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    19 / 06 / 2020

    « On ne laissera pas prendre la parole des concernés »

    Le Mouvement de l’immigration et des Banlieues, matrice politique du comité Adama

    Par Inès Belgacem , Nnoman Cadoret

    Assa Traoré et sa garde ne cessent de le répéter : « Nous sommes les héritiers du Mouvement de l’immigration et des Banlieues » (MIB). Samir B. Elyes, ancien du MIB et membre du comité Adama, nous raconte l’histoire de cette organisation politique.

    « On est tous des enfants du MIB. » Le Mouvement de l’immigration et des Banlieues est né en 1995 et Samir B. Elyes pourrait en parler des heures. Attablé chez lui ce jour-là, Diané Bah et Mahamadou Camara, dont les deux frères respectifs, Ibrahima et Gaye, sont morts dans le cadre d’interventions policières. Ils parlent politique, discrimination et des manifestations à venir. « Le MIB nous a donné une école. Ils nous ont expliqué comment s’impliquer dans nos quartiers. Qu’on pouvait prendre la parole, que personne n’avait à parler et à agir pour nous », continue Samir.

    Une fois les parts de gâteau terminées et les verres d’Oasis vides, il s’isole sur sa terrasse, une clope à la main, pour raconter l’histoire des radicaux des luttes de l’immigration. Ceux qui, d’après lui, on réussit à agir à l’échelle locale, pour se faire entendre dans le débat public national. Ceux dont aujourd’hui s’inspirent le Comité Vérité pour Adama – dont il fait partie – et la majorité des autres comités de victimes de violences policières. Dans toute la France, le Mouvement de l’immigration des banlieues a créé un réseau de militants, formés et soudés. Ils créaient des comités et scandaient « Justice et vérité » ou « Pas de justice, pas de paix » des années en arrière :

    « Les luttes ont une histoire, nos quartiers ont une histoire, c’est ça que je veux te raconter. »

    Samir est un enfant du MIB, un mouvement politique né à la suite de la Marche de 1983, surnommée par les médias La Marche des beurs. À l’époque, les marcheurs sont reçus à l’Elysée et leur action fait grand bruit. Une partie décident de faire confiance aux promesses de Mitterrand et rejoignent des mouvements institutionnels comme SOS Racisme, pour changer les choses de l’intérieur. « D’autres ont refusé et ont compris qu’il ne fallait laisser personne parler à la place des concernés. » Samir a appris aux côtés de cette frange des marcheurs, en 1997. Il cite avec admiration et respect Tarek Kawtari, Farid Taalba, Nordine Iznasni, Mohamed Hocine, Fatiha Damiche et d’autres fondateurs du MIB. « Je veux te parler d’eux. »

    StreetPress : Dans l’histoire des luttes, on parle beaucoup des assos d’alphabétisation ou de sports, mais très peu des organisations politiques dans les quartiers. Politiser les quartiers était compliqué ?

    Samir B. Elyes : Oui, parce qu’on était au début de la construction des grands ensembles, dans les années 70 et 80. Les populations immigrées y sont arrivées et il fallait construire de nouvelles communautés et sociabilités. En les intégrants, après les bidonvilles, les gens se sont aperçus que rien ne changeait. Ils avaient certes des toilettes, des salles de bain, une cuisine, ils habitaient dans du dur. Mais les violences policières, les crimes sécuritaires et racistes, les discriminations à l’embauche, l’école au rabais, tout ça a continué.

    C’est pour ça qu’aujourd’hui, cette histoire, il faut la raconter. Pour ne pas retomber dans les travers du passé. Quand tu vois SOS Racisme, mardi [9 juin 2020, SOS Racisme a organisé un rassemblement en commémoration à Georges Floyd], qui refait surface sur les violences policières, on a envie de leur demander, où étiez-vous ? Vous pensiez que les violences s’étaient arrêtées ? Où étiez-vous quand Adama (2016) est mort ? Quand Lamine Dieng (2007) est mort ? Quand Hakim Ajimi (2008) est mort ?

    L’antagonisme avec SOS racisme date de 1983. Que leurs reprochaient les marcheurs ?

    Rien n’allait. À partir du moment où tu es chapeauté par un parti politique, comment être autonome ? Tout le monde savait que le Parti socialiste était derrière SOS. Ils ont étouffé les véritables revendications des quartiers, dont les crimes racistes et sécuritaires, qui font partie de la culture de la police française. Eux ont préféré affirmer qu’il ne s’agissait que d’une poignée d’individus. Non ! La police française a une histoire, celle de la colonisation. Les similitudes entre cette histoire et le traitement des habitants de quartiers ont été minimisées.

    Tous les problèmes de la Marche ont également été minimisés. Ils ne parlaient pas du chômage, de la lutte des classes, de choses qui nous concernaient directement. On voulait avoir accès aux mêmes droits que les autres, comme l’école de la République et pas à une éducation au rabais. Tout ça n’apparaissait pas dans les revendications de SOS. Ils ont aussi apporté le clientélisme, qui jusqu’à aujourd’hui a détruit nos quartiers. Ça nous a fait énormément de mal.

    Avant le MIB en 1995, les fondateurs créent Convergence 84 en 1988 et Résistance des banlieues en 1991, dont la grande revendication était la double peine. Qu’est-ce que c’est ?

    La double peine concerne les enfants issus de l’immigration, nés en France ou au bled, résidents français. Quand ils faisaient une bêtise, ils étaient condamnés à une peine de prison. Jusque-là, pas de problème. Mais on leur ajoutait une deuxième peine : après avoir fait leur temps de prison, ils étaient expulsés et ne pouvaient plus entrer sur le territoire Français. Beaucoup étaient mariés et avaient des enfants. On leur demandait d’abandonner leur vie. Leurs parents sont arrivés dans les années 70 dans un pays qui se revendiquent des droits de l’homme. La double peine brise des hommes, mais aussi la vie de femmes, d’enfants, de familles. Et combien sont morts en essayant de revenir en France ? Le PS et SOS ont toujours fait en sorte d’étouffer ces questions.

