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    30/01/2026

    Depuis la France, ils voudraient faire entendre leurs voix « pour ne pas s’effondrer »

    « J’ai perdu mon père, je veux protéger ma mère » : la diaspora kurde se mobilise pour ses proches en Syrie

    Par Blanche Ribault

    Depuis les attaques lancées début janvier par l’armée syrienne contre la région kurde autonome du Rojava en Syrie, l’angoisse gagne la diaspora kurde en France. Pour lutter contre le sentiment d’impuissance, les concernées se mobilisent.

    C’était décidé : Éléonore, franco-kurde de 22 ans, devait enfin prendre ses billets pour découvrir pour la première fois Qamichli. La ville où son père, réfugié du Rojava en Syrie, a grandi. Ce voyage en famille, chargé de récits d’enfance et de souvenirs, a longtemps été repoussé. Mais dès le 5 janvier, « tout s’est effondré » : en trois semaines, l’armée syrienne a attaqué les quartiers kurdes d’Alep, poussant plus de 150.000 personnes à l’exil.

    Un accord entre les forces de sécurité de Damas et les forces kurdes a permis à Damas de récupérer les zones du Nord et du Nord-Est contrôlées par les Kurdes depuis l’expulsion de l’État islamique en 2017. Encerclée par les forces gouvernementales syriennes, la ville de Kobané, près de la frontière turque, a reçu des convois humanitaires ce 25 janvier. « Je me suis rendu compte que c’était la maison de mon père qui est menacée. C’est sa vie, sa région d’enfance », souffle Éléonore amère :

    « J’ai peur de perdre une partie de cet héritage, de ne jamais pouvoir y aller, de ne jamais retrouver cet endroit qui m’a tant été raconté. »

    Éléonore, mais aussi Tanya (1), Nernin (1), Berîtan et Helin (1) font partie de la diaspora kurde en France, forte d’environ 300.000 personnes. — la plus grande d’Europe derrière l’Allemagne. Elles racontent l’angoisse, la colère et cherchent des moyens de se mobiliser malgré leur sentiment d’impuissance.

    Après le choc, l’angoisse

    Depuis l’attaque du 5 janvier, Tanya, 26 ans et qui vient du Rojava, ne dort plus. Réfugiée vivant en région parisienne depuis 2019, elle s’inquiète pour sa mère et sa sœur restées au Kurdistan irakien, qui traversent régulièrement la frontière syrienne :

    « J’ai déjà perdu mon père, je veux protéger ma mère. »

    La diplômée de kurdologie confie : « Après l’exécution de la minorité alaouite et des communautés druzes en 2025, je craignais que les Kurdes soient les prochains. C’est arrivé. » Depuis le renversement fin 2024 du régime de Bachar al-Assad et la prise du pouvoir par Ahmed al-Charaa, les offensives contre les Kurdes se sont intensifiées dans l’objectif d’étendre l’autorité de l’État syrien sur des territoires autonomes administrés par les Forces démocratiques syriennes. Malgré les coupures de réseau, Tanya tente de garder contact avec ses amis déplacés de force.

    « Certains venus de Kobané se sont réfugiés à Qamichli [ville voisine de Kobané, ndlr]. Les gens ont peur, ils se préparent à l’arrivée de la guerre », dit-elle. « Les forces armées kurdes ont distribué des kalachnikov à chaque villageois, signe qu’il faudra se défendre seul », relate Éléonore, qui raconte avoir reçu une photo de ses proches habillés d’un gilet pare-balles et tenant une arme :

    « J’ai demandé à mon oncle de 80 ans et à ma tante de 90 ans de fuir le combat mais je sais qu’ils resteront. »

    Le quotidien d’Éléonore a été bouleversé. « Une ambiance très pesante s’est abattue sur la famille. Dans notre salon, la chaîne de télé Al Jazeera tourne 24 heures sur 24. On est scotchés à notre téléphone. »

