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    05/05/2026

    « Ils s'attaquent surtout aux copines musulmanes »

    Chez GRDF, Enedis et RTE, les syndicats mobilisés contre la chasse aux salariées portant un voile

    Par Lina Rhrissi , Pauline Gauer

    Avertissements, menace de licenciement… Depuis six mois, les entreprises de l’énergie et du gaz instaurent des clauses de neutralité. Parmi les femmes ciblées, l’élue CGT à GRDF Nadia Kabassine, figure syndicale soutenue par ses camarades.

    Le 15 janvier 2026, Nadia Kabassine se rend au siège de GRDF, à Saint-Denis (93). Elle doit rencontrer Pierre-Guy Martin, son nouveau directeur des ressources humaines (DRH), pour discuter des conditions de son détachement syndical. Son site du Kremlin-Bicêtre (94) vient de changer de direction pour être rattaché non plus à l’Île-de-France, mais aux fonctions centrales. Cette élue CGT, salariée du gaz depuis 15 ans, a l’habitude de ces échanges formels avec les dirigeants du groupe. Sauf que cette fois, à la fin de l’entretien, le DRH entouré de deux membres de la direction lui lance :

    « Je vois que vous avez un voile religieux, donc vous ne respectez pas le règlement intérieur. Aujourd’hui je tolère mais dorénavant, il faudra venir sans. »

    Ce que confirme Sofiane Mehraz, le délégué syndical qui accompagnait la femme de 44 ans ce jour-là. « Je suis un peu monté dans les tours, en leur disant que c’est une discrimination inadmissible », dit le cégétiste, encore remonté. « C’est pas facile pour vous, c’est pas forcément facile pour moi », aurait osé son supérieur hiérarchique avant de leur indiquer la sortie. « On dit que nous les musulmanes, on est des femmes soumises mais on ne m’a jamais imposé ma façon de m’habiller. Et c’est un homme que je ne connais pas, que j’ai vu deux fois dans ma vie, qui aujourd’hui me dit comment je dois me préparer le matin », tacle Nadia, quand on la retrouve au siège de la CGT, à Montreuil (93). Embauchée en 2011, elle porte un turban depuis 2016 et n’est pas en contact avec le public. Cela n’a jamais été un sujet, ni dans ses fonctions salariales ni syndicales, raconte-t-elle :

    « C’est archi-violent. D’un coup, tu n’es plus regardée comme une salariée ou comme une militante mais comme une religieuse. »

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    Embauchée en 2011, Nadia porte un turban depuis 2016. / Crédits : Pauline Gauer

    Comme elle, depuis plusieurs mois, au moins une dizaine de salariées de GRDF, Enedis et RTE ont reçu des avertissements de leur hiérarchie tandis qu’une salariée de RTE a été convoquée à un entretien préalable de licenciement. Les entreprises des industries de l’énergie et du gaz (IEG) mettent successivement en place depuis la fin 2025 de nouvelles clauses de neutralité dans leur règlement intérieur. Rôdés aux mobilisations sociales musclées, les militants de la Fédération nationale des mines et de l’énergie (FNME-CGT) se battent pour dénoncer des mesures qu’ils jugent discriminatoires. « Ils s’attaquent surtout aux copines musulmanes ou qu’ils identifient comme musulmanes », souligne le secrétaire général de la CGT Énergie Paris Cédric Liechti. Il tonne :

    « Notre combat c’est de dire : “Vous vous attaquez à des femmes non pas pour ce qu’elles ont fait mais pour ce qu’elles sont !” »

    Contacté par mail, GRDF déclare « veiller au respect strict des principes de laïcité et de neutralité du service public », et assure que le principe de neutralité existe dans le règlement intérieur depuis 2017. Interrogés sur les raisons d’une application huit ans plus tard, les communicants du groupe n’ont pas répondu. Également contacté, RTE indique avoir modifié le règlement intérieur en 2026 pour se conformer à l’obligation de neutralité des entreprises chargées d’une mission de service public, sans cibler « aucune conviction en particulier » et en respectant « la liberté de conscience ». Le DRH des fonctions centrales de GRDF Pierre-Guy Martin ainsi que la direction d’Enedis n’ont pas donné suite.

