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    17 / 04 / 2013

    Un document évoque des « choix confessionnels » chez Itirémia, filiale de la SNCF

    Après l'affaire Shimon Peres, d'autres cas de discrimination au faciès

    Par Mathieu Molard

    A l'origine, des musulmans d'apparence écartés de leur poste en Gare du Nord en marge de la venue de Shimon Peres à Paris. Mais un document, que StreetPress s'est procuré, évoque des cas « analogues » chez Itirémia.

    De la discrimination au faciès parmi les employés d’une filiale de la SNCF? Aïe ! Les accusations sont lourdes contre Itirémia, le bagagiste officiel de la SNCF. Dimanche, la société était montrée du doigt pour avoir écarté de leur poste ses salariés « noirs et arabes » à l’occasion du passage à Paris du président israélien Shimon Peres.

    Sauf que l’affaire ne serait pas une première. « Protocole », « mise à l’écart de catégories du personnel », « fait de leur apparence » : dans un compte-rendu de réunion que StreetPress s’est procuré, le bagagiste détaille sa façon de travailler avec les délégations diplomatiques.

    Mais la discrimination au faciès s’appliquerait aussi lorsque qu’Itirémia offre ses services à des groupes privés. En 2010 des bagagistes musulmans auraient été évincés à cause de leur religion à la demande d’un tour opérateur. « Un choix confessionnel », explique dans ce document la direction de l’entreprise.

    Ze story C’était le 8 mars 2013. Shimon Peres rejoignait Paris en Thalys depuis Bruxelles. Trois porteurs avaient été demandés par la SNCF à sa filiale Itirémia en charge de ce type de prestations pour faciliter le transport des bagages de la délégation.

    La veille, un responsable de site aurait procédé à des changements d’emploi du temps. Résultat : les employés musulmans qui devaient travailler ce jour-là se retrouvent écartés du dispositif d’accueil.

    Un choix confessionnel


    Shimon Peres, une affaire de swag…

    Musulmans d’apparence En découvrant ces modifications, Zachée Ibih Lapée, délégué Sud Rail et membre du conseil d’administration, interpelle sa hiérarchie :

    « On a demandé comment ils avaient procédé pour faire le tri, puisqu’ils ne connaissent pas les croyances religieuses des salariés. On nous a répondu que les noirs et les arabes avaient été écartés d’office. »

    Noirs et arabes, des musulmans d’apparence donc, selon cette filiale de la SNCF. Quant à l’explication :

    « Dans un premier temps on nous a dit que c’était une consigne qui venait de la police aux frontières qui s’occupe d’escorter les personnalités. »

    Du côté du ministère de l’Intérieur et à la SNCF, on dément l’information. L’ambassade d’Israël réfute aussi avoir réalisé une telle demande.

    Un protocole À l’occasion d’un conseil d’administration tenu quelques jours plus tard, les salariés interpellent Sébastien Budillon, directeur général d’Itirémia : « On lui a demandé si, pour lui, c’était quelque chose de normal », rapporte Zachée Ibih Lapée. « Il a longtemps réfléchi avant de dire que oui, pour lui c’était normal, qu’il ne voyait pas où était le problème.»

    Car tout semble indiquer que ce genre de pratiques ont déjà été appliquées plusieurs fois par le passé au sein d’Itirémia. Dans le compte-rendu de la réunion extraordinaire du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du 25 mars, qui a suivi l’incident Peres et que s’est procuré StreetPress, Sébastien Budillon justifie « la mise à l’écart de catégories du personnel » au nom « d’un protocole de sécurité » :

    « Il existe une réglementation permettant d’échapper aux règles de droit commun dès qu’il y a intervention du Service de protection des hautes personnalités (SPHP) et du corps diplomatique. »

    Et le directeur d’Itiremia d’expliquer que si les salariés ont été écartés pour la venue de Shimon Peres c’était « un principe de précaution (…) afin d’éviter des vexations qu’auraient pu subir [ces employés] de la part du SPHP ou du corps diplomatique. »

    Les salariés l’interrogent sur « les critères [de sélection] ayant été choisis». « Leur apparence », répond Budillon. Il revient à titre d’exemple sur une autre « prestation diplomatique » d’Itirémia à l’occasion du voyage d’une délégation européenne en 2010 à Avignon.

    On nous a répondu que les noirs et les arabes avaient été écartés d’office
    Il existe une réglementation permettant d’échapper aux règles de droit commun

    Tour-opérateur casher Mais dans le compte-rendu de la réunion extraordinaire du 25 mars, dont les propos ont été confirmé par plusieurs syndicats, Sébastien Budillon revient sur une autre histoire « analogue » qu’il situe entre 2008 et 2010. Cette fois, elle ne concerne plus une délégation diplomatique mais une entreprise privée, un tour-opérateur spécialisé dans les « vacances casheres ».

    « À Paris-Montparnasse durant un été, il y a eu un incident avec un groupe de confession juive. Le chef de site a été témoin d’invectives à l’encontre des agents [d’origine maghrébine] effectuant la prestation, de la part des membres du groupe qui ne voulaient pas que ces agents-là touchent les bagages », raconte Budillon.

    Suite à cet incident, le groupe de touristes aurait envoyé un courrier à la présidence de la SNCF qui aurait à son tour envoyé un courrier à la direction générale d’Itirémia. Sébastien Budillon aurait cédé devant le tour-opérateur, un bon client des services de l’entreprise, et demandé à ce que leurs bagages soient dorénavant pris en charge par un salarié de confession juive.

    « Le choix a été confessionnel ? » demandent les salariés au directeur. « Il l’a été » confirme Sébastien Budillon ajoutant « qu’aujourd’hui il regrettait ce choix et qu’il ne voulait plus l’assumer. »

    Enquête Les membres du CHSCT ont, suite à ces différents échanges, décidé de procéder à une enquête sur le site de Paris Gare du Nord. Les premières auditions devaient se tenir lundi. Joint par StreetPress la SNCF, maison mère de Itirémia, réfute avoir transmis la moindre consigne impliquant des pratiques discriminatoires, ni dans le cadre de la visite de Shimon Peres en France, ni à aucune autre occasion.

    L’entreprise de transports attend les résultats de l’enquête, précisant que si les faits étaient confirmés, il y aurait des sanctions.

    Joint par StreetPress, la direction d’Itirémia n’a pour le moment pas donné suite à nos demandes d’interview.

    Edit 18.04.13 : Modification de la dernière phrase du paragraphe sur l’incident d’Avignon en 2010.

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