Jean-Luc Schaffhauser, l’agent russe de Marine Le Pen

Jean-Luc Schaffhauser, l’agent russe de Marine Le Pen

Ses entrées au Kremlin, ses déj avec les grands patrons, ses liens avec l’Opus Dei

Marine 2017 | Portraits | par , Aurelie Garnier | 7 Novembre 2016

Jean-Luc Schaffhauser, l’agent russe de Marine Le Pen

En 2014, c’est lui qui permet au FN d’obtenir un prêt d’une banque russe. De Henri Guaino au fondateur d’Auchan, en passant par l’économiste Jacques Sapir, le député européen Jean-Luc Schaffhauser a un carnet d’adresse bien rempli.

Jeudi 1er octobre 2015 au Four Seasons de Moscou - Dans la salle de conférence du luxueux hôtel, les invités papillonnent de petits groupes en petits groupes, un verre de champagne à la main. Tous sont là à l’invitation de la Douma, le parlement russe, pour un grand raout consacré à la sécurité internationale. Les principaux soutiens français de Vladimir Poutine sont présents, comme le député Thierry Mariani ou Nadine Morano. Marion Maréchal-Le Pen a également fait le déplacement. Mais l’élue FN du Vaucluse n’est pas venue seule. A ses côtés, à la table des Français, un membre du Rassemblement Bleu Marine : le député européen Jean-Luc Schaffhauser. Crâne dégarni, costume trois pièces et lunettes de vue fumées, Schaffhauser, 61 ans, a le look terne des technocrates. Mais derrière cette façade discrète se cache un homme de réseau au tempérament bouillant. Un ambitieux issu du centre-droit qui a changé son fusil d’épaule pour mettre ses réseaux au service de Marine Le Pen, à qui il sert d’intermédiaire avec la Russie de Vladimir Poutine.

L’homme de Moscou

Septembre 2014, Jean-Luc Schaffhauser enlève une belle épine du pied du Front National. Comme le révélait Médiapart, il conclut un prêt de 9 millions d’euros entre la banque russe FCRB et le parti de Marine Le Pen. La première tranche d’une somme totale qui pourrait atteindre 40 millions d’euros. A-t-il profité de son séjour au Four Season de Moscou pour régler quelques détails avec ses créanciers ? « Je vais demander à Marine Le Pen ce qu’elle pense de StreetPress et je vous répondrais en fonction. J’ai gardé ce côté fonctionnaire un peu con », rétorque-t-il lorsque nous lui demandons une interview. Il ne nous rappellera jamais. Joint par StreetPress, Bernard Monot, l’économiste du FN en charge de lever des fonds auprès des banques, en dit un peu plus sur l’accord financier :

« J’avais du mal à aboutir avec les Russes. Alors j’ai demandé à Schaffhauser de participer. Il a actionné ses réseaux et a pu trouver un financement. »

Car des connexions, « Schaff » en a. Au premier rang desquelles Alexander Babakov. Ce conseiller de Vladimir Poutine est en charge de la coopération avec les organisations russes à l’étranger. Les deux hommes se connaissent depuis le milieu des années 2000 « par le biais de l’Eglise orthodoxe ». Schaffhauser clame en effet avoir été missionné en Russie par le Vatican après l’effondrement de l’URSS pour rapprocher l’Eglise orthodoxe et Rome.

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Schaffhauser a joué les intermédiaires entre Dassault et la Russie sur la vente de Falcon / Crédits : Aurélie Garnier

Mais à Moscou il s’est surtout fait remarquer pour son sens des affaires. Tout au long des années 2000, le businessman sert de consultant sur le marché russe pour Thalès, Auchan ou encore Dassault. « C’est le genre de personne qui pouvait nous dire tel ou tel homme d’affaires a des besoins potentiels car il lance une entreprise d’aviation. A cette période, la Russie était en devenir », confirme une source chez Dassault. Avant de préciser que Schaffhauser a joué les intermédiaires sur la vente de Falcon, des avions d’affaires. « Mais attention. Il n’avait pas d’activité politique à l’époque », insiste-t-on du côté de l’avionneur.

La nouvelle prise du FN dîne avec Mulliez et Guaino

Schaffhauser est dans l’orbite du Front National depuis peu. Là encore, c’est Bernard Monot – le Monsieur Economie du parti – qui a joué les entremetteurs au début des années 2010. Schaffhauser l’invite à donner une conférence au Forum Démocratique, le think tank qu’il anime. Monot lui retourne la politesse en lui proposant de participer à Cap Eco, le cercle de réflexion du FN en matière d’économie. « Nous sommes 74 et je dois refuser du monde tellement il y a de demandes. Mais quelqu’un comme Schaffhauser, c’est la cerise sur le gâteau », assure l’économiste qui vante le CV de son complice et concède volontiers l’avoir « coopté ».

