« J’en suis sorti dégoûté de l’industrie musicale. » Xavier (1) fait partie de la quinzaine de salariés passés par Duchess pour se faire de l’expérience dans un secteur difficile à intégrer. Arrivé « très motivé » dans la société de production normande, il en ressort « en colère » plusieurs années après :
« Ce qui m’a sauvé, c’est de caler mon départ plusieurs mois à l’avance. Sinon je n’aurais pas échappé au burn-out. »
Artiste du label et gagnant de la Star Academy 2024, Pierre Garnier a été nommé révélation masculine de l’année aux Victoires de la Musique un an plus tard. Son morceau « Ceux qu’on était » écrit par Joseph Kamel, autre artiste du label, a reçu le prix de la « chanson originale de l’année ». En 2024, Pierre Garnier et Joseph Kamel se sont imposés dans le top 10 des artistes français les plus joués en radio, remplissant de fierté le fondateur et directeur de la structure, Léo Chatelier. Le label a d’ailleurs été impliqué dans des tubes des artistes Matt Pokora ou Kendji Girac et, début septembre 2025, le mastodonte Sony Music France a pris une participation minoritaire dans Duchess. L’association est une « fierté » pour Sony, selon sa présidente, qui a loué « la vision artistique, l’ancrage local et l’engagement envers les artistes » de Duchess.
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Sous cette façade luxuriante se cache pourtant une seconde, moins reluisante : misogynie, management brutal, humiliations, non-respect du code du travail… Une vingtaine d’anciens salariés, artistes et collaborateurs témoignent des problèmes rencontrés avec la structure.
L’enquête de StreetPress a d’abord entraîné une première réponse courroucée de l’avocat de Léo Chatelier. Ce dernier s’est dit « abasourdi d’avoir à répondre à une espèce d’interrogatoire, aussi artificiel que malveillant, tentant de lui imputer des comportements et des dysfonctionnements systémiques qui n’ont jamais eu leur place chez Duchess ». Quelques jours plus tard, il a accepté de répondre à nos questions par bloc. Dans un autre mail, il a envoyé le témoignage d’une collaboratrice, qui raconte comment Léo Chatelier s’est « lancé dans cette création d’entreprise avec détermination et soif d’apprendre ».
Un chef colérique
« La question qu’on se posait le plus entre nous, c’était : “Tu sais si Léo vient cette semaine ?”, en espérant que la réponse soit négative », raconte Xavier en décrivant l’ambiance « tendue » lorsque le chef du label est dans les locaux. Quand il arrive chez Duchess, le jeune homme déchante vite. Très loin de la « famille » annoncée par Léo Chatelier, il décrit les scènes d’humiliation, les coups de pression et les excès de colère quotidiens que ses collègues et lui subissaient. « Je n’ai jamais bossé sereinement avec Léo. Tu as envie de lui faire plaisir pour te faire apprécier, mais tu as constamment peur de faire quelque chose qui pourrait le mettre en colère », résume Xavier. Un contexte de travail également décrit par un encadrant d’alternance qui a vu son élève « pleurer à chaque fois qu’elle revenait en cours ».
« Il aime bien humilier pour garder un certain pouvoir sur toi, c’est un manipulateur », résume un producteur, au sujet de Léo Chatelier, fondateur et directeur de la structure. / Crédits : Jérémie Luciani
« Un jour, on m’a demandé comment ça se passait à Duchess. Quand j’ai dit que j’étais parti, on m’a répondu : “Ah… Léo ?“ », rapporte un ancien collaborateur. Le patron de Duchess oscille entre mots doux et remarques passives-agressives. Et il a ses exigences, notamment en termes de propreté. « Quand il arrive au bureau, il se met à passer l’aspirateur à toute vitesse, à nettoyer ton ordinateur devant toi », rapporte une ex-salariée. Dans les locaux, personne ne doit circuler en chaussures. Un jour de pluie, Mathieu (1) avait « zéro thunes et des chaussures pas très étanches ». Il se souvient d’un : « Tu pues, c’est chiant », lâché par Léo dans l’open space devant tout le monde. Une remarque qu’il aurait faite à plusieurs occasions et à différents collaborateurs. Mathieu se serait même fait convoquer pour son odeur :
« À la fin, quand je partais au taf le matin je demandais à ma copine : “Est-ce que je pue ?“ »
Un autre raconte qu’« un après-midi, Léo renvoie un salarié chez lui pour qu’il se douche ». Une fois la personne partie, Léo sort un spray odorant et asperge l’espace en prenant à partie son équipe : « C’est bien mieux là, non ? » « Il aime bien humilier pour garder un certain pouvoir sur toi, c’est un manipulateur », résume un producteur. Tous les salariés interrogés évoquent les dizaines de messages d’affilés envoyés par Léo dans les conservations de groupe ou privées. « Possible d’avoir une réponse où je vais me faire foutre ? », conclut par exemple ce dernier après une quinzaine de messages envoyés en quatre minutes. Une façon de s’exprimer questionnable. « Il taguait les personnes concernées dans des messageries avec une ponctuation très expressive et plein de “merde et de putain“ », se souvient aussi Mathilde (1). L’ex-salariée décrit le stress qui monte lorsqu’elle reçoit un message de sa part. « C’est très humiliant que ce soit devant tout le monde », complète une autre.
