Dans les médias, la Coordination rurale se dit apolitique. Pourtant, certains de ses cadres cultivent parfois des liens avec des membres des partis d’extrême droite ou fraient avec la radicalité de cette mouvance. Focus sur quatre d’entre eux.
Apolitique, le syndicat agricole de la Coordination rurale ? C’est ce que défendent ses cadres auprès de StreetPress et de Reporterre. Pourtant, sur leurs réseaux sociaux ou en privé, les mêmes font étalage de leurs sympathies pour les élus d’extrême droite ou partagent les propos de militants identitaires. De quoi flouter la frontière entre le syndicat agricole, le parti lepéniste et les franges violentes de l’extrême droite radicale.
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LES ENQUÊTES DE REPORTERRE ET DE STREETPRESS !
À un an de l’élection présidentielle et moins de deux mois des municipales, alors que la France risque de voir le Rassemblement national arriver au pouvoir, la presse indépendante doit unir ses forces et chercher des complémentarités. Depuis des années, Reporterre est reconnu pour son travail essentiel sur l’écologie tandis que StreetPress enquête sans cesse sur les différentes formes d’extrême droite dans la rue ou à l’Assemblée.
Nos deux médias se sont intéressés à la crise de la dermatose nodulaire et aux manifestations des agriculteurs contre le gouvernement qui en sont nées. Durant cette période, les frontières se sont brouillées entre la Coordination rurale et des groupes ou figures d’extrême droite. C’est pour documenter cette situation que nous avons décidé de mutualiser nos forces et de nous associer dans un partenariat éditorial de plusieurs enquêtes consacrées à la Coordination rurale.
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Épisode 2 : À la Coordination rurale, ces syndicalistes locaux font la passerelle avec l’extrême droite
Épisode 3 : Jeudi 5 février
Patrick Legras, patron climatosceptique du Nord
Président de la Coordination rurale des Hauts-de-France, Patrick Legras est sur tous les fronts des manifestations agricoles. Un jour, il est sur l’autoroute A1 à ouvrir les camions pour vérifier l’origine de leurs marchandises, un soir, à la centrale Lidl de Cambrai pour passer au crible les denrées stockées. Le syndicaliste est tout aussi actif sur X (anciennement Twitter) où il pourfend l’accord du Mercosur, la gestion de la dermatose nodulaire par le gouvernement, la FNSEA… Et y laisse échapper ses tendances climatosceptiques et favorables à l’extrême droite.
À la tête d’une exploitation de pommes de terre, betteraves et céréales d’une centaine d’hectares à Beauval, près d’Amiens (80), le sexagénaire assume son côté « provoc ». « Quand on fait du syndicalisme, on va plus loin qu’on ne le devrait parce que ne pas aller assez loin a pu coûter une vie », justifie-t-il, racontant être entré à la Coordination rurale après le suicide de deux proches agriculteurs, dont l’un était son salarié.
Nommé porte-parole de la Coordination rurale il y a trois ans, il assure la présidence du syndicat dans les Hauts-de-France depuis quinze mois. Aujourd’hui, il souhaite « fédérer, avant toutes ces élections municipales, législatives et présidentielles, pour dire qu’on est fier de notre souveraineté, de notre alimentation. Et c’est pour ça qu’on est taxé d’extrême droite sur les plateaux ».
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Pas que. Car l’homme fort de la CR du Nord relaie régulièrement les publications des élus du Rassemblement national sur son compte X. On y retrouve les lamentations de Jordan Bardella sur l’interdiction de la vente des véhicules thermiques en 2035, une vidéo de l’eurodéputé RN membre de la Commission agriculture Gilles Pennelle, les interventions des députés RN Jean-Philippe Tanguy, Franck Allisio, Hélène Laporte… Et même un communiqué du RN des Hauts-de-France signé par le député RN et vice-président de l’Assemblée, Sébastien Chenu.
