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    15 / 01 / 2020

    Un membre en moins et le frigo vide

    « Si je suis aux Restos du coeur, c’est parce que j’ai été mutilé par la police »

    Par Mathieu Molard

    Mutilés par la police, ces Gilets jaunes ont perdu un oeil, une main ou des dents. S’ajoute le traumatisme psychologique mais aussi souvent l’extrême précarité financière. Ils racontent leur quotidien entre arrêt-maladie, chômage et restos du coeur.

    Appart’ Hôtel de Montpellier (34) – La petite bande descend au compte-gouttes. Comme souvent, les moins jeunes sont les plus ponctuels. Assis sur les fauteuils du hall d’accueil, Alain et Yann sirotent un café-machine. Le petit dej’ est à 11 euros, trop cher pour eux. Vanessa s’est offert ce petit luxe. En douce, la blonde souriante multiplie les allers-retours entre la cantine et l’entrée pour ravitailler les copains. Les madeleines ont la cote ! Puis elle exfiltre quelques cafés, avec la bienveillance du jeune homme à l’accueil.

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    Yann (à gauche) et Alain (à droite) sont avec quelqu'un qui fait n'importe quoi. / Crédits : Mathieu Molard

    Pour ce week-end qui rassemble les Gilets jaunes blessés, l’hôtel et les billets de train ont été financés par une cagnotte en ligne [disponible ici ]. Mais les 1.000 euros et quelques, récoltés par leur collectif des Mutilés pour l’exemple, ne permettent pas de prendre en charge tous les repas. Alors ce week-end, certains se serrent la ceinture. « En plus, la semaine prochaine, je vais manger des pâtes », lance Alain en rigolant. Une manière pour l’ex-militaire de dédramatiser un quotidien pas bien rose depuis sa blessure à l’acte III des Gilets jaunes. Le 1er décembre 2018, il s’était posté sous l’Arc de triomphe en train de régler son appareil photo quand un tir de LBD l’a percuté à la carotide.

    Les restos du coeur, c’est le vendredi

    Depuis c’est la dégringolade. Il y a la douleur, la blessure qui s’infecte et surtout le traumatisme. « Aucun des mutilés que j’ai évalué n’échappe au syndrome de stress post-traumatique », explique Ève Richard. La psychologue montpelliéraine accompagne bénévolement ces Gilets jaunes mutilés. Pour Alain, ce sont des troubles du sommeil, des angoisses et des accès de colère « dès qu’on atteint à [sa] dignité », comme il dit. Un client qui le dépasse à la caisse du supermarché ou un automobiliste mal embouché peut lui faire « péter un plomb ». Il n’est pas en état de reprendre son taf auprès des enfants autistes, juge la médecine du travail.

    À REGARDER AUSSI NOTRE DOCUMENTAIRE : « Gilets jaunes, une répression d’État »

    Les cinq ans qui le séparent de la retraite lui semblent interminables. « Je n’ai plus que les indemnités » pour vivre, mais toujours les crédits à rembourser. « Ça m’a foutu dans la mouise », soupire-t-il. Un euphémisme. Le bonhomme aux lunettes rectangulaires se nourrit grâce aux Restos du coeur. La distribution de colis alimentaires, c’est le vendredi aprem’ « à 15h pile ». Et l’avant-veille, il était déjà dans le train. Alors la semaine prochaine, ça sera régime :

    « Je veux dire aux gens que si j’en suis là, si je suis aux Restos du coeur, c’est parce que j’ai été blessé par la police. »

    Pas de chicots, pas de taf

    Yann, son acolyte de petit dej’, a lui aussi du mal à manger. Notamment parce que les policiers lui ont éclaté les chicots. Le Toulousain sortait du boulot quand il a croisé une manif nocturne de Gilets jaunes. « J’ai décidé de les suivre un petit peu. » Cinq minutes plus tard, la police charge le cortège, matraques au clair. Les coups pleuvent et Yann reste sur le carreau. « Je me suis réveillé plusieurs minutes après et j’étais tout seul. » Il est sévèrement touché : fracture de la mâchoire en haut et en bas, 11 dents ont sauté.