Car le Strasbourgeois est une belle prise. Outre ses activités de consultant pour les fleurons de l’économie française, il navigue dans les milieux de la haute fonction publique et du patronat. Son réseau s’étend de la CFTC, avec qui il collabore tout au long des années 1990, à la Banque Mondiale, où il est un temps consultant, en passant par l’économiste russophile Jacques Sapir qui l’aurait introduit à Moscou. Joint par StreetPress, ce dernier nous envoie bouler :

« Je ne commente pas le parcours du père d’une de mes étudiantes. »

Henri Guaino, qu’il rencontre au Commissariat du Plan, est plus disert. « Je me souviens d’un dîner de travail en sa compagnie et Gérard Mulliez [ndlr, le président-fondateur du groupe Auchan] », rembobine l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, qui ajoute à propos de « son copain » :

« C’est un homme de réseau. Il se sent bien quand il met les gens en relation et se met au milieu. »

Schaffhauser excelle pour monter des structures chargées de mettre en relation des décideurs. Comme le Forum Démocratique Européen, la Fondation Capec, l’Académie Européenne ou encore l’Institut Européen de Coopération… Autant d’initiatives au nom pompeux dont on a du mal à saisir les objectifs, si ce n’est de permettre à leur président de développer son réseau.

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L'homme se vante de son bateau et de sa belle maison en Corse / Crédits : Aurélie Garnier

De l’UDF au FN : l’itinéraire d’un ambitieux

Au Front National, en quête de relais chez les élites, son ascension est fulgurante. A peine le prêt russe négocié, il est promu candidat du Rassemblement Bleu Marine à Strasbourg pour les élections municipales de 2014. Avant de se faire élire député européen la même année. Sa promotion éclaire suscite la colère des cadres du FN alsacien de l’époque. « J’ai appris son arrivée par mon trésorier. Ils ont fait ça dans mon dos. On me l’a imposé », fulmine Pascale Ellès, ex-secrétaire départementale du Bas-Rhin, démissionnaire suite à ce parachutage. « Son carnet d’adresse lui a permis d’avoir un argument de poids pour se rapprocher de Marine Le Pen », peste de son côté l’avocat André Kormann, un temps investi par le parti pour les municipales de 2014, avant de se faire chiper sa place par le nouveau venu. Schaffhauser n’a pas sa carte au FN. Quant aux réunions pour préparer la campagne, elle sont un temps organisées chez lui, à sa résidence du Conseil des Quinze, un quartier huppé de Strasbourg. De quoi donner du grain à moudre à ses adversaires qui dénoncent un candidat venu d’en haut.

Mais s’il suscite autant d’hostilité de la part des militants du FN strasbourgeois, c’est aussi à cause de sa première vie politique. Le néo-frontiste a fait ses armes au Centre des Démocrates Sociaux (CDS) – une des composantes de l’UDF. Au début des années 1980, il devient l’attaché parlementaire de Marcel Rudloff, le sénateur-maire de Strasbourg. Il assiste aussi l’ancien ministre Bernard Stasi, auteur de l’essai L’immigration une chance pour la France… Comment passe-t-on de la démocratie chrétienne au Front National ? Ses anciens camarades y voient de l’arrivisme. « Je n’ai aucune envie de parler de ce Monsieur qui est un opportuniste et s’est rallié au FN car c’était le seul moyen de se faire élire une fois dans sa vie », tacle l’ancien député Harry Lapp qui l’a côtoyé chez les centristes.

Schaffhauser a toujours nourri de hautes ambitions. Sans succès. Il rêve de se faire élire député sous les couleurs du CDS. Il ne sera jamais investi. En 1995, il se lance à la conquête des 500 parrainages avec l’objectif fou de se présenter aux présidentielles. « Il avait revendu sa voiture de luxe afin de collecter des fonds », se souvient Robert Spieler, une figure de l’extrême droite alsacienne. Le journaliste Claude Keiflin, qui a consacré une biographie à Adrien Zeller, membre du CDS et président du conseil régional d’Alsace de 1996 à 2009, analyse :

« Schaffhauser a toujours estimé qu’il n’était pas reconnu à sa juste valeur et qu’il méritait des postes électifs. Il a compris que le FN était le seul parti à lui permettre d’accéder à un poste intéressant car ailleurs il était cramé. »

