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    13/09/2022

    Des ex-hooligans retracent l’histoire du KOB

    Kop of Boulogne : quand l’extrême droite reprend l’histoire

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Un livre qui retrace l’histoire du Kop of Boulogne a été publié cet été. S’il s’annonce équilibré pour raconter l’histoire d’un mouvement sulfureux du supportérisme parisien, le profil de ses auteurs et certains témoignages l’orientent politiquement.

    C’était un ouvrage attendu depuis des mois par une frange du supportérisme parisien. Il y a un an, des comptes sur les réseaux sociaux se montent et annoncent l’arrivée prochaine d’un livre sur le Kop of Boulogne (KOB), racontée par ses membres. 40 supporters pour décrire cette tribune Boulogne qui a soutenu le PSG de 1978 à 2010, portée par de nombreux groupes ultras comme les Boulogne Boys, les Rangers ou les Gavroches mais aussi des groupes plus violents et politisés à l’extrême droite comme la Milice Paris, le Pitbull Kop de Serge Ayoub, l’Army Korps ou le Commando Loubards.

    StreetPress a acheté le pavé de 600 pages (75 euros !), sorti en juin dernier. S’il a des bonnes histoires d’anciens ultras et des images d’archives de grande qualité, c’est surtout le profil des auteurs qui interpelle. Bien qu’ils ne signent qu’avec leur prénom, StreetPress a pu identifier les deux rédacteurs à l’origine du projet : Julien Barrère et Adrien Hassler. Les deux larrons ont été bien connus des tribunes parisiennes et de la rubrique justice des médias lors des années 2000 pour leurs actions racistes.

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    Le livre du KOB comporte des témoignages intéressants d’anciens ultras et des images d’archives de grande qualité. / Crédits : DR-KOB

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    Mais il donne également une très grande part aux hooligans, très orientés politiquement. / Crédits : DR-KOB

    CV chargés

    Le duo est complété par un certain Nicolas, et tous proviennent du Commando Loubards. Mais sur les réseaux sociaux, ce sont Julien Barrère et Adrien Hassler qui se mettent en valeur. Ils narrent le récit de l’idée sur Instagram. Tout commence lors d’une soirée de novembre 2019 où ils sont « à deux grammes ». « Et si on faisait comme les gars d’Ordre Nouveau ? On demande à chacun de raconter ses expériences et son histoire avec le Kop. Au final, mis bout à bout, L’histoire de notre tribune sera là ! », complète Adrien Hassler au média d’extrême droite Breizh-Info. Son modèle n’est pas ici le groupe New Order mais bien le mouvement néofasciste des années 1970 qui a contribué à fonder le Front national. Le ton est donné.

    Des références qui collent à leur pedigree. Issus de la « troisième génération » du KOB, celle de 2000-2010, ils ont été selon leurs dires les leaders des « deux bandes les plus violentes » du moment : la Young Firm Paris pour Julien Barrère – plus connu au KOB sous le pseudo Krash – et le Commando Loubards, cofondé par Adrien Hassler, où la YFP s’est fondue. Chez ces joyeux drilles, « tous les bords politiques sont représentés », écrit le second, « du patriote au nationaliste ou encore du fasciste à l’anarchiste de droite ». Sacré panorama.

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    Chez les joyeux drilles du Commando Loubards d'Adrien Hassler et de Julien Barrère, il y avait tous les bords, « du patriote au nationaliste ou encore du fasciste à l’anarchiste de droite ». / Crédits : DR-KOB

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    Il y a une croix celtique sur cette image. / Crédits : DR-KOB

    Adrien Hassler n’hésite pas à afficher son racisme sur les réseaux sociaux. Sur une page Facebook anglaise qui présente un groupe écossais de hooligans néonazis composés d’hommes blancs, il commente en VO :

    « Pas de singes ici. »

    Ou sur un autre post qui présente le hooligan anglais noir Cass Pennant, il balance un gif de chimpanzé.

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    L'ex-hooligan Adrien Hassler, sous le pseudo Adrien Cloubs, ne manque pas une occasion de faire des comparaisons racistes. / Crédits : Facebook

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    Sur une photo qui présente un groupe de hooligans, Adrien Hassler commente en anglais : « Pas de singes ici. » / Crédits : Facebook

    Ce n’est pas la première fois que le bientôt quadragénaire dérape en public. En février 2005, il a été condamné avec Julien Barrère et un autre homme à trois ans d’interdiction de stade pour « l’introduction, le port ou l’exhibition dans une enceinte sportive, lors du déroulement ou de la retransmission en public d’une manifestation sportive, d’insignes, signes ou symboles rappelant une idéologie raciste ou xénophobe ». L’histoire se passe lors d’un PSG-Lens. Alors que les deux clubs se sont associés à cette occasion pour une campagne antiraciste, les Parisiens jouent en blanc et les Nordistes en noir. L’occasion pour Julien Barrère et Adrien Hassler d’afficher dès le début de la rencontre une banderole créée par leurs soins : 

    « Allez les blancs ! NBP 88. »

    Si dans le livre, ils évoquent un « humour lourd », le tribunal retient plutôt le chiffre 88, qui fait référence au H dans l’alphabet, pour le salut nazi « Heil Hitler ». Un classique chez les néonazis.

