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    31/01/2024

    Projet sérieux ou fantasme ?

    « Opération V » : Un mystérieux mécène d’extrême droite veut financer des projets d’agressions

    Par Daphné Deschamps , Arthur Weil-Rabaud

    Le site d’extrême droite Réseau libre assure qu’un riche mécène serait prêt à « financer des opérations » violentes. Une annonce inquiétante quand on connaît le pédigrée du fondateur et de certains habitués du site.

    Un mystérieux projet baptisé « Opération V » est apparu au début du mois de décembre 2023 sur Réseau libre, l’un des nombreux sites de la fachosphère française. Derrière ce nom qui semble tout droit sorti d’un film de James Bond, se cache un projet d’expéditions punitives sur le territoire français.

    En novembre 2023, « V », un homme qui se décrit comme un « patriote français d’une cinquantaine d’années », aurait contacté Réseau libre. Il proposerait de « financer des opérations de punition ». Cet anonyme, qui affirme dans son message « avoir quelques moyens financiers », vise explicitement « celles et ceux qui en France prennent le parti de l’ennemi » et cible « journalistes, magistrats, élus, politiciens et autres ».

    Le riche mécène – l’administration de Réseau libre dit avoir vérifié sa solvabilité et affirme que son solde en bitcoin, public, avoisine les 300.000 euros – aurait imaginé un mode opératoire pour ces opérations. Première étape : ce mystérieux V désigne une cible qui n’a « aucune protection particulière », comme par exemple « une ordure journaliste ». Une fois le prix de l’opération fixé – le prix indicatif est de 1.500 euros –, la cible doit subir une « solide correction », avant d’être livrée « entièrement nue, dans une cité périphérique où les immigrés font la loi ». Des photos seront ensuite envoyées aux médias avec une revendication du « Groupe V ».

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    Un projet baptisé « Opération V » est apparu au début du mois de décembre 2023 sur Réseau libre. Derrière ce nom se cache un projet d’expéditions punitives sur le territoire français. / Crédits : StreetPress

    Un projet qui enthousiasme les fidèles de Réseau Libre : dans les commentaires, « Le-templier » se plaint que son « âge ne [lui] permet plus d’effectuer ce genre d’OP [opération]. MAIS, bordel j’aurais tant aimé y faire partie ». Certains voient plus loin, et réfléchissent à de grands projets comme un certain « Justin » : « La meilleure tactique reste l’action sous faux drapeau » car « le gouvernement s’impatiente à trouver son terroriste d’ultradroite pour essayer ses nouveaux Centaures sur les fds ». Comprendre « français de souche », les Centaures étant les nouveaux blindés de la gendarmerie nationale.

    Certains sont plus prudents et voient la main des services de renseignement derrière cette opération. « Bullshit » dit que tout ça « sent le cabinet noir […] », quand « Phasme » affirme « que les opérations semi-publiques sont toujours vouées à l’échec car ce sont des pièges à cons montés par la DGSI ». Impossible de vérifier l’existence réelle de ce Monsieur V., mais le lourd passif du Réseau libre à de quoi inquiéter.

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    Réseau libre est l’un des nombreux sites de la fachosphère française. / Crédits : StreetPress

    En lien avec des terroristes

    Hébergé en Russie, le site serait administré par Joël Michel Sambuis. Impliqué dans plusieurs affaires judiciaires, il a fui la France à la fin des années 1990 à l’aide d’un faux passeport pour trouver refuge à Moscou, où il vivrait toujours. Au tournant des années 2.000, cet ingénieur en informatique est soupçonné d’être derrière SOS-Racailles, un site néonazi reprenant les codes de SOS Racisme pour dénoncer le racisme antiblanc et l’islamisation de la France. Un nom alors au cœur d’un vaste réseau de sites islamophobes et racistes, tous hébergés par la même entité, et dont la prose aurait inspiré Maxime Brunerie, auteur d’une tentative d’assassinat contre le président de la République Jacques Chirac le 14 juillet 2002.

    Réseau libre a déjà été sous le feu des projecteurs. En avril 2019, nos confrères de Mediapart consacraient déjà une longue enquête à ce site. À l’époque, certains des membres du site – entre messages violemment islamophobes, antisémites ou homophobes –, évoquent la nécessité de passer à l’action violente et de viser la communauté musulmane. Toujours selon Mediapart, certains vont même jusqu’à revendiquer leur appartenance au groupe Action des forces opérationnelles (AFO). Une cellule clandestine d’extrême-droite, démantelée en juin 2018, qui projetait de commettre des attentats contre des musulmans.

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    À l’époque, certains des membres du site évoquent la nécessité de passer à l’action violente et de viser la communauté musulmane. / Crédits : StreetPress

    Un come-back en 2023

    Le site avait disparu en 2018, quelques mois seulement avant la publication de l’enquête de nos confrères. Ses fidèles n’ont pas interrompu pour autant leurs échanges. L’un des plus virulents, le fameux « Léon », a pris le relai avec son propre blog, lui aussi hébergé en Russie. Une source habituée de ces réseaux nous indique qu’il y aurait « une forte probabilité que derrière “Léon” se cache en réalité Joël Michel Sambuis ».

    Aujourd’hui, Réseau Libre est un site hyperactif, avec une dizaine d’articles plus ou moins développés publiés chaque jour. Au milieu des posts nauséabonds, insultant « la fiotte Mélenchon », les « tarlouzes gauchistes » ou évoquant « la vieille suceuse de crouilles [terme raciste et injurieux utilisé pour désigner une personne d’origine maghrébine] » pour parler du démographe Hervé Le Bras, on peut trouver des conseils de survie, des tutos pour anonymiser et protéger ses communications numériques ou pour apprendre « les bases du sniping [tir à longue distance] en période de troubles ». Un coin bibliothèque, avec quelques ouvrages, est également proposé : la section est peu garnie, mais on peut y lire 1984 de Georges Orwell, ou encore l’intégrale de Tintin. Mais aussi les Mémoires de Jean-Marie Le Pen, Le Grand Remplacement de Renaud Camus ou des livres de Laurent Obertone, chantre d’une France en délitement et cofondateur de la revue La Furia. Et enfin des écrits du président de Reconquête! et ancien candidat à la présidentielle Éric Zemmour, que Réseau Libre injurie pourtant copieusement par moments.

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    Aujourd’hui, Réseau Libre est un site hyperactif, avec une dizaine d’articles plus ou moins développés publiés chaque jour. / Crédits : StreetPress

    Le site ne reste pourtant pas confiné aux confins d’Internet. Co-fondateur du très suivi site d’extrême droite Riposte laïque avec sa femme Christine Tasin, Pierre Cassen publie également sur son blog personnel depuis plusieurs années. Pourtant, depuis le 12 janvier 2024, lorsque l’on clique sur l’adresse du site, le lecteur est redirigé vers… Réseau libre. Un probable « vol » d’URL, « Léon » semblant s’être brouillé avec Pierre Cassen : dans un billet de blog récent, il fait référence aux « trotskistes défroqués exprimant des regrets de circonstance sur leur passé pour traîner derrière eux un troupeau d’abrutis ». Une allusion probable à Pierre Cassen qui est justement un ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire. L’intéressé, qui s’est fendu d’un long article sur Riposte Laïque servant de réponse à nos questions – il a refusé de nous répondre directement –, nous y indique notamment que le site, et son blog, ont décidé de quitter son hébergeur russe début janvier, que cette redirection n’est pas de son fait, et que cela l‘ « irrite de voir utilisé [son] travail et [son] adresse pour faire la promotion, sans [son] accord, d’un autre site. »

    Une partie des services du ministère de l’Intérieur semble s’intéresser à Réseau libre. Le site annonce le 22 janvier faire l’objet d’une plainte pour l’un des articles de « Léon », l’un des principaux contributeurs de Réseau Libre, sobrement intitulé « Bordel, qu’on rafale ces merdes ! » et publié le 6 janvier dernier. « Léon » y vise, à grand renfort d’injures racistes, misogynes ou homophobes, des manifestations de travailleurs sans papiers. La « plainte » est en réalité une injonction à suppression envoyée par l’Office Central de Lutte contre la Criminalité liée aux Technologies de l’information et de la Communication (OCLCTIC), l’organisme ministériel chargé de ce genre de contenus. Pour autant, l’injonction ne semble faire ni chaud ni froid à « Léon » et à Réseau libre, puisque le site s’est fendu, selon un de leurs articles, d’un long mail de réponse, précisant notamment que « le site est hébergé en Russie et ne relève donc pas des lois françaises liberticides. » Contacté, l’OCLCTIC n’a pas donné suite à nos sollicitations.

    Contactés, l’OCLCTIC, la préfecture de police de Paris et le ministère de l’Intérieur n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Le service d’information et de communication de la Police nationale nous a indiqué n’avoir « aucun élément à [nous] communiquer concernant ce thème ». Contacté par mail, Réseau libre n’a pas non plus répondu à nos sollicitations.

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