Taha Bouhafs, le fumeur de chicha qui a fait tomber Benalla

Taha Bouhafs, le fumeur de chicha qui a fait tomber Benalla

Journaliste engagé

Don’t panik | Portraits | par , Yann Castanier | 19 Février 2019

Taha Bouhafs, le fumeur de chicha qui a fait tomber Benalla

Taha Bouhafs se rêvait « youtubeur chicha ». Raté, il est journaliste. Avant ça, il a été candidat aux législatives. Il a aussi filmé Benalla castagnant des manifestants. Pas mal pour un banlieusard qui n’a pas son bac.

« Sans la justice, vous n’aurez pas la paix. » Fort, d’une seule voix, une foule de plusieurs centaines de personnes scande ces quelques mots. Taha Bouhafs, aux premières loges, filme tout avec son portable. En vérifiant ses rushes, le jeune homme répète tout bas, comme s’il se parlait à lui-même: « Sans la justice, vous n’aurez pas la paix ». Cet après-midi, à Champs-sur-Marne en Seine-et-Marne, la famille Camara et leurs soutiens réclament « justice et vérité pour Gaye », mort d’une balle de la police le 16 janvier 2018. Impossible pour le militant antiraciste de louper le rassemblement contre les violences policières. Il porte d’ailleurs les t-shirts imprimés par la famille, sous une parka bleue marine. « Mais tu n’es pas aux gilets jaunes toi ? », lui demande une amie en le saluant. Il répond avec un sourire :

« La banlieue d’abord, Paris après. »

À seulement 21 ans, Taha Bouhafs s’est forgé une solide réputation dans les milieux militants et politiques de gauche. Candidat aux législatives de 2017 pour la France Insoumise – à 19 ans -, activiste assidu durant les blocus étudiants de 2018, il ne manque aucun rendez-vous lié aux luttes des quartiers populaires non plus. Surtout, il a participé à lancer la saga Benalla, qui secoue le gouvernement depuis déjà huit mois. Taha est l’auteur de la vidéo où l’ex-collaborateur de Macron tabasse un couple de manifestants, place de la Contrescarpe. « Et ça n’a rien d’un coup de chance que ça soit lui : il est partout, tout le temps », assure son ami Youcef Brakni, membre du Comité Adama, qui complète :

« C’est la jeune génération. Et il est là pour bousculer. »

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Taha Bouhafs / Crédits : Yann Castanier

Caméra au poing

« Taha ? Il est toujours dans les bons coups ! » La phrase revient régulièrement. Blocage des gilets jaunes de Rungis à 5h du mat’, manif des salariés du MacDo de Marseille, déplacements du Comité Adama, procès de Christophe Dettinger… Taha Bouhafs est de toutes les révoltes avec toujours le même kit sur lui : son portable, un petit trépied flexible qu’il tient en main, et une batterie externe de secours. Il partage ensuite ses vidéos brutes sur son Facebook et son Twitter – 10.400 abonnés -, où elles sont reprises et re-partagées. « C’est un héritage des luttes passées : aujourd’hui, on le sait, il faut tout filmer pour avoir des preuves », contextualise Youcef Brakni, complété par le troisième bon copain de la bande, Madjid Messaoudene, conseiller municipal (FG) de Saint-Denis :

« Taha sait parfaitement utiliser les réseaux pour rendre les luttes plus visibles. Ça n’existait pas dans le passé. Et des petits jeunes avec un militantisme chevillé au corps comme lui, il n’y en a pas 36. »

L’élu du 93 a deux fois son âge. Et Youcef a dix ans de plus que Taha. Les deux hommes se considèrent comme son « premier cercle bienveillant ». Lorsqu’ils le retrouvent à leur QG, une chicha du 19ème, ils le conseillent, entre deux discussions politiques. Notamment sur ses interactions sur Twitter, où le jeune militant est régulièrement la cible de cyberharcèlement. Son pire souvenir reste son premier bad buzz. « J’étais dans la tourmente », se souvient le concerné en faisant les gros yeux. Fin avril 2018, en plein blocus de la fac de Tolbiac. Les étudiants dorment jour et nuit sur place. Tôt le matin, Taha est bloqué par une troupe de CRS. « Vous êtes des grosses merdes », lâche-t-il alors qu’il est filmé. Apparue dans la journée sur Twitter, la vidéo est récupérée par le frontiste Gilbert Collard, qui s’empresse de la poster. Le shit storm est lancé. Insultes, menaces de mort, coups de fil de journalistes, le jeune militant n’échappe à rien.

