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    20/04/2023

    L’opération « Wuambushu »

    À Mayotte, Darmanin lance une gigantesque opération de lutte contre l’immigration

    Par Cyril Castelliti , Louis Witter

    Le ministre de l’Intérieur a envoyé 500 policiers et gendarmes à Mayotte pour mener une gigantesque opération de lutte contre l’immigration illégale et de destruction des bidonvilles.

    Attablés à la terrasse d’un restaurant situé sur les hauteurs de Mamoudzou, huit membres du GIGN sirotent un Perrier sous une chaleur étouffante. Dans ce quartier huppé de la plus grande ville du département, l’ambiance est calme, comme avant une tempête. À partir de lundi, ces hommes seront potentiellement mobilisés pour une opération spéciale baptisée « Wuambushu ». Il s’agit de l’une des plus importantes expéditions de lutte contre l’immigration jamais menée en France. Un projet pensé par Darmanin et ses services et validé par le chef de l’État en Conseil de défense. Le ministre lui, préfère évoquer une opération de destruction des bidonvilles et d’arrestations des bandes délinquantes.

    Révélée fin février par le Canard Enchaîné, l’opération « Wuambushu » est à Mayotte sur toutes les lèvres, dans tous les taxis et sur toutes les chaînes de télé et de radio. Son seul nom fait débat : pour certains, « Wuambushu » veut dire « Reprise » en Mahorais et pour d’autres, « s’aventurer dans l’inconnu ».

    L’inconnue, justement, reste bien les contours de cette vaste entreprise qui devait rester secrète jusqu’à son exécution. Alors que le ramadan touche à sa fin, la tension monte chaque jour d’un cran. Politiquement d’abord : les élus locaux redoublent d’efforts pour saluer, enfin, une mobilisation de l’État sur ce territoire historiquement délaissé par Paris.

    Conséquence des inégalités, le département le plus pauvre de France fait face à de nombreux épisodes de violence. Vols avec violence, rackets des usagers des transports publics, affrontements entre bandes rivales et, plus récemment, des intrusions dans des lycées qui ont fait les gros titres de la presse locale. Les Comoriens en situation irrégulière sont souvent pointés du doigt et notamment les mineurs dont les parents ont parfois été expulsés de Mayotte.

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    L’opération « Wuambushu » est sur toutes les lèvres à Mayotte. / Crédits : Louis Witter

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    Il n’est aujourd’hui plus secret que le but de cette opération est avant tout l’expulsion vers les Comores voisines des personnes en situation irrégulière qui vivent dans ces bidonvilles et, en théorie, le relogement de toutes celles et ceux qui ont soit la nationalité française, soit des titres de séjour en règle.

    Dans plusieurs grandes villes de Mayotte, ces cases de tôle ont poussé ces dernières années. Ainsi Kaweni est désormais surnommé « le plus grand bidonville » de France. Celui de La Vigie, situé en Petite Terre, est voisine de cinq kilomètres de la résidence du Préfet. Et à Koungou, deuxième commune de l’île, les derniers décasages ont conduit à des vagues d’émeutes qui se sont étendues jusqu’aux murs de la Mairie.

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    Dans cette même commune ce mardi, au cœur de l’un de ces quartiers en tôle où se côtoient Français précaires, sans-papiers et immigrés en situation irrégulière, l’inquiétude domine le reste des interrogations. En contrebas du bidonville, là où l’océan rencontre le lagon, Fatima en parle avec amertume :

    « J’ai la tête chargée, avec sept enfants chez moi. Ils sont scolarisés, mais ils ont arrêté d’aller à l’école. »

    La jeune femme est en situation irrégulière, ses enfants la questionnent sans cesse. Leur mère risque l’expulsion vers Anjouan, la séparant ainsi de ses fils et de ses filles.

    « Maman, si on nous sort d’ici on va aller où ? On va se mettre où ? On n’a nulle part où aller. »

    Certains habitants ont d’ores et déjà quitté le quartier après les passages successifs des autorités sanitaires et des enquêtes de relogement. Ceux et celles qui restent vivent dans l’incertitude, en attendant l’arrivée des policiers, des gendarmes et des bulldozers.

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    Le but de cette opération est avant tout l’expulsion vers les Comores voisines des personnes en situation irrégulière qui vivent dans ces bidonvilles. / Crédits : Louis Witter

    500 policiers et gendarmes sont appelés en renfort et débarquent ces derniers jours de métropole, dont des membres de la CRS 8, la « Force d’action rapide » du ministère de l’Intérieur, bien connue des manifestations parisiennes et des expulsions des campements d’exilés à Calais (62). Des membres des ERIS, ces agents de l’administration pénitentiaire spécialement formés au maintien de l’ordre en milieu carcéral, seront également présents. La crainte des autorités : un embrasement et des affrontements sur les grands axes du département.

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    Face à cette offensive dont les modalités se précisent de plus en plus, des collectifs et associations élèvent la voix, questionnant sa légalité et son respect pour les droits de l’homme. Sur l’île, consécutivement, des soignants ont pris la parole, inquiets pour les risques sanitaires que feraient courir des destructions massives de bidonvilles. Des collectifs d’enseignants ont pour leur part questionné les conséquences des expulsions sur le suivi pédagogique de leurs élèves en situation irrégulière. Plusieurs avocats et le syndicat de la magistrature s’interrogent quant à eux sur la régularité de ces destructions d’habitats informels. Car à Mayotte, le manque de structures et d’immeubles d’habitation pour accueillir les personnes délogées est flagrant. Aussi, des menaces de coupure d’eau planent sur les quartiers ciblés par Wuambushu.

    Face aux ambitions d’expulsions démesurées, nombreux sont ceux qui s’inquiètent d’une augmentation du nombre de mineurs isolés sur le territoire. Avec la crainte que ceux-ci grossissent les rangs de la délinquance, aggravant ainsi les problèmes censés être résolus par l’opération.

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    Face à cette offensive dont les modalités se précisent de plus en plus, des collectifs et associations élèvent la voix, questionnant sa légalité et son respect pour les droits de l’homme. / Crédits : Louis Witter

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