Interrogé sur ces publications, Patrick Legras botte en touche : « Je partage des idées qui me plaisent. Je ne vais pas regarder si elles viennent du RN ou des Patriotes. » Lui assure discuter avec tous les partis : « J’ai vu François Ruffin, Aurélie Trouvé, on s’est déjà pris la tête avec Laurent Wauquiez. J’échange avec les gens qui ont le pouvoir de faire changer la politique française et européenne. »
Patrick Legras partage régulièrement sur ses réseaux sociaux les contenus des médias au service de l’extrême droite comme « Frontières », « Valeurs actuelles », « Omerta », Radio courtoisie, Tocsin ou CNews, et n’hésite pas à participer à ces trois derniers. Le syndicaliste republie également les interventions de figures de la mouvance : Philippe de Villiers sur l’antenne de Bolloré, les vidéos de Pierre-Guillaume Mercadal. Il lui arrive par ailleurs de trouver « chouette » une publication de l’influenceur identitaire Damien Rieu qui incite les « salafistes » à investir dans l’immobilier saoudien. « Quand une chose est bonne, je ne vais pas voir ce qui se cache derrière », justifie-t-il. « Ça peut m’être préjudiciable, mais je m’en fous. Je ne me présenterai pas en mairie ou aux législatives. »
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Le représentant de la Coordination rurale est un climatosceptique assumé. Il partage avec assiduité des publications qui considèrent le réchauffement climatique comme une « théorie de connards » ou une « escroquerie », ainsi que celles de l’association des climato-réalistes, qui se positionne à l’encontre du consensus scientifique sur le changement climatique. Par téléphone, il modère sa position. « L’évolution climatique existe, mais on est plus dans l’augmentation des excès de chaud et d’humidité que sur une catastrophe à la Pannier-Runacher. On nous gonfle avec le climat et le bilan carbone, alors qu’on accepte les yeux fermés que 75 millions d’hectares sont déboisés au Brésil pour importer des produits qui ont un très mauvais bilan carbone. »
Le représentant syndical se moque régulièrement sur X de l’agroclimatologue Serge Zaka qu’il qualifie de « vendeur d’alerte ». Le chercheur l’a bloqué, dénonçant être victime de harcèlement de la part de l’agriculteur. Serge Zaka, connu pour son chapeau de cow-boy en toutes circonstances, est par ailleurs placé sous protection policière suite aux menaces qu’il a reçues en ligne. « Si on ne supporte pas l’ironie quand on a son look, on ne doit pas se mettre en avant », assume Patrick Legras.
Pierre-Guillaume Mercadal, médiatique porte-parole du Tarn
Cheville plus médiatique qu’ouvrière de la Coordination rurale, Pierre-Guillaume Mercadal est en première ligne de toutes les actions de son syndicat où on peut trouver une caméra. Cet éleveur de cochons du Tarn-et-Garonne (82) a été recruté par la CR après s’être fait connaître avec « l’affaire Mercadal ». Une histoire qui l’a opposé au maire de sa commune Montjoi (82) qu’il a harcelé dans de nombreuses vidéos. Il s’est notamment filmé en train de déposer un cochon mort sur le bureau de l’élu. Avec l’influenceur d’extrême droite Papacito, il a comparé l’édile à une « fouine franc-maçonne protégée par la République ». Dans une vidéo dite « humoristique » de Papacito, ils ont ensuite mis en scène la chasse d’une fouine, incarnée par un homme, qui est poursuivie, capturée, sodomisée puis abandonnée.
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Le harcèlement intense dont le maire et un journaliste ont été victimes ont valu à Pierre-Guillaume Mercadal un an de prison avec sursis en juillet 2024. Il a fait appel de cette décision. À nos confrères de FranceInfo, il a déclaré en janvier qu’il referait la vidéo avec Papacito « sans aucune hésitation ».
Outre Papacito, Pierre-Guillaume Mercadal a fait venir plusieurs figures d’extrême droite sur sa ferme, ainsi que dans les mobilisations de la CR dans le Tarn-et-Garonne, dont Éric Zemmour. En 2024, il a rejoint le syndicat et est devenu l’une de ses têtes d’affiche, en première ligne des conflits médiatisés comme au Salon de l’Agriculture ou lors des mobilisations d’agriculteurs des fins d’année 2024 et 2025. Il multiplie les vidéos sur ses réseaux sociaux lors des mobilisations de la CR, affirmant qu’il « ne discutera pas, si il faut être violents, on sera violents ». « La loi, ça n’a plus d’importance », a-t-il déclaré au micro de FranceInfo pour justifier ses appels à la violence. En décembre 2025, Mercadal a démissionné de son poste de secrétaire général de la Coordination rurale dans le Tarn-et-Garonne, mais reste toujours dans le champ médiatique. Son binôme local avec le co-président départemental Christian Schievene a amené plusieurs adhérents à rendre leurs bonnets jaunes. À StreetPress, l’un d’eux a estimé que le tandem politisait « outrageusement notre combat » et a condamné « une démarche anti-système qui s’exerce sur le dos des paysans ».