    Se mobiliser est « une évidence »

    En route vers un rassemblement de soutien au Rojava, place de la République à Paris, Berîtan, 23 ans, parle vite. « Manifester est une évidence », tranche celle dont les parents kurdes sont arrivés du Rojava et du Bakur, au sud-est de la Turquie, pour obtenir l’asile en France. « Je n’arrive pas à imaginer que cet endroit n’existe plus et qu’il puisse être détruit. Ça me brise le cœur. » En parallèle, Tanya organise aussi des collectes de dons à destination d’amis réfugiés au Rojava :

    « On essaie de se mobiliser et de faire entendre notre voix pour ne pas s’effondrer. »

    Depuis janvier, la communauté kurde a largement investi les réseaux sociaux, notamment à travers des vidéos de femmes se tressant les cheveux en signe de solidarité avec une combattante kurde. Un geste auquel Nernin, 26 ans, a pris part, et qui lui a valu un harcèlement en ligne massif :

    « La vague de racisme anti-kurdes que je reçois s’est intensifiée depuis janvier. »

    Menaces de mort, de viol, de retrouver sa famille… Pour cette seule vidéo, elle dit recevoir une soixantaine de commentaires par jour. « C’est si lourd à porter que j’ai dû espacer mes contenus. » Mais les récentes attaques l’ont encouragée à continuer : « En tant que personne de la diaspora qui vit en Occident, je veux être un soutien pour les personnes sur place. »

    « Refuser le silence et l’effacement »

    Collages, rassemblements, comités à la fac de Nanterre… Malgré toutes les actions entreprises, Éléonore avoue se sentir impuissante. « On se bat dans le vide », assène l’étudiante :

    « Il y a un silence et un manque d’aide internationale. Je me rends compte à quel point on peut être coupé et déconnecté de la réalité du monde en tant qu’Européens. »

    Une colère partagée par Helin, 30 ans, qui retrace : « Le Rojava représente une expérience kurde unique, une tentative d’autonomie et de justice sociale, et a joué un rôle historique dans la lutte contre Daesh. Aujourd’hui, nous sommes laissés seuls par l’Occident. » Début janvier, l’Europe a promis au gouvernement syrien une aide de 620 millions d’euros. En France, Éléonore s’inquiète aussi de la récupération politique de la cause kurde par l’extrême droite :

    « Je ne veux ni d’une récupération islamophobe ni d’un féminisme instrumentalisé pour justifier le racisme. »

    Elle critique notamment le mythe exotisant des « femmes kurdes libres et courageuses, guerrières cheveux au vent ». « Ces femmes ne se battent pas par vocation mais par obligation : soit elles se battent, soit elles meurent. La guerre est une horreur qu’on ne doit pas romantiser. »

    De son côté, Tanya confie sa déception. « C’est frustrant de devoir encore débattre aujourd’hui de l’existence d’un peuple qui, comme tout le monde, a le droit d’exister, de parler sa langue, de vivre tout simplement. » Hénin est fatiguée de « toujours devoir alerter, expliquer et mobiliser face aux mêmes crises qui se répètent, génération après génération » et dit observer malgré tout pour la première « une solidarité entre nous qui donne réellement espoir ». Elle ajoute : « on se mobilise, on transmet, on crée des liens dans la diaspora, ce sont des formes de résistance. Elles permettent de refuser le silence et l’effacement », avant de conclure :

    « Et tant que cette solidarité existe, je ne me sens pas impuissante. »

    Samedi 31 janvier, des manifestations à Paris (75), à Strasbourg (67) ou encore à Rennes (35) sont prévues. À l’initiative du réseau Riseup4Rojava, plusieurs convois européens de caravanes ont pris la route vers le Rojava pour apporter aide et soutien aux populations kurdes de Bakur et de Kobané.

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    La photographie utilisée pour la Une a été prise par Daniel Perron, le 24 janvier à Paris.

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