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    27/02/2026

    L’extrême droite est arrivée masquée

    Nassira El Moaddem, journaliste : « Au Blanc-Mesnil, la politique menée a divisé les gens »

    Par Lina Rhrissi

    La journaliste Nassira El Moaddem a enquêté au Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, depuis la prise de pouvoir de la droite dure avec Thierry Meignen. Dans « Main basse sur la ville », elle raconte les agents harcelés, les services publics bradés…

    Pour la journaliste Nassira El Moaddem, tout a commencé lors d’un reportage sur les conséquences de la crise sanitaire au Blanc-Mesnil (93) en 2020. « Les habitants ne me parlaient pas du Covid, mais de la nouvelle majorité », se souvient-elle. Six ans d’enquête lui sont nécessaires pour lever le voile sur le harcèlement des agents et des opposants, le clientélisme, le népotisme et l’affairisme immobilier en œuvre depuis la prise de pouvoir de Thierry Meignen. Ce maire Les Républicains (LR) de 2014 à 2021, depuis élu sénateur, y garde toute son influence.

    « Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République », publié aux éditions Stock, est l’aboutissement de ce travail d’enquête. Le livre est dédié à Philippe Hoang Mong, directeur de la voirie de la ville de 46 ans qui s’est donné la mort en sautant du quatorzième étage de son immeuble, sept mois seulement après l’arrivée en mars 2014 de Thierry Meignen à la tête de la ville populaire de Seine-Saint-Denis. L’agent de mairie attaché au service public n’aurait pas supporté la cruauté des conditions de travail imposées par la nouvelle majorité. Depuis sa sortie, des reporters de la presse locale confient à l’autrice leurs regrets de détenir des informations sur des faits de corruption que leurs chefs refuseraient de publier. La journaliste d’Arrêt sur images voudrait que ses révélations renversent la focale :

    « Lorsqu’on parle de la Seine-Saint-Denis, c’est souvent pour raconter qu’il y a de la délinquance, de la drogue, de l’islamisme… Tous les problèmes viendraient du bas. Je ne dis pas qu’ils n’existent pas, mais ce que les habitants que j’ai rencontrés dénoncent, ce sont plutôt des méfaits qui viennent du haut. »

    L’ouvrage est aussi le récit de l’extrême droitisation d’une municipalité pourtant composée en grande partie de personnes racisées. Celui d’un homme politique qui qualifie de « racailles » certains de ses administrés, affuble son adjoint d’origine ivoirienne du surnom « Kirikou » et a pourtant été élu, puis réélu. Le cas du Blanc-Mesnil n’est qu’une illustration, répète Nassira El Moaddem, de ce qui peut arriver ailleurs. Même en Seine-Saint-Denis où, contrairement aux idées reçues, la majorité des municipalités sont désormais à droite.

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    En 2014, Thierry Meignen a été élu sous l’étiquette LR. Pourtant, il reçoit le soutien tacite du Rassemblement national (RN). Son directeur de cabinet Vijay Monany (1) est devenu en 2022 porte-parole du parti Reconquête. Il a offert 20.000 euros de subventions à une association présidée par Sarah Knafo… De quel bord est la mairie du Blanc-Mesnil ?

    C’est une ville qui est dirigée par une majorité d’extrême droite qui ne dit pas qu’elle l’est, mais qui l’est dans les faits. Et, selon moi, ce n’est pas un opportunisme, ce n’est pas une stratégie politique en lien avec l’extrême droitisation actuelle du pays — même si ce contexte joue — c’est un logiciel politique qui date du début de son parcours politique. Mais il ne pouvait pas être affiché comme tel parce qu’il fallait prendre le pouvoir. Pour Thierry Meignen, cela nécessitait d’aller chercher des voix dans les quartiers populaires et de dissimuler la ligne politique qui allait être la sienne.

    Comment a-t-il fait ?

    En 2008, Thierry Meignen avait perdu de quelques voix. Il avait plutôt un électorat de centre-ville, pavillonnaire, acquis à la droite de longue date.

    Pour gagner en 2014, il lui fallait les voix des abstentionnistes, ceux des quartiers populaires et des déçus des communistes. Alors, il va s’associer avec les leaders d’un collectif citoyen qui vont devenir adjoints au maire. C’est la première fois au Blanc-Mesnil que des personnalités issues de ces quartiers, immigrés ou enfants d’immigrés, atteignent ce niveau de pouvoir. Et puis, lorsqu’il applique sa politique de droite extrême et qu’il va tout terrasser de sorte à repousser les opposants, les gens sont dégoûtés mais aussi assommés. Ils ne se déplacent plus pour voter. La politique menée a durablement divisé les gens, y compris dans les familles.

    Tu révèles que, dans l’ombre du maire, son « conseiller spécial » Gérard Lesuisse est un personnage majeur de la métamorphose du Blanc-Mesnil. Il est actuellement mis en examen pour harcèlement moral au travail suite au suicide de Philippe Hoang Mong. C’est quoi son rôle ?

