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    23/03/2026

    Face au harcèlement municipale, le repli forcé à domicile

    Sandra, travailleuse du sexe virée du trottoir

    Par Ludmilla Cremoux

    À Toulouse, les arrêtés municipaux anti-prostitution ont chassé Sandra du trottoir. Pour cette travailleuse du sexe trans de 41 ans, le repli à domicile n'est pas un choix, mais une question de survie qui grignote son intimité et la met en danger.

    Chez Sandra (1), il y a une règle d’or : retirer ses chaussures sur le pas de la porte pour ne pas salir l’appartement. C’est vrai pour les amis, et surtout pour ses clients. Début 2025, la travailleuse du sexe (TDS) a été contrainte de renoncer à son activité sur un trottoir de Toulouse (31). Elle choisit de témoigner, anonymement pour ne pas porter les stigmates de son activité. Et éviter les représailles de la police.

    Sandra a été matraquée de procès-verbaux. Depuis 2014, et l’arrivée du mairie divers droite, réélu ce 22 mars, Jean-Luc Moudenc, des arrêtés interdisent « aux personnes se livrant à la prostitution de stationner ou de se livrer à des allées et venues répétées » dans plusieurs périmètres pour lutter contre des « nuisances » dans le centre-ville. Pourtant, la loi de 2016 abroge le délit de racolage passif instauré en 2003 qui pénalisait les personnes prostituées. Avec cette politique locale, travailleuses du sexe et clients restent dans le viseur des autorités.

    Sandra, 41 ans dont vingt-trois de métier, a commencé, malgré elle, par jouer au chat et à la souris avec la police municipale. Quand elle voit l’ombre d’un agent, elle se cache ou se met à marcher. Mais à peine assise sur une barrière, dans sa robe longue doublée d’une veste — toujours « habillée classe », insiste-t-elle — la travailleuse se demande : que fait-elle de répréhensible ? « Habillée comme une pute », lui répondent les agents de police qui s’obstinent, pour la plupart, à la mégenrer. Pour Sandra, femme trans, ces interactions sont le pain quotidien d’une transphobie ordinaire.

    Désormais insolvable

    De 38 euros en 38 euros — le prix d’une amende pour racolage —, la note est montée à 2.235 euros d’amende depuis 2022. Loin de se démonter, Sandra a décidé de fermer son compte en banque. Résultat, elle est désormais insolvable. Dans sa stratégie, la quadragénaire a exclusivement gardé celui de son entreprise qui ne peut pas être prélevé. Faute de ligne « travailleuse du sexe » dans les enregistrements de l’URSSAF, c’est une micro-entreprise de massage et de bien-être qu’elle a créée. Plus de la moitié de ce qu’elle touche part en cotisations.

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    Avec nostalgie, elle raconte l’époque où elle « faisait le plein » tous les soirs. Avant que sa zone ne soit concernée par les arrêtés en 2020. Altercations après altercations, elle a fini par perdre la moitié de sa clientèle, qui ne s’aventure plus dans les quartiers scrutés par la police. Les autres travailleuses du sexe ont déserté. Selon Grisélidis — association qui lutte contre les inégalités de santé, d’accès aux droits et les violences envers les TDS — il n’en resterait aujourd’hui qu’entre 150 et 200 sur les 600 qui exerçaient dans les rues toulousaines en 2016.

    Marteau et lacrymo

    Sandra a donc ouvert la porte de sa chambre à ses habitués. Envahie au plus profond de son intimité, elle en dessine les dernières frontières pour garder son intimité. Des verres pour ses clients, séparés de ceux dans lesquels elle boit. Des serviettes disposées spécialement pour eux dans la salle de bain.

    À domicile, ses services coûtent plus cher : entre 100 et 300 euros selon l’acte, contre 20 à 60 euros dans la rue. Certains clients n’ont d’ailleurs pas suivi financièrement. Pour en avoir de nouveaux, Sandra poste de temps en temps une annonce sur Internet. À petite dose. Difficile de donner son adresse personnelle. Elle appréhende systématiquement d’ouvrir sa porte à un inconnu. Dehors, le choix de refuser un client patibulaire est possible. Mais quand un individu se dresse sur le pas de sa porte, dans le hall de son immeuble impeccable — elle entretient les parties communes en échange d’un rabais de loyer — un refus est impossible. Comment réagiraient ces messieurs ? Elle est obligée de les faire entrer, ce qui l’expose à plus de risques. Marteau et gel lacrymogène, les indispensables de son sac à main ont trouvé une place dans sa chambre, à côté de sa batte de baseball. Perchée sur ses talons hauts, Sandra a aussi ses poings comme arme de dissuasion, assure-t-elle.

    Depuis quelques mois, elle héberge Cassandre (1), une amie dans le besoin, avec sa fille de 4 ans. Sandra leur prête sa chambre et dort sur un matelas dans le salon. Cette activité a été réduites aux week-ends — quand la fille de son amie est chez son père — ce qui a fait baisser son nombre de clients. La semaine, elle se poste de temps en temps sur le parking d’un restaurant isolé, dans une zone industrielle, à la fermeture de l’établissement. Loin du centre-ville, elle sait que la police ne se déplacera ni pour la pénaliser ni pour venir à son secours en cas d’agression. Cassandre l’y emmène en voiture : elle pourrait être accusée de proxénétisme. Mais le taxi, c’est trop cher.

    « Je ne suis pas une machine »

    Des proxénètes, Sandra n’en a connu qu’un seul sur toute sa carrière, durant deux semaines dans sa vingtaine. Puis la police est intervenue. De nationalité bulgare, la travailleuse du sexe a négocié à l’époque une carte de séjour contre des renseignements sur le réseau de son bourreau. Elle, qui a grandi à Plovdiv, deuxième ville de Bulgarie, a plié bagage en 2003, à 18 ans, pour arriver à Nice (06), puis à Lyon (69). Quand la Bulgarie entre dans l’Union européenne en 2007, Sandra emprunte les nouvelles routes d’Europe. Danemark, Suède, Suisse, Allemagne… Elle n’a trouvé nulle part ailleurs une telle répression contre les prostituées qu’en France.

    À LIRE AUSSI (en 2024) : Travail du sexe : « Quand on parle de notre métier, c’est soit alarmiste, soit voyeuriste, soit misérabiliste »

    Attirée par la « vibe » de Toulouse, elle décide de s’y installer. Elle reprend contact avec deux amis d’enfance de Bulgarie qui lui font une place sur le trottoir. Et pour s’évader, Sandra alterne entre moments de pause à Barcelone et travail dans la ville rose. Son plus fidèle client vient de Paris expressément pour la voir. Sur une rencontre d’une heure, le rapport sexuel dure à peine vingt minutes. Le reste, c’est du temps à partager un verre, une cigarette, des confidences. Elle n’est « pas une machine ». Peu importe si la société la voit d’un mauvais œil, elle se considère comme une « guérisseuse d’âmes ». Sandra accueille les malheurs de ses clients. Pour ne pas les garder, elle voit une psychologue une fois par mois. Quant à ses propres failles, son orgueil se charge de les camoufler.

    (1) Le prénom a été modifié.

    Illustration en Une par Yann Bastard.

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