En ce moment

    03/02/2026

    Partisan du rapport de force musclé, il veut « faire la peau » aux écolos

    Bertrand Venteau, le patron de la Coordination rurale qui donne des gages à l’extrême droite

    Par Daniel Lauret

    Élu grâce à la frange radicale de son syndicat, l’éleveur de bovins Bertrand Venteau est depuis fin novembre 2025 le nouveau patron de la Coordination rurale. Chantre d’un « trumpisme rural », il a été épinglé plusieurs fois dans son département.

    Limoges (87), 26 janvier — Sous un ciel chargé de nuages, trois tracteurs et une quarantaine de bonnets jaunes sont devant les locaux de la brigade de recherches de la gendarmerie locale. Leur présence est une marque de soutien à leur leader, Bertrand Venteau, convoqué par les pandores pour s’expliquer sur les propos qu’il a tenus en novembre 2025. Alors fraîchement élu président de la Coordination rurale (CR), il avait appelé à « faire la peau » aux écolos. À sa sortie, Venteau — fait assez rare — enfile le bonnet jaune siglé CR avant de prendre la parole. Le quadragénaire assume ses propos, dénonce un « poids politique » de l’écologie derrière cette convocation et balance sur ses « opposants » :

    « C’est eux qui ont tué l’agriculture française. »

    Ces dernières semaines, à la faveur de la crise de la dermatose nodulaire, l’éleveur de bovins de Haute-Vienne est devenu une figure médiatique nationale. Le grand public a pu mettre un visage sur le rugueux agriculteur qui pèse déjà bien dans le département. Présent le soir du 26 janvier au Zénith de Limoges, où le président de la métropole Guillaume Guérin (LR) a tenu un meeting devant 1.500 personnes pour lancer sa candidature aux municipales, le nouveau boss assume son penchant pour le rapport de force permanent.

    « C’est quelqu’un avec qui on peut discuter, mais c’est un gros bourrin. Ce qu’il adore, ce sont les “discours virils, mais cordiaux“ », juge Nicolas (1), agriculteur en Haute-Vienne et représentant syndical ayant eu affaire à Venteau. « Il peut se montrer très teigneux et très agressif », estime de son côté Guy Labidoire, naturaliste limousin membre de la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Dans le même temps, il concède au chef des bonnets jaunes « un certain charisme et une capacité d’entraînement ». Lui et les membres de la CR « sont constamment sur le terrain. On ne peut pas leur enlever ça ». Il détaille :

    « Un truc que les paysans apprécient beaucoup, c’est qu’il gueule devant le préfet et tous les notables, qu’il n’a peur de personne. C’est une revanche sociale dont il est porteur. »

    Un engagement macroniste

    Au syndicat depuis 2012, Bertrand Venteau fait partie des têtes qui ont permis à cette scission de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) de monter en puissance depuis plus de dix ans. L’éleveur a monté une liste inédite du syndicat en Haute-Vienne en 2013 pour les élections de la Chambre d’agriculture, échouant de très peu cette année-là, avant de l’emporter en 2019 et en 2025. Mais il est également le symbole des dérives politiques dénoncées même par Bernard Lannes, ex-patron de la CR de 2010 à 2022. Depuis son élection, l’éleveur de bovins multiplie les gages à l’extrême droite, alors que les liens sont déjà nombreux avec le syndicat.

    Dans un entretien paru le 7 décembre 2025 au « Journal du Dimanche », mégaphone des idées brunes depuis son rachat par Vincent Bolloré, le nouveau boss donne du crédit au parti présidé par Jordan Bardella. « Le RN fait un sacré travail pour nous rendre notre liberté », a-t-il assuré. Pour Michel (1), agriculteur haut-viennois qui a côtoyé Venteau professionnellement, la déclaration sonne comme « une balise, une ligne rouge » :

    « Ce sont des CR [départementales, ndlr] du Sud-Ouest qui sentent plus le brun que le vert qui l’ont poussé à la tête. Je ne sais pas si c’est la fin de l’évolution politique de Venteau. Mais ce n’est pas de là qu’il vient. »

    L’homme est loin d’avoir un passif à l’extrême droite. Bertrand Venteau a été suppléant d’un candidat macroniste dissident lors des législatives de 2022. Son frère, qui a été directeur adjoint de la Chambre d’agriculture de la Haute-Vienne — alors détenue par la branche départementale de la FNSEA — a également été député macroniste de 2019 à 2022, après avoir été le suppléant du député puis ministre des Transports Jean-Philippe Djebbari. Il est aujourd’hui directeur de l’Association nationale pommes poires, un lobby qui représenterait 1.500 producteurs.