    Sa mission est de faire le ménage. Faire en sorte qu’il n’y ait pas de grain de sable dans la chaussure du maire pour qu’il mène sa politique librement. Lorsqu’il y a une alternance, il y a toujours des départs. Mais, en 2014, il y a un très grand nombre de cadres, d’employés qui partent. Toutes celles et ceux qui ne prêtent pas allégeance vont être poussés vers la sortie ou pressés de manière très forte, comme l’a été Philippe Hoang Mong. Gérard Lesuisse a un savoir-faire importé, qu’il a acquis au Plessis-Robinson (92) et à Corbeil-Essonnes (91), auprès de Serge Dassault, maire de cette ville entre 1995 et 2009.

    Dans la politique de Thierry Meignen, le poids des intérêts privés, avec des soupçons de corruption, est frappant. Il y a par exemple la privatisation des centres sociaux au profit d’une entreprise proche de la droite ou la trouble attribution du marché de la distribution de l’eau qui semblait inquiéter Philippe Hoang Mong avant sa mort… Est-ce que les habitants s’en rendent compte ?

    Les habitants en sont conscients mais n’ont pas accès aux détails. Tout est très opaque. Il y a beaucoup de communication et très peu d’informations. Même l’opposition a du mal à récupérer les documents sur les contrats et les appels d’offres. J’ai moi-même demandé à avoir accès à l’ensemble des marchés publics, on ne me répond pas. Je suis obligée de passer par la commission d’accès aux documents administratifs. Elle me donne un avis favorable, disant que j’y ai le droit. Même avec ça, zéro réponse.

    Autre exemple : alors que beaucoup de conseils municipaux sont filmés, le maire refuse, invoquant le risque que des passages soient découpés et instrumentalisés. Cette opacité gangrène le fonctionnement municipal et participe à l’éloignement démocratique des citoyens.

    L’aspect de sa politique sur lequel l’ex-maire devenu sénateur de la Seine-Saint-Denis ne communique pas, c’est le clientélisme communautaire. Thierry Meignen a promis une mosquée à la communauté musulmane, érigé un mausolée pour les Tamouls de la ville ou encore soutenu un candidat à l’élection présidentielle des Comores pour tenter d’obtenir les voix de Comoriens… Comment cela peut-il fonctionner malgré un discours raciste ?

    Il faut d’abord rappeler que le clientélisme électoral n’est pas l’apanage de la droite, il y en a aussi à gauche. Mais il y a quand même une manière de faire très singulière au Blanc-Mesnil : quasi-industrielle, méthodique.

    Avant chaque scrutin, on va cibler une communauté différente, et pas forcément les communautés ethniques. Cela a pu être les propriétaires des pavillons dans le centre-ville qu’il n’a eu de cesse de cibler durant ses campagnes électorales. Il leur a par exemple envoyé un document de propagande expliquant que les constructions de propriétés privées dans la ville augmenteraient la valeur de leur bien.

    Pour les communautés liées à l’immigration, cela fonctionne parce que c’est une façon de faire qui dépolitise. Quand il prend la parole, Thierry Meignen répète souvent qu’il ne fait pas de politique, qu’il est là pour l’intérêt des Blanc-Mesnilois. Cela imprime dans la tête des gens qui ne l’associent pas à la politique nationale. Cela fonctionne également parce que ce sont des communautés vulnérables, qui ont souvent besoin de services et d’une stabilité.

    Quelles sont les conséquences concrètes de ces dix ans de politique de droite extrême pour les Blanc-Mesnilois ?

    Le maire est très clair : il ne veut plus de logements sociaux dans sa ville. Il veut attirer une population aisée. C’est l’une des villes où il y avait le plus de logements sociaux, c’est vrai. Sauf que la pauvreté et la précarité n’ont pas diminué. Les gens vont devoir se diriger vers le privé où les prix sont devenus extrêmement élevés, ce qui va les rendre exempts financièrement.

    L’autre conséquence importante est l’affaiblissement du tissu associatif. Les associations qui ne sont pas alignées avec cette politique sont harcelées, voient leurs subventions se réduire et risquent de disparaître. C’est le cas du café associatif du Tilia, [dans le quartier des] Tilleuls. Avec le marché, c’est le seul lieu de socialisation qu’il reste dans ce grand quartier populaire de 10.000 habitants. S’il disparaît, il n’y aura plus rien.

    « Main basse sur la ville, enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République », Nassira El Moaddem, Stock, 504 pp., 23,90 €.

    (1) L’ancien directeur de cabinet du maire du Blanc-Mesnil et conseiller départemental zemmouriste, accusé de harcèlement sexiste par plusieurs femmes qui témoignent dans l’ouvrage, a déclaré en 2017 à l’assemblée départementale : « Quand on vit en Seine Saint-Denis, vit-on encore en France ? ».

    Photographie de la Une par Lina Rhrissi.

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