    À LIRE AUSSI : Islamophobie : Le groupe de conseil Magellan Partners licencie des salariées voilées

    Contagion de clauses de neutralité

    Nadia Kabassine, figure syndicale ciblée par cette politique, est devenue sans le vouloir le symbole de cette lutte. Le 28 janvier, 13 jours après leur entretien, son DRH lui envoie un mail, que StreetPress a pu consulter, dans lequel Pierre-Guy Martin évoque le règlement intérieur de GRDF mais aussi la loi du 24 août 2021, dite « loi séparatisme », qui permet d’étendre le principe de laïcité appliqué pour les fonctionnaires aux salariés des organismes qui ont une mission de service public. « Je vous invite à vous conformer aux dispositions du règlement intérieur et à la loi, dans les meilleurs délais », écrit Pierre-Guy Martin.

    Deux semaines plus tard, rebelote. « Nous avons été informés par le management sur place que le 5 et le 12 février, vous étiez présente sur le site du Kremlin-Bicêtre portant un foulard couvrant l’intégralité de vos cheveux », prévient-il dans un courrier recommandé. Pour Nadia, découvrir que sa manager a prévenu la hiérarchie est particulièrement douloureux. « C’est quelqu’un que j’apprécie, avec qui je travaille depuis des années. Je vais pas te mentir, c’est ce qui m’a fait le plus de peine », nous glisse-t-elle. Contactée, la responsable en question n’a pas répondu.

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    Nadia Kabassine, figure syndicale ciblée par cette politique, est devenue sans le vouloir le symbole de cette lutte. / Crédits : Pauline Gauer

    Le nouveau règlement intérieur de GRDF est entré en vigueur le 3 avril – l’entreprise a visiblement décidé de prendre de l’avance – et ne varie que très légèrement. Dans l’article 2, abordant les tenues interdites, l’adjectif « ostentatoires » disparaît pour laisser place aux plus flous « vêtements ou accessoires » qui manifestent des « convictions ou opinions politiques ou religieuses ». Le durcissement des clauses de neutralité est en vogue chez les employeurs français, qui les utilisent pour justifier des licenciements pour faute de salariées pourtant embauchées avec leur foulard. Mission de service public ou pas. C’est ce qu’ont fait le groupe privé Elior-Derichebourg en avril, d’après Mediapart, et le cabinet de conseil Magellan Partners en décembre 2025, comme nous le révélions.

    « La direction a commencé par faire des réunions collectives de service pour dire que le port de signe religieux serait désormais interdit. Puis les salariées concernées ont été reçues individuellement. On leur a dit qu’elles avaient le choix entre retirer leur voile ou d’être accompagnées pour quitter l’entreprise, notamment en allant chez EDF Commerce », déroule le responsable syndical Cédric Liechti. Soumise à la concurrence, cette branche n’a pas de mission de service public et serait donc épargnée par la nouvelle politique.

    Perte de cheveux

    Salariées de GRDF à Lille (59), l’élue CGT Manon Velu, 27 ans, et deux de ses collègues non-syndiquées se sont vues demander de retirer leurs turbans. Lors de sa première convocation, le 14 octobre 2025, Manon explique à son DRH qu’elle ne porte pas un « voile islamique » mais qu’elle se couvre pour des raisons esthétiques liées à sa perte de cheveux. Lors de sa deuxième convocation, le 27 novembre, elle a beau montrer des photos de son cuir chevelu, son responsable la redirige vers la médecine du travail.

    Le 27 janvier 2026, la conseillère en poste depuis 2020 reçoit par courrier recommandé un avertissement lui demandant de « se conformer aux dispositions du règlement intérieur », précisant qu’elle n’a pas de raison médicale de garder un foulard. C’est le coup de massue. Manon est placée en arrêt maladie pendant près de deux mois. À son retour début mars, pour montrer sa bonne volonté et malgré ses complexes, elle se rend une journée au travail avec un bandeau qui découvre ses cheveux par l’arrière. La Lilloise souffle :

    « Je ne pensais pas que ça allait m’atteindre à ce point. C’est mon intégrité qui a été remise en cause. Qu’est-ce que ça change ? Je fais toujours mon boulot de la même manière, je suis toujours la même personne. »

    Chez RTE, l’entreprise qui gère le transport de l’électricité jusqu’aux centres de distribution, le nouveau règlement intérieur a été instauré le 1er janvier 2026. Selon nos informations, une salariée embauchée en 2023 avec son voile a reçu le 5 mars un courrier lui demandant d’enlever son foulard d’ici le 31 mars. Elle a depuis été convoquée pour un entretien préalable phase 1. Dans les IEG, il s’agit de la première étape avant un conseil de discipline qui peut déboucher sur un licenciement. Du côté d’Enedis, chargé de la distribution de l’électricité, dont le règlement intérieur a été mis à jour dès le 1er novembre 2025, les avertissements reçus par plusieurs salariées n’ont pour l’instant pas été suivis d’effets.