    Son oncle, Daniel Boisserie, est un notable socialiste. Député de 1997 à 2017, il a été maire pendant trente ans de Saint-Yrieix-la-Perche. C’est justement dans cette petite commune au sud de Limoges que le nouveau patron de la CR a repris l’exploitation de vaches limousines de ses grands-parents à 22 ans.

    Il honnit la FNSEA, la gauche, les écolos et la décroissance

    Le désormais quadragénaire cultive en tout cas une haine tenace à l’égard de certaines forces ou idées politiques et syndicales. Déjà, la FNSEA, acteur hégémonique du monde paysan et du système agro-industriel. Ses « barons locaux » auraient — selon Venteau en 2013 dans un entretien pour le syndicat après sa première campagne électorale — œuvré à l’époque de son installation pour « empêcher la constitution de l’assise foncière nécessaire ». Il a également quitté les Jeunes agriculteurs (JA) avec fracas, arguant que ce syndicat ne servirait « qu’à formater les futurs cadres de la FNSEA sans prendre en considération les revendications de la base ». Et ce « toujours dans l’objectif de renforcer les filières au détriment des producteurs ».

    « Au départ, il tenait un discours très dur sur l’agro-industrie, sur les filières qui pillent les marges », confirme Michel, l’agriculteur haut-viennois. Aujourd’hui, Bertrand Venteau se montre surtout très offensif contre la gauche ou encore la décroissance et les « écolos », auxquels il a appelé à « faire la peau » lors de son discours d’investiture à la présidence de la Coordination rurale. « C’est un libéral d’un point de vue économique. Il est pour la concurrence, pour l’agriculture productiviste, l’utilisation des pesticides, et en même temps prétend être contre les traités de libre-échange. »

    Il est également pro-chasse et défend les mégabassines, malgré les risques qu’elles font peser sur la ressource en eau et le modèle économique très incertain, sur lequel elles reposent. En 2008, Venteau et une centaine d’éleveurs créaient le comité de Coussac pour dénoncer les dérives de l’agro-industrie. Aujourd’hui, il soutient la méga-ferme de 2.000 bovins à Peyrilhac (87), projet agro-industriel poussé par le groupe de boucherie Carnivor.

    Serge Bousquet-Cassagne comme mentor

    Surtout, Bertrand Venteau semble adopter pleinement la stratégie de « trumpisme rural », déjà évoquée par StreetPress en 2025, pour prendre le pouvoir dans les champs. Cela se ressent dans la méthode avec des opérations coup de poing utilisées dans son département de Haute-Vienne, comme ce lâcher d’animaux sauvages dans un cinéma lors d’une projection-débat sur les bassines ou encore le dépôt de fumier devant le congrès national de la Confédération paysanne. De nombreuses figures départementales, des élus ou encore des agents publics sont régulièrement pris à partie par Venteau qui n’hésite pas à menacer des journalistes voire à les traiter de terroristes comme ceux de Vakita, le média en ligne d’Hugo Clément.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : La Coordination rurale, un syndicat à l’extrême droite du monde agricole

    Il est en cela le parfait héritier de Serge Bousquet-Cassagne, ex-président CR de la Chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne. L’agriculteur multi-condamné (2) aux méthodes violentes est un « mentor », selon la plupart des sources interrogées par Reporterre et StreetPress, dont l’éleveur de Haute-Vienne revendique l’apport voire l’héritage. Guy Labidoire estime que Venteau semble « complètement fasciné par Bousquet-Cassagne, c’est son Dieu ».

    Nicolas, représentant syndical ayant eu affaire à Venteau, rappelle toutefois le terreau dans lequel ce profil prospère : « La CR est la résultante d’une crispation du monde agricole face à un mépris des dirigeants et d’une partie des forces progressistes qui se foutent de la précarité et de la disparition des paysannes. Et qui ne cessent de nous faire des injonctions sur notre manière de produire sans nous donner de solutions économiques. »

    Mais cette violence s’exerce aussi en interne au sein de la Coordination rurale, comme l’a déjà documenté StreetPress ainsi qu’une enquête de Radio France sur le syndicat agricole, notamment par la frange radicale qui a poussé à la prise de pouvoir de Bertrand Venteau. La dernière campagne pour la tête de la CR a par exemple été houleuse. L’agricultrice corrézienne Amélie Rebière, membre du précédent comité directeur de la CR, a porté plainte auprès du parquet de Tulle pour « harcèlement moral » et « menaces de destructions dangereuses pour les personnes ». Elle nous assure avoir « subi des pressions » pour la retirer. Des attaques sexistes, dont Bertrand Venteau semble peu se dissocier, auraient également été proférées.

