Tribunal de Bobigny (93), 2 avril 2026 — Trois policiers jaillissent de la porte du fond, escortent un jeune homme menotté qui salue d’un mouvement de tête ses proches, son avocat, avant de s’asseoir sur le banc des parties civiles. Les policiers lui défont ses menottes et se positionnent, debout, à deux mètres de lui. Côté prévenu, un homme libre prend place : Mohamed M., 45 ans, chef de la brigade anti-criminalité (Bac) de Pantin (93).
C’est rarement le cas, mais le tribunal a jugé opportun de faire extraire Rachid (1) de sa cellule, où il est provisoirement détenu dans le cadre d’une procédure, pour l’entendre accuser de vive voix ce policier, il ne s’en privera pas, contre qui, accompagné de sa mère, il a déposé plainte le 16 juin 2024, pour des violences commises sur lui alors qu’il était en garde à vue.
Le 19 mai 2024, à 17h30, Rachid et un ami se font interpeller avec quelques grammes de shit dans leurs poches. Embarqués au commissariat de Pantin, qu’ils connaissent bien, ils se voient signifier leur placement en garde à vue. Le motif ? Vente ou cession de produits stupéfiants. Le mineur de 17 ans explose : ces quelques grammes étaient destinés à sa consommation, c’est l’évidence même. Ils n’étaient même pas postés à un point de deal et Mohamed le sait bien. Il connaît le garçon depuis ses 11 ans. En 21 ans de Bac à Pantin, Mohamed connaît tout le monde.
Rachid est menotté, debout d’après Mohamed, qui fait face au jeune homme hyper virulent qui s’égosille en insultes ; et d’un coup fonce sur lui, tête en avant. « Je l’ai repoussé, un seul coup, main ouverte », soutient le policier depuis le début de la procédure. Une « Atemi » à main ouverte, précise-t-il. C’est un terme japonais d’arts martiaux qui désigne un coup porté sans arme à une partie vitale, rappelle la procureur, sans que l’on sache si cela doit rassurer ou inquiéter.
Rachid décrit une toute autre scène. Il était menotté à un banc, assis, et certes il insultait tout le monde dont Mohamed, c’est exact, et surtout la mère de Mohamed. Ce dernier, à bout de nerfs, aurait répliqué : « Tu sais où elle est, ma mère », puis lui aurait asséné « quatre, cinq bonnes baffes ». L’ami de Rachid confirme. Les collègues du policier n’ont rien vu. L’une d’entre elles a rapporté en audition avoir entendu le son d’une claque, ce qui colle avec la version du mis en cause.
Une protection sur l’oreille deux ans plus tard
Deux jours après les faits, un médecin constate une ecchymose, un acouphène et prescrit un traitement antibiotique de sept jours. Un médecin ORL constate une perforation du tympan gauche. Près de deux ans plus tard, Rachid continue de se doucher avec une protection sur l’oreille. Il ne peut pas mettre la tête sous l’eau, et souffre encore.
« Je n’ai fait que le repousser », répète le policier, droit dans ses bottes. Le président pèse chacun de ses mots :
« – Il a 17 ans. Il est mineur. Est-ce que c’est normal qu’un jeune de 17 ans entre dans un commissariat et en ressorte avec un tympan perforé ?
– J’ai jamais eu de problème en 24 ans de carrière. Je suis chef de la Bac de Pantin.
– Je ne pense pas que ce soit ma question. Quel danger il représente à partir du moment où il est menotté ? »
Si aucune vidéo des faits n’existe, Mohamed a pris soin de filmer Rachid juste après la scène. On voit le jeune homme assis au fond de sa cellule, menotté au banc, à côté de son ami immobile et coi ; lui est hystérique, insulte tout le monde à s’en casser la voix. Il hurle : « Tu m’as niqué ! Tu m’as niqué ! » Les images sont diffusées à l’audience. Le policier croyait filmer un délinquant outrageant, il a capté les images d’un jeune homme en détresse. Le président s’adresse au prévenu :
« – C’est un gamin qui réagit à des coups qu’il a reçus. Il est très virulent, mais il réagit, il vous interpelle.
