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    17 / 02 / 2014

    « Il y a celles qui couchent et les allumeuses »

    On a dragué avec ta grand mère au thé dansant

    Par Mathieu Molard

    La vie sentimentale de nos grands-mères, ce tabou... Pourtant, sous leurs bigoudis se cachent de vraies coquines, et comme au secondaire il y a celles qui couchent, et les autres. Rendez-vous au thé dansant, pour trouver les serial dragueurs du 3e âge.

    Aux quatre coins de l’Hexagone, les thés dansants font le plein. Ces bals populaires replongent, le temps d’un après-midi, nos anciens dans leurs vertes années. Un nom poétique, délicatement mystérieux, sans doute l’invention d’une grand-mère futée pour obtenir la permission de sortie de la part de ses (petits) enfants tyranniques. Et ce qui se passe au thé dansant…

    J’ai voulu aller voir, au risque (assumé) de croiser mes propres grands-parents en galante compagnie. « Nous n’acceptons pas les journalistes. Nos clients sont veufs, divorcés ou même mariés, donc dès qu’il y a un regard indiscret, ils s’enfuient », m’explique au téléphone le gérant d’un des clubs les plus en vogue chez les seniors. Le Memphis, le Vendôme Club, le Club 79… L’un après l’autre, la dizaine de lieux parisiens qui organisent chaque semaine ces événements m’envoient balader. Qu’à cela ne tienne, allons-y undercover.

    Bienvenue dans le passé Coincé entre un opticien et un kebab, le dancing a une devanture qui ne paie pas de mine. Pourtant, derrière cette façade anonyme se cache la hype des maisons de retraite, l’équivalent du Baron des plus de 60 ans : 1.000 mètres carrés offerts chaque après-midi aux amoureux de musette.

    Samedi, 16h, quelques dames bien mises se pressent à l’entrée. Des hommes aussi. Peu de couples. Chacun est sur son 31. Claudine, 70 ans passés, les cheveux permanentés, s’engouffre dans l’ancien cinéma du début du siècle précédent. D’un sourire, elle salue quelques habitués du lieu. « Je viens presque chaque week-end, confie-t-elle. J’aime l’atmosphère. » Passées les portes, s’ouvre un endroit d’un autre temps. De larges banquettes en velours rouge trônent au fond de la pièce. Au plafond, les éternelles boules à facettes arrosent les murs d’une pluie de lumière. Des couples enlacés virevoltent au centre de la piste sur des airs d’accordéon.

    Griffes C’est avec un brin de fierté dans la voix que François, une élégante moustache à la Clark Gable au-dessus des lèvres, m’apprend qu’une « cinquantaine d’émissions de La chance aux chansons ont été tournées ici. » Le programme culte de Pascal Sevran a accompagné les après-midi des retraités pendant deux décennies avec ses minets accordéonistes. Lorette, qui écoute notre échange d’une oreille attentive, mette son grain de sel : « Ils ont aussi tourné des films ici. » Le dernier en date, Mesrine : l’ennemi public numéro 1, biopic sur le célèbre braqueur. Mais très vite, la conversation glisse vers un tout autre sujet. « Je trouve votre veston bien élégant », lance d’un air malicieux la jeune septuagénaire. Déjà, je n’existe plus. Deux minutes plus tard, ils se lancent sur la piste de danse et m’abandonnent définitivement.

    Tandis que les couples tourbillonnent gracieusement sur les rythmes endiablés de java, certains jasent sur la banquette. Charles, élégant dans son costume trois pièces et pochette cramoisie, scrute la salle avec l’œil alerte du chasseur. Du bout des lèvres, il concède avoir fait « quelques rencontres » dans l’établissement qu’il fréquente assidûment. « En tout bien, tout honneur », insiste-t-il. Pourtant Claude, Brigitte et Eugénie, soixante ans bien tassés, une bande de copines qui papotent allègrement et portées sur les potins, assurent qu’il est « connu comme le loup blanc. » « Plus d’une est tombée dans ses griffes !» Mais pas elles, bien sûr : « C’est un beau parleur…»

    SERIAL DRAGUEURS Eugénie, vêtue d’une courte robe à pois et les cheveux teints, nous informe sur les usages du lieu. « Ici, les gens dansent, flirtent un peu, mais vous ne les verrez jamais repartir ensemble. » Et Brigitte d’ajouter, un sourire en coin : « Mais certains se revoient ailleurs. » Se cacher, une manière de protéger la réputation des dames ? Ma proposition déclenche l’amusement chez mes trois nouvelles amies. « Vous savez, on dit que les jeunes hommes se comportent comme des goujats avec les femmes, mais je vous assure qu’à notre âge, ils ne sont pas mieux. » D’autant que chez les papis, les hommes deviennent une denrée rare… donc recherchée. Selon l’INSEE, chez les plus de 65 ans, on compte 58 % de femmes. Une situation dont ils savent tirer profit, selon Brigitte. « Malgré leurs airs de gentlemen, certains collectionnent les conquêtes. En plus, ils préfèrent les jeunes. » Brigitte se reprend. « Enfin, les plus jeunes… » Comprenez sexagénaires.