    Des tentatives d’ingérence jusque dans un lycée agricole

    En tant que président de chambre d’agriculture de Haute-Vienne, Bertrand Venteau s’est retrouvé de droit président du conseil d’administration d’une structure qui chapeaute deux lycées agricoles (3), dont Les Vaseix à Limoges (87), que Venteau a fréquentés dans sa jeunesse. « Fort de cette nouvelle casquette, il a cru qu’il pourrait imposer sa vision à un lycée agricole », juge Claude (1), un membre du personnel de l’établissement.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/courrier-prof.jpg

    Face aux « outrances » de Bertrand Venteau, les profs du Snetap-FSU ont demandé sa démission de son poste de président du conseil d’administration d’une structure qui chapeaute deux lycées agricoles en Haute-Vienne. / Crédits : DR

    Une scène illustre cette ingérence, racontée par un courrier fin 2023 du syndicat enseignant Snetap-FSU (4) — adressé à la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt de Nouvelle-Aquitaine — que nous avons pu consulter. Le 20 novembre 2023, lors du conseil d’administration du lycée, Bertrand Venteau insiste pour présenter « sa parole sur les questions de transition agro-écologiques ». Devant des membres du CA médusés, il complète sa tirade en sortant un bidon de glyphosate :

    « Je vous laisse ça pour entretenir vos clôtures. Elles en ont besoin. »

    Selon les enseignants présents, il aurait également dénigré le personnel encadrant lors de cette passe d’armes. La raison de son courroux ? Une conférence un mois plus tôt d’un spécialiste de l’agro-écologie, Marc Dufumier. Bertrand Venteau estimerait que la présence d’élèves « à un tel évènement ferait de l’ombre à la Coordination rurale », complète la missive. Face aux « outrances » de Bertrand Venteau, « coutumier du fait », les profs du Snetap-FSU ont demandé à cette occasion sa démission.

    Déjà, en 1998, quand il était encore élève, il avait été temporairement exclu de ce lycée pour « alcoolémie accompagnée d’irrespect de l’équipe éducative », selon un document d’archives que nous avons pu nous procurer.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/venteau_exclusion_temporaire_vaseix.jpg

    En 1998, quand il était élève au lycée agricole, Bertrand Venteau avait été temporairement exclu de ce lycée pour « alcoolémie accompagnée d’irrespect de l’équipe éducative », selon ce document d’archives. / Crédits : DR

    Un refus du débat

    Face à la « méthode Venteau », les partenariats avec les associations locales ou nationales semblent impossibles à mettre en place. Comme avec la LPO, relate le membre limousin Guy Labidoire :

    « Nous collaborons avec des agriculteurs pour des actions concrètes, des plantations de haies, par exemple. Mais avec la Chambre d’agriculture, c’est impossible. »

    Cible régulière des éditos incendiaires de Venteau, Philippe Barry, maire de Saint-Priest-sous-Aixe (87) et président du syndicat d’aménagement du bassin de la Vienne, partage ce constat :

    « M. Venteau a tendance à donner des leçons, à stigmatiser les scientifiques, les techniciens. Lui se dit spécialiste de tout et nous, nous ne serions spécialistes de rien. Proposer du dialogue, ça ne lui convient pas. »

    Même son de cloche pour le député LFI de Haute-Vienne Damien Maudet, visé comme sa collègue Manon Meunier par des dépôts de déchets par des membres de la CR devant leur permanence parlementaire en octobre 2024. Le premier aurait voulu le rencontrer mais le nouveau président n’aurait jamais donné suite. Il ne comprend pas le soutien de l’éleveur à l’extrême droite :

    « Quand j’ai écrit une loi pour qu’il y ait 100% de viande française dans les cantines, ça a été refusé par le RN. »

    Contactés, Bertrand Venteau n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations, tout comme son frère Pierre Venteau, la députée LFI Manon Meunier, le média Vakita, le directeur du lycée des Vaseix, Christophe Auboueix ou le cadre de la CR Serge Bousquet-Cassagne.

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    (2) Serge Bousquet-Cassagne cumule plus d’une dizaine de condamnations, dont la plus récente date de novembre 2025 pour des irrégularités de gestion.

    (3) La structure répond au doux nom d’Eplefpa de Limoges et du Nord Haute-Vienne (un établissement public local d’enseignement et de formation professionnelle agricole).

    (4) Le Snetap-FSU est le sigle du syndicat national de l’enseignement technique agricole public-fédération syndicale unitaire.

    Illustration de la Une par Caroline Varon.

    Faf, la Newsletter

    Chaque semaine le pire de l'extrême droite vu par StreetPress. Au programme, des enquêtes, des reportages et des infos inédites réunis dans une newsletter. Abonnez-vous, c'est gratuit !

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER