mots.

    « C’est que là-bas, les gens sont moins ouverts. Voilà. »

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    Puces de Clignancourt. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Violences et harcèlement

    Les tensions se sont même finalement transformées en violence. Quelques jours avant de quitter le pont, plusieurs jeunes, selon Utopia 56, auraient été agressés. Riverains, commerçants, dealers, qui se cache derrière l’opération punitive ? Les membres de l’association qui accompagnent les jeunes au quotidien s’interrogent. Les auteurs de ces violences n’ont pas été arrêtés et les rumeurs vont bon train. Pikatchou, 16 ans, raconte. Las de se morfondre sous le périphérique, il dit avoir développé aux abords du pont une activité de nettoyage de voitures, dont il a ensuite fait profiter ses camarades. « Alors voilà, des gens ont dû voir qu’on travaillait, c’est sûrement pour ça qu’ils nous ont attaqué. C’était deux grands, le matin. Je ne les ai pas vu venir, il sont arrivés par derrière et m’ont fait tomber sur une voiture. J’ai commencé à lutter, mais ils m’ont frappé », soupire-t-il. Il s’en sort avec un œdème, et une bonne dose d’amertume. « Ce qui blesse le plus, c’est de souffrir. On souffre chez nous, on vient ici pour avoir une vie paisible, sentir qu’on est des êtres humains, qu’on a des droits nous aussi. Puis on se retrouve dans la rue, avec personne derrière, et on souffre encore. » Lui a désormais sa propre chambre, dans le même centre que Moustapha, à Ris-Orangis (91).

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    Pikatchou a été agressé juste à côté des puces. / Crédits : Nnoman Cadoret

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    / Crédits : Nnoman Cadoret

    Dès qu’il le peut, il saute dans le RER en direction de Châtelet, où il a pris l’habitude de venir danser sous la Coupole. Alors que le jour commence à décroitre, il ne quitte pas son bob ni ses lunettes noires. « Je ne veux pas que les gens d’ici voient mon œil », explique-t-il. Entre Pikatchou et les gens « d’ici », le fossé paraît parfois infranchissable :

    « Il y a des choses qu’on a vues, au pays et sur la route, qu’on ne peut pas expliquer à tout le monde. C’est ça qui nous a rendu adultes, dans nos têtes. C’est pour ça que peut-être aussi, on ne veut pas reconnaître qu’on est mineurs. »

    Moustapha, en retrait, acquiesce du regard. « Quand on est montés sur le canot pour venir ici, des gens sont morts devant nous. Dieu nous a graciés, c’est pas pour qu’on s’amuse. C’est pour dire que dans la vie, quand tu veux, tu peux, enfant ou non. » Une larme glisse. Une seule, qu’il essuie discrètement du bout des doigts.

    À quelques centaines de mètres de là, place de l’Hôtel de ville, c’est l’heure du rassemblement des troupes pour le pôle Mineurs isolés d’Utopia 56. Le rendez-vous est fixé chaque jour à 18 heures. Entre deux morceaux de brioche, parfois partagés avec les pigeons, on passe des coups de fil et on s’organise, souvent dans le but de déterminer où les personnes accompagnées par l’association pourront passer la nuit. Ce mercredi, les bénévoles ont du pain sur la planche : une petite trentaine de jeunes n’a pas été acceptée dans les centres d’hébergement suite à l’évacuation du pont, et se retrouve de nouveau à la rue. Le groupe a bien tenté de retourner sur le spot de Saint-Ouen, mais il a été accueilli par les sirènes des policiers. Le message est clair : « Clicli », c’est fini.

    La soirée est rude. « On a tous pleuré », confie Emma, bénévole pourtant aguerrie. Il y a d’abord eu cette scène, glaçante. Il est environ 22 heures quand, au beau milieu des négociations avec les forces de l’ordre, un automobiliste ralentit en s’engouffrant dans le pont, et entrouvre sa fenêtre. À peine en extrait-il un sac qu’une dizaine d’adolescents, se précipitent en direction du véhicule. Les mines sont dépitées : il s’agissait de simples couverts en plastique. La scène rappelle à chacun que certains de ces jeunes sont affamés.

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    « Il est plus de minuit quand les bénévoles capitulent et s'engouffrent avec le petit groupe dans la rue Jules Vallès, côté Saint-Ouen. La plupart des jeunes, excités à l’idée de trouver une place dans un centre d’hébergement, n’ont pas dormi la veille. » / Crédits : Nnoman Cadoret

    Quelques heures plus tard, les bénévoles capitulent et renoncent à convaincre les forces de l’ordre de les laisser se réinstaller sur place. Ils s’engouffrent avec le petit groupe dans la rue Jules Vallès, côté Saint-Ouen, à la recherche d’un point de chute pour la nuit, et peut-être les suivantes. La plupart des jeunes ont à peine dormi la veille. Durant ce trajet qui ne mène nulle part, certains pleurent, d’autres, épuisés, marquent une pause. Plus personne ne parle. Parce qu’il ne faut pas rater les derniers métro, il est décidé à la hâte de « tenter le coup » dans un parc du 20ème arrondissement. Depuis ce jour, les tentes y sont montées au soleil couchant, puis repliées à l’aube.

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    Depuis ce jour de l’évacuation du campement sous le pont à Clignancourt, les tentes sont montées au soleil couchant, puis repliées à l’aube dans un parc du 20ème arrondissement de Paris. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Les recalés

    Mohammed, 16 ans, fait parti des « recalés » de Clignancourt. Aujourd’hui, ça va « un peu », autant dire : pas trop. « On n’est pas tranquille, le matin on ne sait pas où aller. Pour se laver c’est compliqué, pour manger aussi. » Son tacos, offert par Utopia, est resté dans la tente : « Pas faim. » Il tiendra quand même bon le temps de connaître l’issue de son recours auprès du juge. « Si c’est négatif, je retournerais en Espagne. » Son copain Hassan, lui, est formel : il va quitter Paris. Et il n’est pas le seul. « Cinq personnes sont parties en Allemagne hier, et d’autres sont parties aujourd’hui. Voir que certains avaient été hébergés et eux non, ça les a dégoûtés. » Il l’ignore, mais le quotidien dans les centres d’hébergement, rythmé par l’ennui, n’est guère plus rose. Durant le week-end, une violente dispute entre Pikatchou et Moustapha conduira ce dernier à l’hôpital.

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    Mohammed, 16 ans, fait parti des recalés de Clignancourt. / Crédits : Nnoman Cadoret

    Même incompréhension chez Hamidou, 16 ans lui aussi. Arrivé il y a cinq mois, il est depuis broyé par l’étau institutionnel entre tests, évaluations, recours et contestations en tout genre. Depuis que le Demie (le dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers à Paris, géré par la Croix-Rouge) a contesté la validité de son passeport biométrique, il doute de tout et de tout le monde. Enfin, la journée n’est tout de même pas totalement perdue pour lui : aujourd’hui, Hamidou a mangé sa première pizza. Légumes, tomates, poisson. « C’est joli, quand même, une pizza ! C’était doux. »

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    Hamidou : « Si le juge me reconnaît mineur je serais content, et je me casserai la tête pour avoir un diplôme que j'aurais bien mérité. Mais je n'oublierai jamais la façon dont on m'a traité, et les mauvais conseils qu'on m'a donné. » / Crédits : Nnoman Cadoret

    (1) les prénoms ont été changés.

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