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    18 / 03 / 2020

    Forcés à travailler contractuellement ou par précarité

    Les chauffeurs-livreurs ont « l’impression d’être moins importants que l’économie du pays »

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Ils sont chauffeurs-livreurs pour Carrefour et Amazon ou coursiers pour Deliveroo. Obligés de travailler contractuellement ou par précarité, ils tentent de se protéger du coronavirus comme ils le peuvent.

    « J’espère juste ne pas tomber sur le mauvais digicode ou le mauvais ascenseur… » À l’autre bout du fil, Amine (1) est fataliste. Comme d’autres livreurs ou chauffeurs-livreurs, le vingtenaire continue de travailler et de sortir alors que le confinement dû au coronavirus a mis une partie des Français en télétravail depuis l’allocution d’Emmanuel Macron, lundi soir.

    Avant cette prise de parole, Houcine était « un peu inquiet ». Il espérait que le président dise à tout le monde « de rentrer chez nous ». Peine perdue, le lendemain il était à nouveau dans l’entrepôt de Carrefour où il travaille depuis septembre dernier. Sitôt le discours fini, l’entreprise française a même envoyé un mail pour indiquer qu’elle renforçaient sa « capacité de livraison à domicile ». Même son de cloche pour Cdiscount, qui a mailé à ses consommateurs : « Continuer à vous servir au mieux est notre priorité ».

    Obligés de sortir

    « Strictement rien n’a changé, si ce n’est qu’on a une feuille pour circuler. Il y a peut-être moins de professionnels à livrer mais plus de particuliers », indique Antoine (1), chauffeur-livreur depuis un mois. Il travaille pour un sous-traitant de « grosses entreprises ». Tous les matins, il se rend chez son employeur pour récupérer son camion. « On va ensuite chercher les colis de tout ceux qu’on livre : Amazon, Cdiscount… », liste cet homme de 29 ans, qui habite près d’Albi (81). Il approvisionne aussi les grandes enseignes de magasins et « tout ce qui est pharmacie, opticien… ». S’il n’est « pas réellement » inquiet face au coronavirus, parce qu’il ne se considère pas « à risque », il pense avoir « de fortes chances d’être infecté ». Mais comme il est salarié, il n’a pas le choix :

    « Tant qu’on n’est pas au chômage technique, on est obligé de continuer. »

    De son côté, Houcine est plus inquiet. Chez Carrefour, il alterne entre les shifts du matin et de l’après-midi : 5h30-10h30 d’un côté, midi-20h de l’autre. « Parfois, certains font des heures supps avec le matin et l’aprem. Dans ce cas-là, c’est 5h30-19h environ. » Il bosse avec Carrefour depuis plus de six mois, mais il a déjà travaillé dans le secteur, chez DHL. Comme Houcine, Antoine est dépité quant aux décisions prises :

    « J’ai l’impression qu’on nous envoie au charbon pour livrer des télés ou autres. Rien d’essentiel. J’ai l’impression d’être moins important que l’économie du pays. »

    Le choix de travailler ou non

    Livreur Deliveroo depuis trois mois, Amine n’est pas dans une situation où il a « envie d’arrêter de travailler ». Cet étudiant algérien de 24 ans a besoin d’argent pour payer son loyer en région parisienne. « Si je ne travaille pas, je n’ai pas de revenus ». Il a failli repartir en Algérie avec les rumeurs de confinement total qui ont circulé lundi. « Je pensais que ça allait nous concerner nous aussi [les livreurs, ndlr]. Je ne voulais pas rester confiner ici et je préférais être en sécurité avec ma famille », raconte-t-il. C’est à l’aéroport qu’il voit le discours du président sur YouTube. Il comprend qu’il va pouvoir continuer à bosser. Le lendemain, il a repris son sac isotherme. « Ça a redémarré mais uniquement avec les restaurants ouverts : Mcdo, Burger King et les Japs. » Moins de créneaux horaires, donc moins d’heures de travail : « J’ai en moyenne trois commandes par heure et je taffe trois ou quatre heures ».

