Sur Vinted, site de seconde main, on trouve toute la panoplie du SS : de la casquette nazie « en très bon état » jusqu’aux ouvrages de propagande interdits à la vente. Le IIIe Reich s’offre une seconde vie.
Ces ventes de produits d’extrême droite ont lieu un peu partout en France par des particuliers. À Lyon (69), par exemple, un vendeur sous le pseudo de « fennec 25 » propose plusieurs objets militaires provenant de la Seconde Guerre mondiale, principalement américains. Pourtant, sur son compte, on trouve aussi un manteau « d’officier Waffen WW2 ».
Une véritable tenue d’officier nazi, que le vendeur affirme avoir récupérée à l’école de formation SS à Cernay (68) en Alsace, sans fournir plus de détails dans la description. Ce vêtement vendu à 600 euros et daté de 1942 présente de nombreuses marques d’usure, ce qui assure qu’il a été « très certainement » porté, selon le vendeur. Il n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.
Interdit par la loi
Quelques clics plus loin, au milieu de plusieurs pièces de collection arborant l’aigle et la croix gammée — présentées comme « parfaitement authentiques » —, on trouve pour la modique somme de 200 euros, l’ouvrage d’Edwige Thibaut, « L’Ordre SS » (Éditions Avalon), avec la préface du nazi belge Léon Degrelle. Dans la description faite par le vendeur « armand-54 », cet écrit est un « livre très rare dans son édition originale ». Pourtant, celui-ci est formellement interdit à la vente en France par l’arrêté ministériel du 2 décembre 1992, car il constitue une apologie criminelle de l’idéologie SS et du régime nazi.
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Pour le vendeur, il n’y a « rien de politique, j’ai seulement acheté un lot que j’essaye de revendre ». Sur son profil, on retrouve aussi « Mémoire d’un fasciste. Les décombres » (Pauvert), un pamphlet violemment antisémite, collaborationniste et pro-nazi de Lucien Rebatet, accessible sans modération de la plateforme pour 45 euros. « Vendu à fins éducatives et de recherche uniquement », écrit-il en description.
Selon l’historien et essayiste Marc Knobel, ces objets devraient être présentés dans un espace encadré, contextualisé, à un public averti, et surtout pas en accès libre : « Ils ont une signification dans un musée d’histoire de la résistance et de la déportation et doivent s’inscrire dans un parcours muséologique déterminé par des historiens pour sensibiliser et souligner leur cruauté. Il ne s’agit pas d’interdire pour interdire, mais de garantir que ces pièces servent à expliquer l’Occupation, la Shoah ou le martyre des déportés, plutôt que d’être livrées à elles-mêmes sans contexte. »
« Pas des objets innocents »
La vente d’objets antisémites et racistes ne concerne pas que la plateforme Vinted. En 2019, « Libération » dénonçait la vente d’objets nazis sur Leboncoin, ou plus récemment, Etsy s’est fait épingler pour la vente d’étoiles jaunes avec écrit « Jude », « juif » en allemand. Pourtant, l’article R645-1 du code pénal interdit strictement l’exposition ou la vente d’insignes et d’emblèmes liés à des organisations criminelles ou à des crimes contre l’humanité. Pour Marc Knobel :
« Ces objets ne sont pas des objets innocents. On vend des choses qui font l’apologie du terrorisme et du crime contre l’humanité avec la même banalité que s’il s’agissait de simples lampes, de radios ou de DVD. »
D’après la communication de Vinted, la plateforme intervient lorsqu’elle « prend connaissance de contenus illégaux ». « Si une annonce ou le comportement d’un membre enfreint les règles, nous disposons de procédures permettant de prendre les mesures appropriées », commente-t-elle.
De la musique néofasciste
Plus discret que les insignes du IIIe Reich, le merch du RAC — rock against communism, du métal néonazi — envahit Vinted. Sous couvert de culture skinhead, dont le terme recouvre un courant politique plus large, souvent réduit à sa branche « bonehead » d’extrême droite. Ces disques diffusent les codes idéologiques de l’extrême droite radicale.
Le vendeur « leduc-white-russian » en a fait son fond de commerce. Son profil propose pas moins de 600 évaluations et met en vente une dizaine de disques de RAC entre 10 euros et 20 euros. Sur son compte, il y a l’album « White Music For White People », une compilation de plusieurs groupes du label américain Diehard Records, avec des titres comme « Race Traitor ». L’album a été vendu en quelques jours après sa mise en ligne.