« Je travaille en permanence », répond de son côté Léo Chatelier par écrit, avant de concéder : « Le management n’est pas une science innée, je ne l’ai pas apprise avant de créer Duchess, j’ai fait des erreurs dans la gestion des équipes. J’étais sous une pression intense pour tenter de faire exister Duchess et les artistes, je n’ai pas toujours su la gérer. »
Donner 200 % de sa personne
« Je te préviens, dans le monde de la musique, faut pas trop compter ses heures. » Cette phrase prononcée par Léo a marqué Mathilde en arrivant chez Duchess. Si cette dernière qualifie son expérience là-bas d’hyper formatrice, elle « mentirait si elle disait qu’elle l’avait bien vécue ». À la création du label en 2021, la majorité de l’équipe permanente était composée de stagiaires, de services civiques et d’alternants. Ce qui induit donc des périodes en cours, un accompagnement dans le métier et le respect du code du travail.
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« Tu n’as pas d’horaires. Tu reçois des messages après 22 heures tout le temps et on te fait culpabiliser si t’es pas disponible, même pendant tes périodes de cours », retrace Mathieu. Il a enchaîné plusieurs séries de douzaines de jours d’affilée sans repos, parfois en travaillant plus de 13 heures quotidiennes. « Je me suis endormi deux ou trois fois sur la route en rentrant de tournages, j’ai failli finir dans la glissière de sécurité », se souvient-il. En plus des horaires à rallonge, Mathieu s’est retrouvé envoyé sur des tournages loin de chez lui sans hôtel à errer une nuit dehors ou à dormir plusieurs jours dans une roulotte à plusieurs, sans eau ni électricité. « Ce qui m’a saoulé, c’est le décalage : quand ils envoient les alternants en tournage ils s’en foutent, mais quand c’est eux, là c’est le grand luxe. » L’ancien alternant n’a pas pu récupérer la grande majorité de ses heures supplémentaires. « Pour Léo, travailler chez Duchess ne peut pas être une alternative, mais un but. Choisir d’y mettre les pieds signifie s’engager à 200 %, faire un don de sa personne, comme lui le fait », résume une autre personne interrogée.
Après avoir raté un coup de fil important en dehors de ses heures de travail, Elia (1) s’est faite « engueuler » par Léo Chatelier. À partir de ce jour, cette « hyper angoissée » n’arrive même plus à dormir. Elle garde son téléphone près d’elle 24h/24h, prête à dégainer en cas d’appel. « Pour Léo, mon travail, ça devait être en continu. Même si dans les faits il n’était pas là, il était clairement dans ma tête tout le temps. » Pour un autre, c’est son arrêt maladie qui ne passe pas, rapporte Mathieu : « Il voulait faire bosser un collègue pendant son arrêt, je lui ai dit que je pouvais lui offrir un code du travail s’il voulait. Il a pété un câble et m’a dit : “Écoute, tu penses ce que tu veux mais pas de syndicalisme chez moi”. »
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Sur ces points, Léo Chatelier indique qu’il s’est « entouré » de profils plus expérimentés et « formés ». « Non je ne crois pas que les salariés doivent travailler sept jours sur sept ou lorsqu’ils sont malades, non je ne crois pas que les propos grossiers ou vulgaires ont leur place dans des échanges de travail. Les moments que vous évoquez ont plusieurs années, Duchess aujourd’hui ne ressemble plus à cela », énonce-t-il désormais par mail.
Des salaires payés en retard
Plusieurs anciens salariés décrivent les retards de paiement des salaires réguliers et des versements en plusieurs fois. Un ex-salarié se souvient avoir été payé en trois fois un mois.