Sur Twitter, il prend des coups comme il en donne.

En réponse à ceux qui l’accusent d’être antisémite, il publie une vidéo tournée par Première Ligne durant une manif’ de gilets jaunes. On l’y voit vertement remballer des fans de Dieudonné en criant « la seule division est entre les riches et les pauvres ».

Désormais habitué aux attaques sur les réseaux sociaux, il ne veut plus se laisser faire. Il a ainsi récemment décidé, avec son avocat Arié Alimi, d’engager une procédure en justice contre Raphaël Enthoven, après son tweet :


« Et puis la différence, c’est que maintenant j’ai des messages sympas de gens qui me soutiennent. Avant, ça n’existait pas. »

Validé

Accoudé à une rambarde, Taha fait défiler frénétiquement les tweets de la manif des gilets jaunes sur son écran de téléphone. Il n’a jamais loupé un seul acte. Sauf aujourd’hui. Frustré, il s’arrête sur une vidéo de l’Assemblée Nationale prise d’assaut par les manifestants et embrumée par un nuage de lacrymo. « Putain, pourquoi c’est pas moi qui ai cette image », se mord-il les doigts. Surtout qu’il vient d’être embauché par Là bas si j’y suis, l’ancienne émission phare de France Inter, devenue un média indépendant. Son fondateur Daniel Mermet :

« Il aime le terrain, c’est rafraîchissant. Les journalistes ont la flemme aujourd’hui. Lui va éprouver les choses sur place. Il pense avec ses pieds ! »

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Joue avec l'objectif. / Crédits : Yann Castanier

C’est sa vidéo d’Alexandre Benalla qui l’a fait remarquer. 1er mai 2018, le militant boit des verres à la fin de la manif de la Fête du travail avec ses camarades, place de la Contrescarpe. Il aperçoit des CRS à l’extérieur et sent que ça chauffe. Il sort et capture l’image qui fera ensuite le tour des médias : Benalla et Crase en train de molester un couple de manifestants. À ce moment, il ne sait pas qu’il s’agit de collaborateurs d’Emmanuel Macron. Il la partage sur ses réseaux comme une « simple » violence policière. C’est deux mois plus tard qu’une amie lui signale que sa vidéo est sur Le Monde. « Ariane Chemin ne m’a jamais ni crédité, ni appelé », regrette-t-il, y voyant un mépris pour les militants de terrain. « Si j’avais été envoyé en GAV, ni elle, ni les journalistes de Médiapart ne seraient venus m’aider… » Toujours est-il que Mermet, vieux briscard du milieu journalistique, entend parler de ce jeune garçon. Ses vidéos des gilets jaunes, au cœur des rassemblements, lui plaisent. Sa fougue aussi. Il lui propose de couvrir les manifestations pour Là bas si j’y suis. « Il m’a dit “Continue à faire ce que tu fais, comme tu le fais, mais pour nous” », raconte Taha. Contrairement à d’autres rédactions, qui lui ont demandé de mettre un peu d’eau dans son vin :

« Certains m’ont proposé le job en me demandant d’être moins militant. Mais il y a toujours un regard sur l’info, je les trouve hypocrites. J’ai refusé. »

Daniel Mermet complète :

« On défend depuis des années un journalisme hétérodoxe et engagé. Je fais une grande différence entre engagé et militant. Le militant va prendre – voire déformer – n’importe quel fait pour défendre sa cause. Pas le journaliste engagé. »

Chacun sa route

Taha Bouhafs habite en colocation dans le 19ème, avec une copine militante. Elle est d’ailleurs investie aux Européennes, couleur France Insoumise. Sur la table du salon est posé le dernier livre qu’il a lu, Autopsie de Mehdi Meklat. « Un bon gars, très sympa », jure-t-il, ajoutant qu’il a bu un verre avec lui cette semaine. Sur les étagères, les références « gauchistes » sont nombreuses : un livre de Lordon, une tasse FI, un cadre « Pouvoir Populaire », un Que sais-je sur le marxisme, …

Le bonhomme se lance dans un tuto chicha, tout en retournant ses charbons en train de chauffer. « Tu vois ça, c’est du charbon spécial, bio. Meilleur pour la santé, c’est pas de la merde ! Et faut éviter l’aluminium aussi, ja-mais je n’en mets ! » Il poursuit :

« Pendant un moment, je voulais ouvrir ma chaîne et devenir youtubeur chicha. Mais avec les gilets jaunes, et maintenant avec Là bas si j’y suis, c’est plus le bon moment… »

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Youtubeur chicha ! / Crédits : Yann Castanier

En faisant chauffer de l’eau pour son thé, il raconte qu’il a arrêté l’école à 16 ans, quitté la maison familiale dans la foulée et enchaîné les petits boulots :

« Le journalisme, ce n’était pas du tout prévu. T’en connais beaucoup des mecs qui n’ont pas le bac dans les rédactions ? Mon ambition, c’était de ranger des surgelés à Carrefour. Chez moi, quand quelqu’un se faisait embaucher aux espaces verts de la mairie, on faisait une fête ! »

Sa famille s’installe à Échirolles, ville voisine de Grenoble, lorsqu’il a 4 ans. Ses parents étaient professeurs en Algérie. En France, où leurs diplômes ne sont pas reconnus, ils enchaînent les emplois non qualifiés. « On était des pauvres avec un capital culturel. À table, on parlait de politique et d’actualité. »

Il se souvient des étés au quartier. « On se cotisait pour acheter une piscine gonflable à Carrefour et on se posait sur un parking désaffecté. » Il se rappelle aussi de Kevin et Sofiane, deux jeunes décédés dans des bagarres de quartiers. Il a 15 ans. À l’époque, l’événement fait grand bruit :

« En réponse, Hollande et Valls nous ont envoyé plus de police. On avait besoin d’aide, pas de plus de répression. On se faisait déjà contrôler tout le temps. Là, c’était du harcèlement. »

Formation accélérée

« Tu sais, je n’étais jamais sorti de mon quartier, je squattais le fond de la chicha. » Ce sont les manifestations contre la loi travail qui ouvrent son horizon. Printemps 2016. Un copain lui propose d’aller voir ce qui se trame à Grenoble. Pour l’occasion, il a même préparé une pancarte, avec une punchline du rappeur Médine. « Qui a déclenché le plan vigi-primate, ce racisme primaire qui nous transforme en vigiles de Primark ? » Il découvre le cortège de tête, la radicalité. Rencontre de nouvelles personnes. Il ira seul à toutes les suivantes :

« J’étais dans le cortège de tête, je foutais le bordel. On prenait le centre-ville en otage et je kiffais ça ! C’était une manière de me réapproprier un espace qui m’était interdit. Je pensais être assigné à mon quartier. »

Suivra Nuit debout, toujours à Grenoble. Encore enivré des rassemblements contre le loi El-Khomri, il se dit « pourquoi pas ». Mais très vite, il se rend compte qu’il n’y a que très peu d’arabes et de gens issus des quartiers populaires sur les places. Il décide de créer la commission « Quartiers populaires ». Pour prendre la parole devant tout le monde, il se rappelle devoir attendre que chaque commission ait dit son mot. Taha passe en général dans les derniers :