    Un auteur bien violent

    Un an plus tard, Julien Barrère repasse à la barre. Dans la nuit du 11 au 12 novembre 2006, le Parisien d’alors 22 ans a tabassé avec quelques amis un Manceau d’origine sénégalaise. En état d’ébriété, ils l’ont insulté d’abord de « sale nègre » avant de le frapper avec leurs poings ou une chaise récupérée sur la terrasse d’un café. Pour ces faits, Julien Barrère a été condamné à six mois de prison ferme. Son petit frère, également de la partie, a également pris six mois, dont deux avec sursis.

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    Pour cette banderole à caractère raciste, les deux auteurs du livre écoperont de trois ans d'interdiction de stade. / Crédits : DR-KOB

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    Julien Barrère et Adrien Hassler ont eu l'idée de lancer le livre sur le Kop of Boulogne en 2019, en copiant le modèle des militants d'extrême droite Ordre Nouveau. / Crédits : DR-KOB

    La fratrie est aussi à l’origine six ans plus tard d’un « blog de contre-culture patriote » : Ligue732.com. En plus de soutenir la Manif pour tous, faire de la publicité à Fdesouche ou à la cérémonie identitaire des Bobards d’or, ce site à la courte vie reprenait toutes les antiennes de l’extrême droite : la peur du grand-remplacement, des musulmans, des LGBT ou des francs-maçons. Les scénarios étaient imaginés par l’aîné Barrère, qui a depuis développé sa carrière d’auteur. Sous le pseudonyme de Julien Ruzé, il a signé deux bouquins qui mêlent football, hooliganisme et musique. Rock’N‘Ball, paru en 2012, et sa suite Rush, publié début 2022 aux éditions Auda Isarn, qui dépendent de la revue néofasciste Réfléchir et Agir.

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    Julien Barrère a été en 2012 à l'origine d'un site : ligue732.com. Le blog reprenait toutes les lubies de l’extrême droite : la peur du grand-remplacement, des musulmans, des LGBT ou des francs-maçons. / Crédits : DR

    Skinhead et grand remplacement

    Contactés, les rédacteurs se défendent par mail d’une quelconque orientation politique :

    « C’est un livre sur un monument du football français, la célèbre tribune du Kop de Boulogne, pas un manifeste politique. (…) Il a été écrit sur la base des témoignages de 40 supporters historiques aux opinions nuancées et aux parcours variés, nous vous invitons à vous abstenir de toute généralité et/ou amalgame malvenus dans votre article. »

    Pourtant, des saillies racistes pointent bien le bout de leur nez au fil des pages. Elles viennent souvent d’anciens hooligans, avec par exemple des allusions à la théorie raciste et complotiste du grand remplacement. Quel est le rapport avec le football ? Accrochez-vous : le KOB a disparu du Parc des Princes en 2010, suite au plan Leproux. Une stratégie de « pacification » du stade mise en place par le président du PSG de l’époque, suite à la mort de Yann Lorence lors d’une bagarre avant un PSG-OM. Un drame qui a touché tous les groupes de supporters parisiens, même les voisins d’Auteuil. De cette tragédie, certains en profitent pour caler leurs lubies, comme ce membre du Commando Loubards : « Au fond, le Parc n’est que le reflet de notre pays, la tribune Boulogne représentait un résidu de France en voie d’extinction. » Le tout agrémenté d’un exemple de calcul pour prouver ses dires, rien que ça.

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    Un calcul vraiment très savant. / Crédits : DR-KOB

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    Oui, un Skinzine s'est appelé Zyklon. / Crédits : DR-KOB

    Plus loin, le même hools continue son discours sans grand rapport avec les fumis ou les tifos :

    « Aujourd’hui on ne veut plus de distinction entre l’homme et la femme. Quand j’entends des discours de gens qui se disent non-binaires, gender fluid, pansexuels et autres saloperies du genre, je me dis que finalement, ce n’est sûrement pas moi le plus taré… »

    Dans d’autres pages, des stadiers qualifiés « d’extra-méditerranéens » sont traités de « tas de merde » ou on déplore que les skinheads n’aient « jamais bénéficié de la moindre bienveillance. »

    Ça tique chez certains

    En préambule du bouquin, les auteurs ont annoncé que le livre « n’aura jamais la prétention d’être LA bible du Kop de Boulogne ». « Limités par le nombre de pages, nous avons dû sélectionner les contributeurs », préviennent-ils, et garantissent avoir cherché « un équilibre afin de retranscrire le plus fidèlement possible notre mode de vie et notre histoire ». Quand on fait le décompte de la représentativité par groupes, des questions se posent. Si les Boulogne Boys, groupe ultra à la plus longue existence et principale locomotive de l’ambiance dans le Kop, ont la part belle avec 11 supporters interrogés, le Commando Loubards qui n’a jamais été un mouvement important, en place sept à lui seul.

    L’affaire et le livre font tiquer certains anciens de la tribune. « Ils ont raconté une histoire qui est légendée sur certains pans, mais on oublie de dire toutes les contradictions qu’il pouvait y avoir dans cette tribune. Ils ont embarqué tout le monde dans un récit, là où le principal groupe était apolitique à mon époque », lâche un ancien Boulogne Boys des années 1990, pour qui assimiler le KOB à « une tribune d’extrême droite » est un raccourci « grossier et inexact », car les groupes réellement politisés « tous à l’extrême droite étaient très minoritaires ».

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    Chez certains anciens, le projet fait tiquer. « Ils ont embarqué tout le monde dans un récit, là où le principal groupe était apolitique à mon époque. » / Crédits : DR-KOB

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