    Sur le parquet, François et Lorette ne s’arrêtent plus de danser. De temps en temps, il lui glisse quelques mots à l’oreille. Parfois elle pouffe de rire, souvent elle se contente de sourire en minaudant comme une adolescente. On se prend à rêver à une belle histoire d’amour naissante. « Mouais… Celui-là aussi, on le connaît », me douche Brigitte, décidément mauvaise langue. Pourtant, quand un petit homme chauve s’approche à pas pressés et lui propose une danse, elle ne se fait pas prier. Ses deux copines lui lancent un regard complice. « Ces deux-là, ils dansent ensemble toutes les semaines », s’amuse Eugénie. « Je suis sûre qu’elle ne serait pas contre d’aller plus loin », persifle Claude.

    Certains se revoient ailleurs…

    COEURS À PRENDRE François et Lorette interrompent finalement leur danse… La vessie de monsieur ne peut visiblement plus attendre. Et tandis que le fringant retraité se dirige vers les commodités sans se départir de sa superbe, sa cavalière se dirige vers le bar. « Une grenadine ! » Ici, la consommation offerte avec l’entrée est sans alcool. Je demande à Lorette ce qu’elle compte faire avec François. En guise de réponse, un grand sourire éclaire son visage. « C’est un homme charmant. Divorcé depuis de nombreuses années et avec deux enfants. » Comme elle, en fait. « Maintenant que les miens sont partis, les après-midi sont un peu longues », regrette la veuve. Et d’ajouter : « Quand on se marie, on s’imagine vieillir à deux, mais la vie n’est pas toujours aussi bien faite. » En France, une femme sur deux de plus de 70 ans vit seule.

    Même si elle ne l’avoue pas vraiment, je comprends que Lorette aimerait bien retrouver quelqu’un pour ses (très) vieux jours. Ou comme elle le dit tout en retenue, « voir sa vie prendre une autre tournure ». Selon le démographe Michel Bozon, « dans les années soixante, le bal était l’institution “marieuse” par excellence. » Un couple sur cinq se formait ainsi. Cinquante ans plus tard, c’est tout naturellement que ceux de cette génération qui se retrouvent à nouveau seuls reviennent à la musette.

    François est de retour, visiblement plus léger. « Comme ça, on drague les jeunes ? », se moque-t-il en guise d’introduction. Lorette rougit légèrement, mais presque du tac au tac, elle réplique : « Et pourquoi pas ? » C’est moi, cette fois-ci, qui vire au cramoisi… Je m’éclipse, visiblement de trop.

    « Maintenant, tu sais » Il est 18h passées. À l’extérieur, il fait nuit. Les passants se pressent, les bras chargés de cadeaux de Noël. Les clients du dancing sortent de leur petite bulle. Ils se séparent en petits groupes. Quelques-uns s’attardent pour discuter encore un peu. Une façon sans doute d’étirer le temps de cette jolie parenthèse. En partant, mes nouveaux amis du troisième âge me saluent d’un sourire complice, l’air de dire « maintenant tu sais ». J’ai presque un sentiment de culpabilité à l’idée de dévoiler la vie secrète de ta grand-mère. Je me glisse dans le flot des Parisiens en quête du cadeau idéal pour leur grand-père. « Une bouillotte pour l’hiver, ça sera parfait ! » S’ils savaient… Je me demande comment j’aurais réagi si j’avais croisé ma propre aïeule. J’aurais été surpris bien sûr, gêné sans doute, mais ensuite ? Est-ce que j’aurais fait semblant de ne pas la connaître, comme quand tu croises un ancien plan cul alors que tu es au bras de ta régulière ? Cette réflexion va un peu trop loin pour moi. D’ailleurs je suis sûr que vous vous dites que « c’est un truc de Français, pas de ça chez nous ! » Si ça vous fait du bien de le croire…

    Maintenant que les miens sont partis, les après-midi sont un peu longues

    bqhidden. Comme ça, on drague les jeunes ?

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