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    10/05/2024

    Un mineur perd trois dents à cause d’un coup de matraque télescopique

    Une journée au tribunal des policiers à Bobigny

    Par Laura Hue

    Comme chaque mois, des juges du tribunal de Bobigny ne voient que des fonctionnaires de police se présenter à la barre. Début mai, StreetPress a assisté au procès de trois agents, dont l’un était « dealer la nuit ». Récit.

    L’ambiance de la 14e chambre du tribunal de Bobigny (93) sonne comme une habitude. Chaque premier jeudi du mois, c’est le jour du tribunal des policiers. Un tribunal qui serait « flicophage », comme l’a déjà dit un avocat de la défense, « où on mange du flic ». Loin du mythe, les bancs derrière Luidgi B., le premier agent à la barre, sont remplis par ses collègues venus soutenir celui qui est mis en cause pour violences volontaires sur mineur.

    Un coup de matraque télescopique dans les dents

    Le 6 février 2023, à Aulnay-sous-Bois, le mineur Naïm reçoit un coup de matraque télescopique dans les dents par Luidgi B., sur fond d’interpellation liée au trafic de drogue. L’enfant de 17 ans perd trois dents, d’autres sont fortement endommagées et il reçoit une incapacité totale de travail « de 10 à 14 jours », résume la juge. Naïm, actuellement en détention provisoire, n’est pas à l’audience. C’est sa mère qui le représente. La démarche lente, les traits tirés par la fatigue, la femme semble dépassée par les événements. Elle parle à son avocate sans la regarder, ses yeux sont rivés sur la bande de policiers assis dans le public aux côtés de leur ami. « Il faut qu’ils reconnaissent, ce n’est plus possible, ça ne s’arrêtera jamais », souffle la mère de Naïm, la voix tremblante, à propos des violences policières.

    Le jeune agent est lui habillé d’un pull vert trop serré et se tient droit à la barre, l’air plutôt assuré. Luidgi B. s’exprime à peine, il se contente du strict minimum : adresse, nom et prénom, car la défense plaide pour un renvoi de l’affaire. L’avocat du policier évoque tout de même des blessures qui « auraient pu être causées de manière accidentelle ». Un caractère « involontaire » peu entendable pour le procureur de la République Loïc Pageot :

    « Il y a infraction pénale. Perdre trois dents, ce n’est pas rencontrer “malencontreusement” une matraque télescopique. »

    Vu l’absence de Naïm, le tribunal renvoie l’affaire au 5 décembre prochain. « C’est difficile pour lui. Depuis qu’il s’est fait frapper, il n’est pas bien », confie la mère de Naïm. La présidente rétorque :

    « S’il a le courage de vendre de la drogue, il aura le courage de venir au tribunal. »

    Un coup-de-poing dans la tête pour « faire peur »

    « Je suis stressé », confie discrètement Antonin C. à son avocate. Assis tout au fond de la salle en attendant son tour à la barre, le policier de 29 ans se fait discret. Il aurait donné un coup-de-poing dans la tête de Monsieur C., que lui et deux collègues faisaient sortir de force du commissariat d’Aulnay-sous-Bois en novembre 2021.

    Le Turc, qui a porté plainte auprès de l’IGPN, n’est pas présent à l’audience. Dans sa déposition, il affirme que l’agent lui a donné un coup-de-poing sur la tempe sans raison. Le jeune gardien de la paix « reconnaît avoir porté le coup pour lui faire peur mais ne pas avoir touché l’individu ». Monsieur C. s’était présenté au poste pour « avoir des informations de cybersécurité ». Alors que l’accueil du commissariat le trouve incohérent – l’interprète du Turc indiquera aux enquêteurs qu’il « n’a pas toutes ses facultés mentales » – trois bleus font sortir l’individu. Antonin C. fait partie de l’escorte musclée. Un de ses collègues réalise une clé de bras sur l’individu, « pas très coopératif » d’après le prévenu. Là, sur les caméras de vidéosurveillance, l’IGPN distingue un coup d’Antonin C. au visage de la victime. Mais il est impossible de voir s’il touche la tête du Turc, dont le visage est hors-champ. « J’ai fait une feinte de coup-de-poing pour qu’il lâche la barrière », se défend le prévenu, qui décrit un geste « maîtrisé » en raison de sa pratique en sports de combat.

    Une version différente de celle de ses premières auditions, où le policier qui veut rejoindre la Bac avouait alors : « Si je l’ai touché c’est parce qu’il se débattait. » « Ce que je comprends, c’est ce que vous n’excluez pas l’avoir fait ? », interroge le procureur. Antonin C. balbutie : « Je me rappelle pas l’avoir touché. Dans mes souvenirs, je ne l’ai pas fait. » Antonin C. est déclaré coupable et condamné à une peine de deux mois de prison intégralement assortie de sursis. Ces faits ne sont pas inscrits dans son casier judiciaire. Affaire suivante.

    « Policier le jour. Fêtard, toxicomane et dealer la nuit »

    Au tour du gardien de la paix B. de passer devant les juges. Enfin, l’ex-policier B. Celui qui était fonctionnaire de la Police aux frontières (Paf) depuis 2016 a été révoqué des forces de l’ordre le 6 mars 2023. Placé à l’aéroport de Roissy, l’homme de 31 ans se sentait « très isolé » selon son avocate. L’agent B. est alors « policier le jour, fêtard, toxicomane et dealer, la nuit » et a « perdu pied » à cause de ses addictions. Il a déjà été condamné à dix mois d’emprisonnement sous bracelet électronique pour trafic et usage de stupéfiants. Il est désormais poursuivi pour « vol et escroquerie » sans être présent à l’audience.

    En janvier 2023, alors qu’il est encore à la Paf, B. est interpellé en pleine vente de stupéfiants. Lors de sa garde à vue, ses anciens collègues retrouvent sur lui trois cartes bancaires, dont une déclarée volée par une touriste à l’aéroport de Roissy, qui a constaté des prélèvements frauduleux. Aux enquêteurs, B. explique qu’il a « trouvé » les cartes par terre mais avoue avoir tout de même utilisé la CB volée à hauteur de 130 euros pour acheter, entre autres, « des cafés et un sandwich libanais ».

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    « Je suis désolé, j’ai honte, ça ne me ressemble pas et ça discrédite ma profession », indique B. dans une lettre adressée au tribunal. Il y décrit une « descente aux enfers » à cause de son addiction aux stupéfiants et explique traverser une « lourde dépression ». L’avocate tente de justifier la présence des cartes dans les poches de son client :

    « La consommation de matières stupéfiantes nécessite l’usage de cartes bancaires pour écraser les cachets. C’était pour se droguer qu’il avait ses cartes, comme un gros fumeur aurait plein de briquets. »

    Les explications trouvent peu de résonance auprès du tribunal. Il est déclaré coupable et doit faire 105 heures de travaux d’intérêts généraux dans les 18 mois et a l’interdiction d’exercer tout métier en lien avec la sécurité pendant cinq ans.

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