« Je voyais passer les féministes, les écolos, tout le monde. Certains trucs me rendaient complètement ouf ! On me parlait de planter des carottes, alors qu’il y avait des gens qui mouraient de violences policières chez moi ! Je craquais ! »

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"Je l'ai cramé mon TGV max" / Crédits : Yann Castanier

Nuit debout représente surtout une formation accélérée pour le jeune militant, qui apprend un peu de chaque lutte :

« C’était une ultra-politisation hyper rapide ! Et puis je n’avais jamais vraiment discuté avec des blancs. Les seuls que je connaissais, c’était mes profs ou la police. Que des relations conflictuelles. »

Débuts en politique

Mélenchon commence doucement sa campagne présidentielle pendant l’éveil politique du garçon. Curieux, quoique plein de défiance envers les politiques de tous bords, Taha décide de s’inscrire sur le site internet du candidat. À sa première réunion FI, il rencontre plein de jeunes et découvre une effervescence qui lui plaît. Il reste toute la campagne, croise tous les cadres de la France Insoumise. Il a depuis conservé des liens avec les députés Danièle Obono et Eric Coquerel. « Mais j’étais encore le seul arabe. » Raison de plus pour porter les luttes des quartiers. Et puis, pour sa première élection et son premier vote, le garçon voudrait participer à un vrai changement, quelque chose d’utile.

Finalement, Mélenchon n’atteint pas le second tour. Mais la déception à peine passée, il faut enchaîner sur les législatives. La circonscription d’Échirolles regroupe différents quartiers populaires. « Et c’était un mec qui n’avait rien à voir avec nous qui était parti pour être candidat », explique Taha, qui regrette le manque de représentation de ses pairs dans la politique ou les médias. Des amis lui soufflent l’idée de se lancer. Et pourquoi pas ? « Si ce n’était pas moi, qui ce serait ? » Malgré son faible bagage politique, il devient l’un des plus jeunes candidats de la FI :

« On s’est lancés dans une campagne atypique : dans le fond des chichas ! »

S’il n’est pas tout de suite pris au sérieux par les vieux routiers de la politique locale – « Ma première interview pour le Dauphiné, la journaliste m’a dit “Ah mais c’est sérieux ta candidature, c’est pas pour la blague ?” » -, il réussit le tour de force d’arriver troisième à l’élection. 400 voix manquent pour atteindre le second tour. « On quand même réussi à bien les faire chier ! On a été la première force de gauche. »

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Au calme. / Crédits : Yann Castanier

Demain c’est loin

« Et puis après ça, j’avais plus rien à faire… » Loi travail, Nuit debout, les présidentielles, les législatives, autant de moments qui lui ont donné le goût de la politique et de l’action. Et maintenant ? Ça chauffe dans les facs parisiennes. Des blocus se mettent un peu partout en place pour contester notamment contre Parcoursup. Taha saute dans un train. Encore une première :

« C’est triste, mais les gares, ça me fascinait. Je voyais des gens, ils montaient dans le train et ils partaient. C’est nul à dire, mais moi je ne partais pas… »

La suite pour Taha : Paris, les manifs étudiantes, le comité Adama, et puis courir un peu partout en France pour suivre toutes les luttes qu’il peut. « Je l’ai cramée finalement, la carte TGV max ! » Toujours avec son kit vidéo. Il appelle ça sa « passion », courir partout comme il le fait. Et finalement, grâce au journalisme, il a réussi à en faire son gagne-pain. Il ajoute :

« J’ai de l’énergie à revendre maintenant. J’ai l’impression qu’on ne m’a rien laissé faire les 17 premières années de ma vie. »

Il s’est éloigné de la France Insoumise. « Les gens n’arrêtent pas de me dire que je suis un journaliste au service de la FI. C’est pas le cas. » La suite ? Il ne la connait pas vraiment. « Rien n’était prévu », répète-t-il avec un sourire. Et puis il n’a que 21 ans. Son ami Youcef Brakni conclut en riant :

« À 25 ans ? J’espère qu’il sera Président de la République et qu’il aura rassemblé toute la gauche. »


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