Un pro-Russe à Strasbourg

Au Parlement européen, le député met toute son énergie à défendre les intérêts de Vladimir Poutine. Pendant une prise de parole en séance plénière, il s’exclame :

« Comme le propose la Russie, soutenons en Ukraine une constitution fédérale avec un statut spécial pour les régions de l’Est. Bref soutenons la paix ! »

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«Dès que l’on touche à la Russie ou ses alliés, il éructe.» / Crédits : Aurélie Garnier

Parfois, son ton véhément irrite ses collègues. Comme lors d’une session au lendemain de la destruction de l’avion de ligne de la Malaysia Airlines par un missile tiré par les pro-Russes et qui a fait 298 morts. Sous couvert d’anonymat, un député européen s’indigne :

« C’était un moment très émouvant avec les élus néerlandais qui venaient de se recueillir. Lui a choqué son monde en dénonçant les contre-vérités du régime ukrainien et en disant qu’il fallait accorder du crédit aux combattants de la liberté du Donbass. »

Une autre fois, un responsable d’une ONG est invité par la commission des Affaires Etrangères. Il explique que la majorité des réfugiés syriens proviennent des zones tenues par Bachar Al-Assad. « Il s’est levé et l’a pointé du doigt en criant “Menteur ! Menteur !”, continue ce député. Voilà le style Schaffhauser dans toute sa splendeur. Dès que l’on touche à la Russie ou ses alliés, il éructe. »

Mais son lobbying pro-Russe dépasse le cadre feutré de l’hémicycle strasbourgeois. Schaffhauser se rend à plusieurs reprises chez les séparatistes ukrainiens, comme le racontait Rue89 Strasbourg. La première fois en novembre 2014 en tant qu’observateur lors des élections présidentielles de l’auto proclamée République Populaire de Donetsk. La seconde fois, lors d’un forum organisé dans le Donbass en mai 2015 réunissant des conférenciers issus de l’extrême droite européenne.

La justice s’intéresse à Schaffhauser

Derrière ses airs de bureaucrate bien comme il faut, Schaffhauser se plaît à entretenir sa réputation de barbouze. De son ton docte, il se gargarise de ses voyages derrière le rideau de fer pour rencontrer des dissidents anti communistes pendant les années 1980. Des missions secrètes bien sûr, effectuées sous sa couverture de président d’un de ses divers instituts. Les mauvaises langues moquent son côté vantard, qui confine au bling-bling. « Il me parlait de son beau bateau et de sa belle maison en Corse quand on se rencontrait », ironise André Kormann, avec qui il était en concurrence pour l’investiture FN aux municipales.

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Le député européen ne cache pas sa proximité avec l'Opus Dei, le lobby catho-tradi / Crédits : Aurélie Garnier

Le député européen est aussi un fervent religieux et ne cache pas sa proximité avec l’Opus Dei, le lobby catho-traditionaliste qui pratique l’entrisme chez les élites. Joint par StreetPress, François de Siebenthal, ancien membre de la prélature en Suisse, se souvient de leur rencontre à la fin des années 1970 dans le cadre de leurs activités théologiques. Les deux hommes se lancent ensemble dans une traduction du Vix Pervenit, un texte signé du pape Benoît XIV consacré à l’usure. « Je vous défie de trouver un évêque qui ait lu cette encyclique papale. C’est pour ça que tout le monde économique actuel va très très mal », affirme, en passant, Siebenthal, inquiet de voir des signes apocalyptiques se multiplier un peu partout. Ils se rendent également Afrique, en Asie ou dans les pays de l’Est pour promouvoir « un système économique plus chrétien » via diverses associations.

L’homme de Moscou semble aujourd’hui avoir rompu avec les principes de la finance catholique. Il reconnaît avoir touché 140.000 euros pour son rôle d’intermédiaire entre le FN et la banque russe FCRB. De l’argent versé à la société Cano SAS, enregistrée au Luxembourg au nom de sa femme. Jean-Luc Schaffhauser n’ayant pas fait mention de cette somme dans sa déclaration d’intérêt, le Parlement Européen a ouvert une enquête.
Il pourrait être aussi rattrapé par l’affaire des assistants parlementaires du FN. Les enquêteurs soupçonnent certains assistants de députés européens RBM d’être affectés à d’autres tâches que celles pour lesquelles Bruxelles les rémunère. Plusieurs sources confirment à StreetPress que des perquisitions ont eu lieu chez les collaborateurs de Jean-Luc Schaffhauser.


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