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    14/04/2026

    Une circulaire de l’ex-ministre Bruno Retailleau pourrit la vie de lycéens du 93

    « Malgré l’OQTF, je continue d'aller en cours pour être ingénieur »

    Par Audrey Parmentier

    En France, les conditions pour être régularisé sont de plus en plus difficiles, notamment pour les élèves dans les lycées. Depuis plusieurs mois, ils sont nombreux comme Saïd, Fernando ou Marco à cumuler études, galères administratives ou OQTF.

    Saïd, 19 ans, cheveux bouclés retenus par un serre-tête, s’avance vers le nouveau maire La France insoumise de Saint-Denis (93). Écharpe tricolore en bandoulière, Bally Bagayoko, le parrain assigné au jeune homme, lui serre la main ce vendredi 10 avril. Saïd hésite, puis saisit le certificat de parrainage du bout des doigts. Sans lever les yeux vers les drapeaux français et les fleurs de lys qui recouvrent les murs de la salle des mariages.

    Quelques mois plus tôt, Saïd a reçu une Obligation de quitter le territoire français, dont le sigle est désormais bien connu pour être plastronné sur tous les plateaux de CNews : OQTF. « C’était un choc, car j’avais un bon dossier… », confie celui qui a quitté le Maroc en 2020. Son baccalauréat avec mention et les éloges de ses professeurs n’ont pas suffi à convaincre la préfecture du Raincy (93), s’agace sa mère :

    « Elle a écrit qu’il n’était pas inscrit dans l’enseignement supérieur ou qu’il était entré en France sans visa. C’est faux ! »

    Saïd, lui, est soulagé en retournant à sa place : « Ça fait du bien de se dire qu’on n’est pas seul. »

    Cette cérémonie de « parrainages et de marrainages républicains » a été organisée par des enseignants de plus d’une dizaine d’établissements de Seine-Saint-Denis avec le Réseau éducation sans frontière (RESF) et le collectif interlycées 93. Objectif : dénoncer les difficultés de régularisation des jeunes majeurs étrangers dans le département. Le tout en associant une quarantaine de lycéens ou d’étudiants en BTS sans-papiers à un duo de soutien, composé d’un élu et d’un enseignant. « Je leur ai donné mon numéro de téléphone et ils seront reçus à mon bureau. Je suis une centaine de dossiers par an », affirme Fabien Gay, sénateur communiste de Seine-Saint-Denis. Derrière lui, Eric Coquerel, député LFI, assure qu’il va écrire au préfet pour aider son « filleul » symbolique :

    « On peut être le dernier coup de boutoir pour que les choses changent. »

    La circulaire Retailleau en cause

    La circulaire Retailleau, diffusée en janvier 2025, est sur toutes les lèvres. Remplaçant celle de Manuel Valls dès l’arrivée au pouvoir des socialistes en 2012, elle durcit les conditions de l’admission exceptionnelle au séjour (AES) en France et porte la durée de présence requise de cinq à sept ans.

    Selon Interlycées 93, le document supprime également la catégorie des jeunes majeurs, jusque-là encadrée par des dispositions spécifiques. « Certains élèves qui auraient pu être régularisés auparavant se retrouvent aujourd’hui sous OQTF pour une durée de trois ans », déplore Marion, assistante pédagogique dans un lycée professionnel du 93. Jérôme Martin, professeur d’histoire-géo dans un autre établissement, poursuit :

    « De plus en plus de lycéens arrêtent leurs études ou sont exclus du système de santé faute de régularisation et d’un accès effectif à l’aide médicale d’État (AME). »

    En marge de la cérémonie, Fernando, 19 ans, s’énerve contre « ce monsieur Retailleau », dont le nom symbolise son blocage administratif. « Parfois, j’en veux à ma famille de m’avoir emmené ici », peste celui qui vit chez son père. Cet élève de terminale en bac pro électricité jure qu’il est « plus français que certains Blancs », puisqu’il « participe à la construction du pays ». En France depuis 2020, le Brésilien attend les sept ans sur le territoire avant de se déplacer à la préfecture, sur les conseils de ses professeurs, souffle-t-il :

    « Pour me protéger, je garde mon carnet de correspondance dans mon sac au cas où il y aurait des contrôles. »

    La veille encore, il s’est fait fouiller par des policiers en allant en cours. « Je n’avais pas de drogue sur moi et ils ne m’ont pas embêté avec mes papiers », tient-il à dire.