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    Dans l'appart' hôtel de Montpellier. / Crédits : Mathieu Molard

    Pas facile pour mastiquer, mais encore faut il avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Et chez Yann Sa cagnotte, le frigo n’est pas toujours très plein. Le gaillard à la barbe poivre et sel a plus de vingt ans d’expérience dans la restauration. « Jusque-là, je trouvais toujours du travail. » Mais désormais les patrons se montrent réticents et les contrats se font rares. « Financièrement c’est la merde », lâche-t-il. Pendant quatre mois, il a dû tenir avec 150 euros par mois. « Là, j’ai récupéré le RSA et quelques extras par-ci, par-là. » Pas assez pour se refaire le sourire : « C’est 18.000 euros à peu près. » Difficile dans ces conditions d’élever sereinement ses gamins de neuf et 12 ans. La gorge serrée, il raconte :

    « Cette année, il n’y a pas eu de Noël pour eux. Ça fait bizarre de le dire. Mais heureusement, mes enfants ne sont pas bêtes. Ils savent que c’est dur, qu’il faut attendre les soldes. »

    Un heureux événement

    10h15 environ. Sur le perron de l’hôtel, les mutilés grillent une cigarette, tout en pestant sur les retardataires. Un petit groupe se met finalement en route. À pied, direction La carmagnole. La maison coopérative accueille la conférence de presse du collectif des Mutilés pour l’exemple. Dylan et sa copine font le bref trajet en voiture. Mais la vieille guimbarde peine à démarrer. « C’est le carter qui est pété », explique Émilie. Son copain, cheveux impeccablement gominés, soulève le capot pour remettre un peu d’huile dans le moteur. Le véhicule ne démarre toujours pas. « Il y a un problème avec les bougies aussi. » Dylan s’apprête à pousser la voiture, quand finalement celle-ci se met en marche.

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    Dylan a 19 ans, il a été éborgné par une grenade de désencerclement. / Crédits : Mathieu Molard

    Le jeune couple (19 ans pour lui, 21 pour elle) habite dans un petit village à l’écart de Montpellier. Impossible donc de s’en sortir sans être motorisé. Mais une nouvelle voiture est largement au-dessus de leurs moyens. Éborgné par une grenade de désencerclement le 27 avril 2019, Dylan a dû abandonner son job de manutentionnaire. Après ses six mois d’arrêt maladie, il a repris en intérim mais les missions se font rares. Émilie a aussi lâché son taf, quelques jours après le drame. « Je ne tenais plus. » Depuis, à part un peu de ménage par-ci par-là, rien. Alors la voiture, « faut encore qu’elle tienne trois mois. Après mon père va nous en filer une », explique Dylan Sa cagnotte. La nouvelle sera plus spacieuse que leur Golf. Une « familiale »… car ils attendent un heureux événement pour le début de l’été. Un sourire éclaire leurs visages quand ils évoquent le futur bébé.

    Dans la misère

    Finalement la voiture arrive à bon port. Les chaises sont déjà installées dans la petite salle de La Carmagnole. Dans un coin, Paul accroche ses portraits des mutilés. Depuis plusieurs mois, le jeune photographe accompagne discrètement le collectif. Ces photos, commencées en école, sont pour lui une manière de soutenir leur combat. Pendant ce temps, Dylan, Laurent et Ève suspendent sur le mur du fond une longue banderole sur laquelle sont imprimés les visages ensanglantés. Peu à peu, les journalistes, mais aussi des soutiens, prennent place face aux 12 mutilés.

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    Le collectif des Mutilés pour l’exemple a fait sa conférence de presse. / Crédits : Mathieu Molard

    Laurent, casquette beige vissée sur le crâne, ouvre la valse des témoignages. À l’acte VII, il a pris « un LBD dans la cuisse la matinée et un dans la tête l’après-midi ». Physiquement, ça va. Psychologiquement aussi, dit-il. Vanessa, assise à ses côtés, modère d’un mouvement de tête. Laurent se reprend, reconnaissant à demi-mot que tout n’est pas si simple. « On fait son solide, quoi. » Les récits s’enchaînent, difficilement soutenables : os fracturés, yeux détruits, main arrachée. Des vies en suspens. Et puis le sentiment d’injustice, avec ces procédures de l’IGPN qui n’aboutissent à rien.

    À REGARDER AUSSI : « Supporters comme Gilets jaunes, on a été mutilés pour nos idées »

    Kaïna, lunettes de soleil sur le visage, comme pour ne pas trop se dévoiler, prend la parole. « J’ai reçu un LBD le 29 décembre à la gare. Le même jour que Laurent et Yvan. » Son voisin de gauche, un ancien policier à la longue barbe grise, lui aussi blessé par un tir de LBD. « C’était la même charge. On ne faisait rien, on était pacifiques », explique-t-elle presque à voix basse. Elle en détaille les conséquences. Au fil du récit, le ton se fait plus ferme. « Ma vie a changé. » Ancienne responsable en boulangerie, elle a tout perdu ou presque. Son appartement et son travail :

    « Financièrement, on est au plus bas. Il y a des gens qui vivaient bien. Ils sont sortis pour les plus miséreux qu’eux et qui aujourd’hui sont dans la misère. Moi je suis sortie pour les SDF et aujourd’hui je suis SDF. Je ne dors pas dehors parce qu’il y a des gens qui m’hébergent. Mais j’ai 32 ans, j’ai toujours payé mes factures et un coup de flashball a tout détruit. »

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    Kaïna était responsable en boulangerie. Depuis sa mutilation, elle a perdu son appartement et son travail. / Crédits : Mathieu Molard

    Elle raconte aussi ses coups de blues ou la difficulté d’accepter la tendresse des autres. Même celle de ses propres enfants. Dans l’assistance, certains épongent discrètement une larme.