    À LIRE AUSSI (en 2022) : Comment la direction de RTE a fait appel à la DGSI pour mater des grévistes

    La mobilisation de la CGT

    Dans les locaux de la CGT, les tracts fusent. « À Enedis Paris, la chasse continue. Cette chasse consiste à pointer du doigt et humilier une partie de nos collègues féminines qui ne seraient plus autorisées à exercer leur métier au sein de l’entreprise », publie le 17 février la CGT Energie Paris 75. Elle appelle les encadrants ayant reçu pour consignes de « lister-ficher puis inviter-convoquer » les agents à s’opposer à « ces pratiques immorales et honteuses ». Et de conclure :

    « La fachosphère en a rêvé, Enedis l’a fait. »

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    Dans les locaux de la CGT, les tracts fusent : « À Enedis Paris, la chasse continue. Cette chasse consiste à pointer du doigt et humilier une partie de nos collègues féminines. » / Crédits : Pauline Gauer

    À l’appel du syndicat majoritaire, le matin du 12 mars, une centaine de collègues, de militants et de salariés venus des différentes entreprises de l’électricité et du gaz se réunissent dans les locaux de GRDF au Kremlin-Bicêtre pour soutenir Nadia. La députée La France insoumise (LFI) Mathilde Panot fait le déplacement. L’après-midi, le cortège se dirige vers un site d’Enedis dans le 13e arrondissement de Paris, pour soutenir d’autres salariées ciblées.

    La mobilisation prend une ampleur inattendue, selon Lucas Larnicol, représentant du personnel chez Enedis. « On a été agréablement surpris. Il y avait même des gens qui ne se mettent jamais en grève, par exemple pour les salaires, et pour un sujet qui ne concerne que quelques personnes », pointe-t-il. Le syndicat CFE UNSA ÉNERGIES, majoritaire chez les cadres de GRDF, a quant à lui dénoncé dans un tract un « envahissement » du site et des « injures » proférées à l’encontre des managers.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : Les Nuits du Bien commun du milliardaire d’extrême droite Stérin financées par le Crédit Agricole, McDonald’s ou Enedis

    Nadia, porte-parole des luttes

    D’après Aminata Mendès, ancienne technicienne gaz à Alfortville (94), c’est la personnalité de Nadia qui a incité les gens à s’absenter de leur poste. « Elle a fait beaucoup pour les salariés de GRDF dans le Val-de-Marne, notamment les femmes. Aujourd’hui, quand il y a un problème sur le terrain, c’est vers Nadia qu’on se tourne », détaille celle qui l’a rencontrée avant d’être licenciée de GRDF pour avoir dénoncé du harcèlement sexiste et moral. Pour elle :

    « Nadia, c’est un peu notre porte-parole. Si elle elle lâche l’affaire, derrière, c’est l’hécatombe. »

    La syndicaliste qui arbore un turban kaki et un sourire communicatif quand on la rencontre se définit comme une « tête de mule ». Dès son embauche, avant même de prendre sa carte aux trois lettres blanches sur fond rouge, la conseillère clientèle motive ses collègues à réclamer de meilleures conditions de travail. Élue au comité social et économique (CSE) de GRDF Île-de-France en 2020, elle s’illustre dans la lutte contre le projet de fermeture de 13 sites d’acheminement du gaz sur les dix-huit appartenant à GRDF, dont le sien, soit la suppression de 250 postes. C’est elle qui fait venir l’inspection du travail dont le rapport entraîne une expertise puis une décision de justice qui ordonne la suspension du projet (1). De quoi la placer doublement dans le viseur d’une direction réputée pour sa répression syndicale brutale.

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    Pour l'ancienne technicienne gaz Aminata Mendès, c'est la personnalité de Nadia qui a incité les agents à se mobiliser. / Crédits : Pauline Gauer

    Ces jours-ci, la mère de deux enfants redoute d’ouvrir sa boîte aux lettres. De peur d’y découvrir une lettre qui lui annoncerait une nouvelle convocation. Cela ne l’empêche pas de s’exprimer à visage découvert :

    « Je me sens obligée de parler pour celles qui n’ont pas les mêmes leviers que moi. Je suis représentante du personnel, j’ai du soutien. Et puis, c’est ma liberté. »

    (1) Le jugement du tribunal judiciaire de Bobigny (93) du 28 juillet 2025 imposant la suspension du projet de fermeture des sites de l’acheminement en raison de risques pour la sécurité et la santé des agents a été confirmé le 22 janvier 2026 par la Cour d’appel de Paris. Une décision qui ne serait pas respectée par l’entreprise, d’après la CGT Mines Energies de GRDF.

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