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    16 / 02 / 2018

    « Ça aide à oublier, à ne pas avoir des idées noires. »

    Au squat La Maison rose, les exilés mineurs reprennent goût à la vie

    Par Maud Margenat

    Dans le 12e arrondissement, La Maison Rose, un immeuble squatté, accueille 16 mineurs sans papiers. Accompagnés par des bénévoles, ils se recréent un quotidien entre cours de français et repas en collectivité.

    Paris 12e - La Maison Rose n’a rien d’un squat désaffecté. Avec sa grande façade blanche, elle se confond avec toutes celles du quartier. Ils sont 16 mineurs à avoir trouvé refuge dans ce foyer éphémère, menacés à tout moment d’expulsion par les autorités. « On va bientôt en accueillir 18. Certains partent, d’autres arrivent, le but n’est pas qu’ils restent mais de les accompagner dans leur démarche de régularisation » explique Rosie, jeune rousse à l’accent anglais.

    À l’intérieur du bâtiment, l’ambiance est chaleureuse, joyeusement bordélique. Avec leurs couvertures aux motifs de dauphins, les chambres ressemblent à des chambres d’enfant. Elles n’accueillent pas plus de quatre jeunes et chacune d’elle possède sa propre salle de bain. Au troisième et dernier étage, une grande cuisine s’ouvre sur une salle à manger avec de grandes tables en bois. Les étagères sont pleines de légumes frais et de grands pains, fournis par un réseau de soutien solidaire. Les repas sont préparés en communauté.

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    Ils ont enfin un lit ! / Crédits : La Maison Rose

    Squat toujours

    Rosie et les quatre autres bénévoles, tous âgés d’une vingtaine d’années, vivent à leurs côtés et les aident dans leur quotidien. Ils sont directeur artistique, étudiant en médecine, designer de mode ou chargé d’affaire en électricité, mais se relaient pour s’occuper jour et nuit de ces jeunes. Ce sont eux qui ont proposé à la Timmy, l’association de soutien aux mineurs isolés étrangers, de lancer ce nouveau projet, ouvert en janvier. Pour trouver l’immeuble vide, ils se tournent vers Aladdin, le serial squatteur à l’origine du « Pipi-caca » et du « Poney-club », deux squats emblématiques de la capitale.

    L’hiver dernier, la petite bande avait ouvert un premier lieu du même genre à Bagnolet. Cinq mois plus tard, sous le coup d’une décision de justice, ils avaient dû fermer les portes. Cette fois, l’ordre d’expulsion ne s’est pas fait attendre, mais les recours sont connus de tous les squatteurs. La veille, les jeunes bénévoles ont obtenu le report de leurs procès au 19 mars.

    En attendant cette nouvelle échéance, les occupants tentent de se faire discrets : tout mineur qui arrive dans la maison doit signer la « charte des habitants ». Les jeunes s’engagent à respecter les 17 points de ce code de bonne conduite et comme au Fight club, la première règle de la Maison Rose, c’est de ne pas parler de la Maison Rose.

    Maison, école et centre de loisirs

    Dans une des pièces, transformée en salle de classe de fortune, une demi-douzaine de garçons suivent les cours de français donnés par Benjamin, un bénévole qui vient régulièrement leur faire classe. Ce jeune trentenaire gribouille à la craie la conjugaison du verbe « avoir » sur un tableau vert. Alpha, Ahmadou, Bakary et les autres répètent à haute voix la conjugaison du verbe, certains avec plus de difficultés que d’autres. Ils parlent wolof ou peul, mais s’appliquent à écrire consciencieusement ces quelques mots de français dans leur cahier tout neuf.

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    Leçon de français pour les jeunes exilés. / Crédits : La Maison Rose

    Une fois la leçon terminée, les jeunes se jettent, affamés, sur un goûter improvisé en rigolant entre eux. Rosie les réprimande pour avoir vidé la bouteille de soda trop rapidement. « Je ne suis pas un arbre à argent » éclate-t-elle, provoquant les rires d’Ibrahim et de ses camarades de chambre. Malgré la neige qui tombe par la fenêtre, l’ambiance est à la colonie de vacances.