    Une affaire d’assurance

    12h45, la conférence de presse vient de se terminer. La petite bande n’a pas trop le temps de souffler. Dans à peine plus d’une heure, la marche doit partir du centre-ville. Il faut encore manger. Ça sera un sandwich acheté à la va-vite dans un supermarché. En grignotant son casse-dalle, assis sur les escaliers de la place de la Comédie, Antoine détaille sa situation. Il est, au départ, un peu hésitant. « Tu sais moi, l’argent ça va. J’ai eu beaucoup de chance. Il faut surtout parler des autres. » Le brun aux traits fins a eu la main arrachée par une grenade lacrymogène, la GLI-F4, le 8 décembre 2018 à Bordeaux. Ses frais médicaux et la prothèse ont été pris en charge par la sécu et l’assurance. « Je suis à la MAIF. “Assureur militant”, je croyais que c’était du bluff, mais ils ont fait le job », rigole-t-il (placement de produit non sponsorisé). La société a même pris en charge la perte de « potentiel salaire » à hauteur de 4.000 euros, car il devait signer un nouveau contrat d’animateur auprès de jeunes enfants.

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    Le groupe pose devant la gare. / Crédits : Mathieu Molard

    Antoine se marre souvent. Il est du genre à multiplier les vannes sur son handicap et à se ramener en manif grimé en capitaine crochet. Peut-être une manière de se protéger, ou simplement son caractère. Sa « chérie » elle-même ne sait pas toujours. Ensemble, ils vont de l’avant. Grâce à son indemnité de travailleur handicapé, Antoine a pu reprendre des études de géographie pour devenir « agent de développement local dans un quartier populaire ». Il touche 900 euros tous les mois, « ce n’est pas un smic. Après j’ai le soutien de la famille. Évidemment, je finis dans le rouge tous les mois mais je m’en sors ! » Il se refuse à faire une cagnotte. « Ceux qui me proposent, je les redirige vers d’autres qui en ont plus besoin. »

    Les indemnités qui tardent

    Vanessa est de ceux-là Sa cagnotte. Sur la place centrale de Montpellier, la trentenaire passe d’un groupe à l’autre pour s’assurer que tout roule. Aider les autres semble parfois plus simple que prendre soin de soi-même. Avec 324 euros de la sécu et 200 euros d’APL, elle n’arrive plus à joindre les deux bouts. Sa demande de RSA est encore bloquée dans les méandres de l’administration. Sa reconnaissance de handicap aussi.

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    Vanessa a perdu son oeil. En mai, elle avait témoigné dans le documentaire de StreetPress : « Gilets jaunes, une répression d'État » / Crédits : DR

    Quant à la demande de FGTI (Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions), elle a été rejetée à deux reprises. « C’est pour les victimes qui ont au moins 30 jours d’ITT, moi je suis à 120 jours », soupire-t-elle. Elle demande 15.000 euros. Presque dérisoire pour tenir jusqu’à un éventuel procès qui n’arrivera pas de si tôt. Presque dérisoire quand on a perdu un oeil. En attendant c’est la solidarité qui lui permet de vivre :

    « J’ai une petite grand-mère qui m’a envoyé un petit mandat pour Noël. Pour être sûr que je puisse au moins avoir un bon repas pour les fêtes. C’est touchant mais en même temps ça fait mal. »

    15h. Dernière clope et en marche. Le cortège s’élance dans le centre-ville de Montpellier. « C’est réussi, non ? », interroge Mélanie Sa cagnotte, un sourire en travers du visage. Elle est venue d’Amiens pour participer à ce week-end entre mutilés. Tout en avançant, elle tente d’estimer le nombre de participants. Quelques centaines à la louche. Les premiers slogans montent de la foule :

    « La police fait son travail, ça crève les yeux ! »

    Ils n’apparaissent pas dans le papier, mais ils ont également été mutilés et ont besoin d’un coup de pouce (cliquez sur les prénoms pour aller sur leurs cagnottes) :
    Xavier, Franck, Floriane, Sébastien, Gwendal, David B., Jérôme, David D., Frédéric

    Edit le 15/01 : Le collectif Désarmons-les! (très sérieux sur le sujet) a également lancé une cagnotte à destination des blessés par les armes de la police. C’est par ici.

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