    « Sans les papiers, c’est difficile »

    De son côté, Christophe Daadouch, membre du bureau du Gisti, nuance la portée de la circulaire Retailleau : « L’admission exceptionnelle au séjour, prévue à l’article L.435-3 du code des étrangers, existe toujours, y compris pour les jeunes majeurs. Il y a aussi une circulaire du 29 janvier 2016 qui encadre déjà ces situations et reste en vigueur. » Selon lui, le durcissement tient surtout aux pratiques préfectorales, avec une contestation croissante de la minorité des ex-mineurs non accompagnés au moment de la demande de séjour.

    Puis, c’est au tour de Marco, 18 ans, de récupérer son acte de parrainage. Sans valeur légale, ce document pourra toujours être joint à son dossier de demande d’asile, qu’il déposera prochainement. Mais cela ne le rendra pas mécanicien aéronautique. « J’aime les responsabilités. J’aurais été fort ! », clame l’Angolais, dont la famille a fui le pays pour des raisons politiques. Sans titre de séjour, impossible d’intégrer l’École nationale de l’aviation civile ou de participer à la visite scolaire à la base sous-marine de Saint-Nazaire (44). « J’étais triste de ne pas accompagner mes camarades », admet cet élève de seconde. Il s’est finalement orienté vers la chaudronnerie industrielle, devenue une passion : « On fabrique de la fourchette jusqu’à la Tour Eiffel ! »

    Sur son siège molletonné, Moussa, 18 ans, remonte son casque sur les oreilles, en attendant qu’on l’appelle. Il espère que cette cérémonie l’aidera à trouver une alternance en électricité. « Sans les papiers, c’est difficile, je suis fatigué ! », lâche-t-il les larmes aux yeux. Originaire du Congo, cet ancien mineur isolé a déjà connu un parcours cabossé. Désormais à peine majeur, il a fui les violences familiales, vécu neuf mois à la rue et n’a pas été pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) : « Un copain m’héberge et Médecins sans frontières m’a scolarisé. » À côté de lui, Dovis, grand gaillard en survêtement noir, hausse les épaules. Il espère s’inscrire en BTS métallier l’année prochaine et éviter le sort de ses amis :

    « Ça fait peur quand j’en vois qui ne viennent plus en cours à cause des OQTF. »

    De nombreux élèves en attente

    Même pour ceux présents depuis plus de sept ans en France, le chemin reste sinueux. Débarqué en France en 2019, Mohamed, élève en bac pro électricité, tend sa lettre adressée au préfet. L’Algérien de 19 ans attend une réponse de la préfecture de Bobigny (93) depuis le 23 septembre 2025. « Nous sommes des élèves, mais aussi des êtres humains ! », s’exclame-t-il, sous les applaudissements. Le prof d’histoire Jérôme Martin secoue la tête :

    « Des dizaines de jeunes sont actuellement dans cet entre-deux. Un élève attend depuis quatre ans. »

    Dans la salle, les derniers lycéens font quelques photos avec leurs parrains. Saïd et sa famille, eux, s’éclipsent déjà. Il est 19h30. Pas question de traîner, ni de passer par certaines gares. « Malgré l’OQTF, je continue d’aller en cours pour être ingénieur », précise le Marocain. Dans sa main, le certificat se froisse légèrement.

    Image d’illustration en Une.

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