– C’est vrai, et je regrette les conséquences. Je n’ai jamais molesté quelqu’un pour rien de toute ma vie. »
Il ajoute à plusieurs reprises : « Je regrette les conséquences de mon acte. » À l’issue de la garde à vue, Rachid a été poursuivi pour les outrages — procédure suspendue à la présente affaire — mais pas pour trafic de cannabis.
Une audition du policier qui choque le juge
Ces violences interviennent dans un contexte. Rachid dit : « Il vient dans ma cité et contrôle les gens, tout le temps. Les policiers m’appellent “tête à claque”. Depuis les faits, il dit à tout le monde que “Rachid va sauter”. Il se fait passer pour un gentil, mais il en a frappé, des gens. » Le président le met en garde :
« – C’est important votre parole aujourd’hui, c’est important de dire la vérité.
– Monsieur, je me suis fait frapper par plein de policiers, mais lui, ce qu’il m’a fait… »
Inflexible sur sa version, une seule gifle en défense légitime, le policier prévenu juge utile de rappeler que Rachid est ancré dans la délinquance, que c’est un dealer notoire. Ainsi, il sous-entend que sa parole n’a peut-être pas la même valeur que celle d’un irréprochable officier de police judiciaire (OPJ) — un seul blâme en deux décennies de pratique. Au tribunal, il n’a de cessé de répéter qu’il est quelqu’un de « très calme ».
Le président le regarde fixement. Il tient dans sa main l’audition du prévenu, réalisée au mois de juillet 2024, et prévient : cette audition l’a scié. Il lit : « L’OPJ vous demande quels sont vos rapports avec monsieur, et vous répondez : “C’est un voyou multirécidiviste, une vermine de la pire espèce, un voleur, un dealer, je pense qu’il va mal finir, il est irrécupérable.” L’OPJ vous questionne : “Pourquoi était-il si insultant ?” Vous répondez : “Parce que c’est un gros con. Il n’a pas d’éducation.” » Très poliment, le président demande :
« Est-ce que c’est une manière de s’exprimer ? »
« Je le regrette, j’étais énervé, je n’aurais pas dû m’exprimer comme ça. Mais c’est un dealer, il a été condamné trois fois depuis les faits », répond Mohammed M. « C’est votre métier, vous arrêtez les dealers », rappelle sèchement le président. Quand on lui demande ce qu’il pense de la version du policier, Rachid répond :
« Il ment ! »
« Je pense qu’il a pété un câble »
Cinq gifles, comme le prétend le plaignant, ou une seule, comme l’affirme le prévenu ? La procureure n’a pas besoin de trancher : un seul coup suffit à perforer un tympan. Elle ne se risque pas à accorder plus de crédit à une version plutôt qu’à une autre, tout en semblant implicitement valider celle du jeune homme. « Je pense qu’il a pété un câble », dit-elle du policier. Elle demande quatre mois d’emprisonnement avec sursis et deux ans d’interdiction de port d’arme.
L’avocate de Mohamed souligne que le plaignant n’a « pas l’air traumatisé », « est toujours insupportable », et que son client « s’excuse », ce qui est déjà pas mal. Elle insiste sur le drame que constituerait une interdiction de port d’arme, et donc de voie publique, pour ce flic de terrain. Mohamed conclut par un mystérieux : « Moi, j’aime les gens. » Et, mis à part les délinquants, les gens l’aiment, c’est le message qu’il veut faire passer au tribunal.
Le président annonce que la décision est mise en délibéré et sera rendue le 17 avril, puis demande à Rachid : « Monsieur, vous voulez dire au revoir à votre maman ? » Les policiers s’apprêtaient à l’embarquer, ils s’écartent. Une femme émue se lève d’un bond, au fond de la salle. Rachid prend une petite voix :
« – Je peux lui faire un bisous ?
– Rapidement.
– Merci ! »
Et Rachid tombe dans les bras de sa mère en larmes.
(1) Le prénom a été modifié.
Illustration de Une de Caroline Varon.
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