    « Chez les livreurs, le sentiment est partagé : beaucoup continuent malgré tout parce qu’ils ne peuvent pas perdre leurs revenus. Surtout qu’on ne sait pas combien de temps ça va durer. Certains sont prêts à se mettre en danger pour continuer à toucher leur argent », analyse Damien Jeanniard, secrétaire général du syndicat des coursiers autonomes de Loire-Atlantique (Scala), livreur depuis trois ans à Nantes (44). Au sein du mouvement, né en décembre dernier, tous les livreurs ont décidé d’arrêter leur activité :

    « On était tous d’accord sur le fait qu’on ne pouvait pas cautionner ce jusqu’au boutisme des plateformes, comme Deliveroo et UberEats, et leur logique de rentabilité à tout prix. »

    La semaine dernière, la CGT (dont dépend le Scala et quatre autres syndicats similaires à travers la France) a demandé au ministère du Travail le paiement par les plateformes d’un revenu de remplacement « afin qu’il soit à la hauteur de nos rémunérations habituelles », détaille le Nantais. Mais aucune réponse des Deliveroo, UberEats ou Frichti pour le moment.

    La crainte de propager le virus

    Si les membres du Scala se sont arrêtés, c’est à la fois pour se protéger mais surtout pour les autres. « Si on se met en danger, ça nous regarde. Mais le risque, c’est de le transmettre. On ne veut contaminer personne », lance Damien Jeanniard.

    En semaine, chaque coursier peut rencontrer 150 clients ainsi qu’une cinquantaine de restaurateurs et d’employés. « Donc si on est en incubation pendant une semaine, on peut contaminer 200 personnes sans s’en rendre compte », calcule-t-il. Pour Houcine ou Antoine, les chauffeurs-livreurs de Carrefour et du Sud-ouest, c’est encore pire : ils croisent une centaine de personnes à la journée. « Si un est contaminé à l’entrepôt, il me dit bonjour, je l’ai aussi. Et je peux le passer à cette centaines de gens. Elles peuvent le filer à d’autres et ainsi de suite », explique Antoine. D’autant qu’au sein de son entrepôt, les chauffeurs-livreurs continuent de faire émarger les clients avec leur stylo « s’ils n’en ont pas » et restent parfois à moins d’un mètre d’eux. Il a pourtant reçu des consignes basiques, comme se laver les mains, mais ces mesures sont jugées « hypocrites » :

    « On ne peut pas les respecter, on n’a pas le temps. On doit aller vite, être prêt avant une certaine heure. S’il faut mettre des gants, se changer, se laver les mains… Non, on n’a vraiment pas le temps. Déjà, sur la route, on doit aller plus vite que ce qui est autorisé. »

    Sur les réseaux sociaux, d’autres chauffeurs-livreurs ont également fait part de l’hypocrisie de la situation. « Je n’ai pas le droit d’aller voir ma famille, les amis. Par contre, je dois livrer 87 clients dans la journée. Toucher 87 interphones, portes, lumières », a écrit l’un d’eux.

    Des stratégies controversées

    Du côté de Carrefour, Houcine rappelle que l’entreprise fait prendre la température des travailleurs « depuis que le virus s’est propagé ». « Si elle est trop élevée, on ne travaille pas », précise l’homme de 23 ans en klaxonnant. Lui se protégeait déjà avant le confinement en portant des gants et en ne donnant pas son téléphone à la vingtaine de clients qu’il croise par jour. Mais le risque demeure. « Si je l’ai, ça va se propager vite chez moi, à ma mère ou ma soeur. J’ai peur pour ma santé et celle de ma famille. »

    Même stratégie chez Amine de Deliveroo, qui porte des gants toute la journée :

    « J’essaie de ne pas me toucher le visage. Et quand je livre, j’essaie de toucher au minimum la commande, avec le bout de mes doigts. Après, ce sont des précautions personnelles. Je ne sais pas si tout le monde fait ça. Mais la plupart des livreurs jouent le jeu. »

    Les plateformes de nourritures à domicile ont d’ailleurs fait leur com’ sur la livraison « sans contact ». Amine détaille : « Au restaurant, on pose le sac isotherme. Une personne met le plat dedans. On récupère le sac et c’est pareil pour la livraison, on pose le sac devant la porte et on laisse le client récupérer le plat. On doit nettoyer notre sac isotherme avant chaque session aussi. » Mais la stratégie sanitaire est décriée par le Scala et Damien Jeannard :

    « Au début de l’épidémie, ça semblait suffisant. Maintenant, ça ne l’est plus. »

    Antoine est du même avis. « Il y a des gens qui préparent la nourriture. Donc ça a été touché. Ça ne marche pas. Si vraiment ils voulaient éviter la propagation, il faudrait tout arrêter d’un coup », expose ce dernier, qui ne digère pas le double discours du gouvernement :

    « S’ils voulaient nous confiner, il faudrait nous confiner totalement… Et pas qu’une certaine partie de la population. »

    (1) Les prénoms ont été modifiés

    Photo d’illustration issue de Wikimedia Commons, prise par Lionel Allorge le 22 mai 2015._

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