En plus de son amitié avec Papacito, l’éleveur a un autre lien intime avec l’extrême droite radicale : il est marié à Claire Bizien, chanteuse connue sous l’alias « Epona », ancienne égérie du très pétainiste Parti de la France. Sur la chaîne YouTube du mouvement, elle animait les interviews « Faf and Curious » et posait la question : « Mussolini ou Hitler ? » Si Pierre-Guillaume Mercadal a déjà argué auprès de StreetPress que sa compagne « n’est pas néonazie mais pratique l’humour noir », elle a toutefois été visée en 2023 par une plainte de l’Observatoire Juif de France pour antisémitisme, négationnisme et appel au meurtre. Le parquet de Paris indique qu’elle a finalement été classée sans suite en juin 2024. (1)
Contacté, Pierre-Guillaume Mercadal n’a pas répondu en détail à nos questions et a surtout nié son positionnement à l’extrême droite. « Je n’ai jamais soutenu le moindre parti politique et invité LFI et le PC à nous rencontrer », a-t-il déclaré.
Richard Roudier, cadre identitaire dans le Gard
Face à Pierre-Guillaume Mercadal et ses vidéos sur les réseaux sociaux, Richard Roudier passe davantage sous les radars. Il a pourtant un passif politique conséquent et des responsabilités dans un mouvement violent. Ce septuagénaire identitaire est souvent cité dans la presse quand il faut évoquer les liens entre la Coordination rurale et l’extrême droite : il était après tout le chef de la branche gardoise au début des années 2010 jusqu’en avril 2014. Richard Roudier n’a jamais cessé d’y être actif et considéré. La preuve, StreetPress l’a retrouvé en tête de liste aux élections des chambres d’agriculture de 2019 et 2025 pour la catégorie 4, celle des « anciens exploitants et assimilés ». En 2023, sa femme Maryvonne Roudier était d’ailleurs la trésorière du syndicat dans le Gard (30). Contacté, il n’a pas répondu à nos sollicitations.
Cet amoureux de la nature revendique avoir dans leur château perdu dans les Cévennes une exploitation « bio » où tout est labouré à la traction animale. Même les guides touristiques se font avoir et recommandent les chambres d’hôtes des maraîchers Richard et Maryvonne Roudier, une « terre au compost d’idées riches nourries par des produits généreux et un amour du métier agricole ».
Derrière sa moustache qui le ferait sortir d’un roman de Marcel Pagnol, Richard Roudier est surtout depuis longtemps un compagnon de route de l’extrême droite la plus radicale. Séduit dès son plus jeune âge par le poujadisme, le natif de Béziers est passé par le groupe néofasciste Europe Action. Adepte des coups de chaîne de vélo lors des affrontements contre des militants d’extrême gauche en mai 68, il se vante, dans sa biographie publiée en 2013, d’y avoir gagné « une réputation de psychopathe ». En 2017, Richard Roudier mène l’expédition d’une dizaine de militants, qui saccagent les locaux d’une association d’accueil des mineurs isolés étrangers — il a été relaxé par la justice. En 2023, il a été à des rassemblements d’extrême droite virulents qui mêlaient partis politiques et radicaux contre les centres pour demandeurs d’asile de Callac ou de Saint-Brevin-les-Pins.
Ce cadre identitaire a participé à de nombreux mouvements zid avant de lancer le sien en 2011 : la Ligue du Midi, dont le slogan « maîtres chez nous » n’a rien à envier au « laissez-nous bosser » de la CR. Promoteur d’un certain agrarisme identitaire, Richard Roudier s’est toujours vanté d’avoir orienté la mouvance vers le régionalisme. Si la Ligue du Midi est un « groupuscule local qui pratique davantage la boxe que la joute intellectuelle », selon le politologue Jean-Yves Camus, « Richard Roudier n’est pas quelqu’un sans culture et sans intérêt ». « Il s’intéresse beaucoup à la préservation du patrimoine et à l’agriculture biologique. »
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Soutenu sans faille par la CR, comme en 2015 quand il est en conflit avec la Mutualité sociale agricole, il a en même temps côtoyé et rassemblé durant toutes ces années des figures de l’extrême droite parlementaire, type Jean-Marie Le Pen ou Robert Ménard. Lors de l’élection présidentielle de 2022, il s’engage à fond derrière Éric Zemmour, participe à des réunions publiques de Reconquête dans le Gard et dirige le service d’ordre lors de la venue du candidat. Toujours dans l’optique que la mouvance identitaire accède au pouvoir, comme il l’a déclaré dans une interview donnée à TV Liberté, une chaîne faf : « Si on ne veut pas l’atteindre, ça ne sert à rien, il vaut mieux aller faire du jardinage. »
Benjamin Bajada, co-président de la CR héraultaise
« Et les Arabes qui tuent des familles françaises ? Qu’est-ce que vous en faites ? », lance Benjamin Bajada, co-président de la Coordination rurale de l’Hérault (34), en direction des forces de l’ordre déployées le 13 décembre 2024 lors du blocage d’une route à Villeneuve-lès-Béziers. À l’époque, la scène, immortalisée par une vidéo, avait fait le tour des réseaux sociaux. À tel point que le syndicaliste enregistre une seconde vidéo dans la foulée, publiée sur X, afin de présenter des excuses. Arguant qu’il avait lâché ces propos « sur le coup de la colère » et qu’il ne parlait « pas des Maghrébins en général », mais stigmatisait plutôt « des racailles » de « toutes origines ». « J’ai des amis maghrébins, alors je suis loin d’être raciste », ose-t-il.