    L’inertie de l’administration française

    Ivoiriens, Guinéens, Maliens ou Sénégalais, « tous ont fui leur pays pour venir en France, chacun pour des raisons différentes, mais avec en tête les valeurs d’un pays des droits de l’homme forcément accueillant » explique Max, un autre bénévole. La réalité est moins rose : ils sont abandonnés par le 115, trimballés entre la Croix Rouge et la Dases [Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé] et dans l’attente d’une décision du juge des enfants, qui peut prendre des mois. Livrés à eux-mêmes, ces jeunes ne peuvent compter sur le bon vouloir des bénévoles. Espérance, responsable de la Timmy, s’occupe du suivi des dossiers des jeunes de la Maison Rose. Elle déplore le parcours infernal et les portes closes auxquels sont confrontés ces mineurs :

    « Pour la Dases, c’est 70% de refus. Pour la Croix Rouge, c’est du rejet au faciès. Soi-disant parce qu’ils ne font pas leur âge. Tout le monde se renvoie la balle, c’est sans fin. »

    En plus des galères administratives, les jeunes exilés doivent composer seuls avec leur passé souvent lourd, explique Espérance :

    « Et il n’y a aucun suivi psychologique pour ces jeunes qui sont traumatisés. Il y a beaucoup de dépressions et de suicides. Dernièrement, il y en a même un qui s’est jeté par la fenêtre dans un autre pays. »

    L’enfer libyen

    Ibrahim sort du cours de français. Il a été traumatisé par son passage en Libye. Ce mardi, installé à la table de la salle à manger, il plonge son croissant dans une conserve de crème dessert au chocolat avant de le dévorer goulûment. Il habite la maison depuis peu. Les épaules solides mais l’air timide, ce jeune Ivoirien de 16 ans confie rêver de l’Europe depuis tout petit. Il arrive en France avec l’espoir de continuer ses études après un bac pro en plomberie. Mais le voyage durera plus de cinq mois, avec une étape devenue presque obligatoire, la Libye.

    Dans un français teinté d’accent, il confie :

    « Je suis arrivé à Tripoli avec un ami avec qui j’avais fait la route. Là, des hommes nous ont vendus à d’autres qui nous ont séquestrés pendant des mois sans manger, en demandant une rançon à nos familles. »

    Son père cède aux menaces des ravisseurs et envoie de l’argent. D’autres n’ont pas cette chance. Ibrahim met ses mains sur ses yeux, envahi par l’émotion :

    « Mon ami, lui, n’avait pas l’argent. Un jour, ils sont venus nous chercher, on a couru et sauté à travers la fenêtre, mais ils l’ont eu avant, ils lui ont tiré en plein dans la tête. Il y avait du sang partout ».

    Il s’arrête de parler et montre les cicatrices de coups de machette sur le crâne.

    Maison Rose contre idées noires

    Avant de rejoindre la Maison Rose, la plupart de ces mineurs isolés ont connu la rue. Ibrahim se souvient de ces mois passés dehors :

    « C’est très dur. Il y a la faim, le froid mais il y a aussi le regard des gens et la violence de leurs paroles. Certains nous disaient de rentrer dans notre pays. »

    Après ces mois d’abandon, la Maison Rose leur offre du réconfort et un peu de la chaleur du foyer qu’ils ont quitté. Les bénévoles sont là pour les écouter, les soutenir dans leurs démarches, mais aussi les motiver à faire du sport et des activités artistiques. « Ça reste des ados, ils ont parfois la flemme de se bouger, nous on est là pour les motiver » expliquent Max et Rosie, l’air amusé. Tous les dimanches ils font du foot, et des cours de photo ou de dessin sont organisés chaque semaine. Les cours de musique ont même donné naissance à un groupe de rap. Plus qu’un abri, Ibrahim et ses camarades y ont trouvé un foyer :

    « On se sent comme à la maison. En Afrique, l’entraide c’est important. Ici c’est pareil, on fait à manger tous ensemble, quand on ne va pas bien il y en a toujours un pour nous écouter. Ça aide à oublier, à ne pas avoir d’idées noires. »

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