À la demande d’une interview, il se disait « éventuellement disponible », avant d’écrire : « J’ai vendu dernièrement des articles qui tendaient vers la gauche qui prônent le vivre-ensemble, je ne sais pas si je suis le bon candidat pour vous. » Pourtant, il a mis en ligne le 10 février un « lot d’affiches vintage », dont l’une représentait une foule effectuant le salut fasciste. L’article s’est vendu en quelques secondes.
Sur son compte, on trouve aussi les albums de Riot Krew, un groupe français qui sur son compte Facebook affiche parfois le signe 88, connu par les spécialistes comme une référence à la formule « Heil Hitler ». Ici, c’est le guitariste du groupe qui fait sa petite vente. Il propose « un prix pour les deux si cela vous intéresse ! », avant de ne plus répondre à nos sollicitations pour une interview. À peine a-t-il eu le temps de préciser que le groupe serait inactif depuis un an.
Le vestiaire des groupuscules identitaires
Au milieu des chapeaux, des vêtements pour enfants et des objets du quotidien, le compte d’une certaine Chloé, alias « Chloe23thea », glisse à la vente deux hauts un peu particuliers. L’un arbore le slogan « hate antifa », floqué du signe 88, et un autre « Son of Europe », une marque de la mouvance identitaire. Sur les clichés, un montage vient flouter les tatouages du modèle masculin — qui collaborerait avec la vendeuse — ainsi que la marque afin de les rendre illisibles. On distingue tout de même une croix celtique sur son avant-bras gauche, un symbole populaire chez l’extrême droite radicale française. Malgré la suppression par Vinted d’un des deux tee-shirts, le couple derrière le compte, originaire du Jura, continue de proposer l’article à la vente par message : « Vinted a supprimé l’article, mais il est toujours disponible. » Interrogé par StreetPress sur le public visé pour la vente de cet article, le vendeur répond seulement : « Cela reste un tee-shirt de bonne qualité au niveau des coutures pour du simple prêt-à-porter. »
Pour Zélie Héran, la responsable du pôle juridique de SOS Racisme depuis 2024 : « Ces discours qui sont passés à travers des tee-shirts peuvent porter atteinte à la dignité des personnes et banaliser des crimes contre l’humanité. » Selon elle, ces ventes « participent à normaliser ces symboles et relèvent des discours de haine » avant d’ajouter :
« Ça devient fashion de faire l’apologie du régime nazi. »
Selon la com’ de Vinted, les équipes de la plateforme ont réaffirmé leur « engagement à lutter contre la diffusion de contenus associés aux idéologies fascistes, dans le cadre de l’initiative “Fashion Against Fascism“ ». Une idée, rejointe par plusieurs plateformes comme Vinted ou Zalando qui utilisent une base de données partagée pour identifier et bloquer automatiquement la vente de vêtements arborant des symboles ou des codes de haine néonazis cachés. Cette mesure n’empêche pourtant pas de nombreux vendeurs de contourner les règles de modération, notamment sur les stickers aux messages racistes.
Favoriser un « climat d’hostilité »
Un vendeur de 18 ans qui propose plusieurs autocollants de l’Action française — le plus ancien mouvement d’extrême droite en activité — admet user de « manières subtiles de contourner les consignes ». Il n’affiche par exemple pas les titres des stickers dans les descriptions. Pour lui, en plus de ses magouilles, si ces annonces ne sont pas supprimées « c’est qu’elles ne portent pas atteinte à certaines communautés ».
Un autre compte propose de son côté des stickers sur fond bleu, blanc, rouge avec écrit : « La France aux Français », « on est chez nous » ou « le drapeau noir, les copains blancs », une boutique connue dans la mouvance néofasciste. Pour Zélie Héran de SOS Racisme, la diffusion de ces messages sur une plateforme publique « participe à la création d’un climat d’hostilité, pour des personnes de différentes minorités ». Selon elle, les plateformes et les places de marché doivent prendre davantage leur responsabilité :
« Elles ne peuvent plus se retrancher derrière leur simple statut de place de marché ; il leur appartient de rappeler aux vendeurs leurs obligations légales. »
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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