Plusieurs anciens collaborateurs se plaignent également de non-paiement venant du gérant de Duchess avant la création du label. « Ce n’est pas la somme l’importance, mais c’est le principe. Le fait d’avoir passé du temps, de s’être investi et de se heurter au silence », regrette Hélène (1) qui attend 1.000 euros depuis une dizaine d’années sans demander d’intérêt. Cette dernière lui aurait fait une avance sur trésorerie sans jamais revoir un euro. » Simon (1) qui attend le règlement d’une facture au montant similaire confirme : « Entre les locations de studio, les magasins d’instruments et autres, j’avais fait le calcul autour de moi, il devait presque 10.000 euros. »
Parfois même, la gestion chez Duchess interroge certains employés. « Sans le dire à haute voix, peux-tu stp me faire une facture datée 15 septembre, changer le numéro de facture […] enlever 2.000 euros. » La demande de modification de document a été formulée à plusieurs reprises par Léo, que ce soit pour un changement de date, de numéro ou de nom. Pour un ex-salarié, ces modifications permettaient de jongler entre les deux antennes de Duchess (2). « Souvent c’était pour justifier des dépenses qui n’étaient pas faites avec la bonne boîte ou coller au budget des demandes de subventions. »
Sur les groupes WhatsApp de Duchess, on ne retrouve pas que des humiliations ou des messages agressifs, il y a également le lot de propos sexistes. / Crédits : Jérémie Luciani
Sur ces situations, Léo Chatelier rappelle qu’il a « monté » Duchess « seul au début, puis avec une petite équipe » sans le sou. « J’ai fait de mon mieux avec passion. Je suis musicien de formation et donc autodidacte sur la comptabilité, la gestion, les RH, tout ce qui fait qu’une entreprise fonctionne dans les règles. Nous avons rencontré au début des difficultés de trésorerie. Je sais que ces moments étaient compliqués pour l’équipe et je le regrette », affirme le patron du studio. Il assure néanmoins que les comptes de l’entreprise sont scrutés « depuis 2023 par des experts-comptables » et que Duchess a fait plusieurs fois « l’objet d’audits approfondis ces deux dernières années par des cabinets extérieurs ». « Aucune faute de gestion n’a été signalée », assure-t-il.
Ambiance « boys club »
Sur les groupes WhatsApp de Duchess, on ne retrouve pas que des humiliations ou des messages agressifs, il y a également le lot de propos sexistes. « Là, j’ai une visio qui va m’expliquer pourquoi je ne dois pas envoyer le boule de Johanna (1) en capture d’écran à Nathan, ça pendant 2 h 30. » Ce message a été envoyé par Léo à ses collègues quelques minutes avant le début d’une formation en 2022 pour sensibiliser au harcèlement et aux violences sexistes et sexuelles dans la musique.
À ce moment, des photos d’une collaboratrice, accompagnées de commentaires obscènes, comme « son boule est open source », « 9/10 » ou « si elle fait un Mym je m’abonne direct », sont échangées sur le groupe. « Le contraste était affolant entre les propos de la formation et ce qui se passait par message », confie, encore gêné et choqué, un salarié témoin de la conversation. « Cette formation, à la clé de laquelle il y avait des subventions, était prise à la dérision », ajoute-t-il.
Face à ces propos, Léo Chatelier répond qu’au début de Duchess, son équipe a « fonctionné comme une bande de potes, sans moyens, sans process ». « Faire des blagues graveleuses n’était pas notre quotidien, mais elles ont pu exister épisodiquement entre nous. C’étaient des propos de vestiaire, dans un climat où la vie, les amis et l’entreprise se mélangeaient », indique-t-il dans sa réponse écrite.
Selon le patron du label, la situation aurait changé depuis 2023 avec la mise en place d’une « politique RH » et d’un « nombre important de process et d’outils », dont une charte VHSS (3), « qui est intégrée au contrat de travail et aux contrats des artistes, et affichée dans nos locaux », complète Léo Chatelier. « Notre équipe est paritaire, dirigée par un homme et une femme », ajoute-t-il.
La signature de cette charte VHSS n’aurait pourtant pas freiné les propos sexistes, notamment lors des recrutements. « Une fois, lorsqu’on cherchait une stagiaire pour un tournage, Léo était devant son ordinateur entouré de ses acolytes, avec qui les blagues de cul étaient décomplexées. Ils faisaient défiler les CV en commentant : « Elle, elle est baisable », continue de se rappeler le même salarié. Une situation post-2023 qui s’est produite devant une autre personne. Xavier ajoute :
« À la sortie d’un entretien avec une étudiante de 19 ans, Léo me sort : “Elle, je ne peux pas la recruter, sinon je vais la baiser”. »
(1) Le prénom a été modifié.
(2) Duchess production est une société de production musicale et Duchess publishing, s’occupe du management des artistes.
(3) Lutte contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels.
Illustrations par Jérémie Luciani.
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