Sollicité, le syndicaliste assume toujours ses propos : « Je n’aurais pas dû faire de généralités, mais il y a en France un deux poids deux mesures que je ne comprends pas. Pourquoi y a-t-il aucun flic dans les cités et des dizaines dans les mobilisations d’agriculteurs ? » Co-président de la Coordination rurale de l’Hérault depuis moins d’un an, Benjamin Bajada a rejoint le syndicat, qui défend une vision identitaire des paysans, lors des mobilisations agricoles de janvier 2024.
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« Je retrouve bien ici les fondamentaux de la Coordination rurale, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu, durant des mobilisations, des représentants tenir ce type de propos racistes, ce qui est pour nous une ligne rouge », insiste Morgane Bara, porte-parole de la Confédération paysanne de l’Hérault, syndicat agricole classé à gauche.
Dans la droite lignée des actions coup de poing menées par la Coordination rurale contre les associations environnementales, Benjamin Bajada a déjà participé à des dégradations. Le 31 mars 2025, il est arrêté et auditionné par la police pour avoir tagué le siège de l’Office français de la biodiversité et pour avoir lancé de la farine sur leurs bureaux situés à Pérols, Grabels et Bédarieux (34). À l’époque, le préfet de l’Hérault porte plainte, ainsi que le maire de Bédarieux. Contacté sur les suites données, le procureur de Montpellier n’a pas répondu. « Ça a été classé sans suite », indique Benjamin Bajada tout en assumant : « On a juste déversé un peu de farine. »
Dans la nuit du 19 au 20 janvier dernier, entouré d’une cinquantaine d’agriculteurs, il est entré dans l’entrepôt logistique Système U de Vendargues (34). « Sur place (…), les individus ont procédé à des dégradations en jetant par terre des produits frais et surgelés, rapporte la préfecture de l’Hérault. Des palettes de produits étrangers ont été renversées. Des bouteilles de vin ont également été brisées. » Interrogé par StreetPress et Reporterre, le syndicaliste rétorque :
« 3.000 litres de vin pour une vie humaine, j’m‘en fous complètement. »
Politiquement, l’agriculteur entretient une proximité avec les représentants de l’extrême droite locale. « À titre personnel », précise-t-il, il soutient régulièrement les actions des membres de « Demain Clermont », la liste conduite par Richard Vinuesa à l’élection municipale de mars. Cet ex-candidat Reconquête aux législatives de 2022 espère aujourd’hui devenir maire de Clermont-l’Hérault grâce à une liste de « droite pure » affiliée au RN.
Les députées lepénistes de l’Hérault Manon Bouquin et Stéphanie Galzy étaient conviées à l’assemblée générale de la CR en avril 2025. « Nous avons invité des députés de tous bords politiques, mais ce sont les seules qui ont fait le déplacement », explique Benjamin Bajada qui précise que la Coordination rurale, en tant que syndicat, est « apolitique ». « C’est vrai que je m’entends bien avec certains députés RN, ce sont des gens qui sont à mon écoute », admet-il toutefois.
Le 24 janvier, il partage sur sa page Facebook la vidéo d’un discours du cofondateur du Front national, Roger Holeindre. Titrée « Roger Holeindre était un homme exceptionnel », la publication rend hommage à cet ancien membre du mouvement terroriste d’extrême droite OAS.
D’après nos informations, Benjamin Bajada, en faveur d’un Frexit « comme ce qu’ont fait les Anglais », a pourtant perçu 6.725,95 euros d’aides environnementales issues de la politique agricole commune en 2024.
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(1) Edit le 04/02/2026 à 13 heures : Ajout du classement sans suite de la plainte de l’Observatoire Juif de France contre Claire Bizien.
Illustration de la Une par Caroline Varon.