    En 1995, ces militants de la Marche et contre la double peine créent le Mouvement de l’Immigration des Banlieues pour aller plus loin et parler des crimes racistes de la police. Youssef Khaif meurt en 1991 d’une balle derrière la tête par le policier Hiblot. Aïssa Ihich en 1991. Jawad Zaouiya arrêté en 1996, meurt en prison. Son père s’est battu pendant des années pour réclamer justice. Et le MIB avec.

    Le MIB a été une des premières organisations à se battre contre les violences policières en France ?

    Aujourd’hui, on parle des violences policières. Mais, à l’époque, c’était quelque chose de descendre dans la rue pour dénoncer le racisme dans la police française. Certains veulent réécrire l’histoire de la police, mais on n’est pas bête, on a lu des Maurice Rajsfus, des Mathieu Rigouste.

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    Sur les plateaux de télé, les représentants de SOS expliquaient que la solution pour renouer le dialogue avec la police était d’organiser des matches de foot… Ah bon ?! C’est les matches de foot qui vont arrêter les crimes racistes ?! Ce discours déresponsabilise la police. Si ces crimes sont commis depuis tant d’années en France, ce serait à cause d’un problème de dialogue… Tu te rends compte de la manière dont on essaie de nous infantiliser ?!

    Quelle était l’alternative à ce discours ?

    Former les habitants à retourner chez eux et à prendre le problème à bras-le-corps. Un problème à l’école ? On organise du soutien scolaire. On fait aussi des permanences pour aider les personnes qui ont des problèmes de logement. On aide les gens à avoir accès à leurs droits. C’est des trucs cons ! Dans les mairies, tu as le CCAS, le Centre Communal d’action sociale. On était une forme de CCAS autonome. Non-institutionnel. Je pense qu’on devrait revenir à ça. En expliquant qu’il n’y a pas de porte-paroles dans nos quartiers. C’est aux habitants de s’organiser eux-mêmes et de prendre la parole en tant que groupe.

    C’est pour cette raison que le MIB s’est organisé en comité dans la plupart des quartiers de France, ce qui a inspiré aujourd’hui la formation en comité des familles victimes de violences policières ?

    Absolument. Quand tu regardes le comité Gaye à Champs-sur-Marne, ils vont au-delà des violences policières. Le comité est investi dans la politique de la ville auprès des habitants. Ils ont participé à la campagne municipale de 2020 de la maire, avec des négociations pour faire valoir leurs revendications.

    Le rôle d’un comité est de rester dans son quartier et de construire des actions. Il ne faut pas nous réduire aux violences policières. On se bat pour l’avenir de nos enfants. Si tu ne mets pas en place des choses, si tu ne laisses pas un héritage, comment tes enfants vont s’organiser derrière ? Le combat ne se finit pas.

    Aujourd’hui, les comités semblent tous utiliser les mêmes ressorts, issus du MIB. Lesquels ?

    La méthodologie est toujours la même : on part d’un combat local et on essaie d’en faire un débat national. Quand je vais à Beaumont, est-ce que je vais pouvoir installer un rapport de force ? Bien sûr que non. Ce sont les gens qui connaissaient Adama Traoré, les habitants du quartier, en tant que groupe. Nous, on est là avec eux pour s’entraider, mais on ne pourra pas le faire pour eux.

    Le MIB est une école de formation et un réseau. Aujourd’hui, c’est simple : tu vas à Montpellier, tu vas voir Hamza Aarab qui milite sur place ; aux Ulis, tu trouves Olivier Fik’s et Choukri ; à Toulouse, il y a les frères Amokrane ; à Dammarie-les-Lys, on est là avec Faudel. Dans chaque ville, le MIB a formé des militants qui ont reproduit leurs enseignements.

    Assa Traoré réédite ce qu’on a fait pendant 30 ans. Elle défend son frère Adama, ses autres frères en prison et les habitants de Beaumont et de Persan. Et depuis 2016, elle a fait le tour des quartiers populaires de France, pour créer du lien et un combat commun, sans jamais abandonner le local. Tout part du local.

    Quand est-ce que tu rencontres le MIB ?

    Le 17 décembre 97, quand la police assassine Abdelkader Bouziane d’une balle derrière la tête à Dammarie-Les-Lys, dans ma ville. Cette rencontre a été déterminante, elle a changé nos vies, aux mecs du quartier et à moi. À l’époque, j’ai 22 ou 23 ans, et, avec les gars, on va à l’école. On subit les violences policières. On se bat avec la police. Quand on peut, on fait des révoltes. C’est ce qu’on connaît depuis tout petit. Et le MIB change tout. Ils viennent, ils nous parlent, ils nous écoutent. « Qu’est-ce que vous voulez faire ? Dans quel but ? » Nous on leur répond : « Abdelkader est mort, on se révolte ». C’était la seule option. Mais ils nous expliquent que ce n’est pas une fatalité. Il existe un autre chemin, mais ils ne nous en parlent pas maintenant.

    Avril 98, on fait connaissance avec le MIB. Ils nous invitent à Nîmes pour une fête. On monte dans le bus et on est impressionné. Un bus qui part de Paris, déjà, c’est une organisation pour nous. On s’arrête à Montpellier, on fait une manif’ pour un double peine. Incroyable ! Ils arrivent à entrer dans la préfecture et, ce jour-là, j’entends Fatiha Damiche, Tarek Kawtari et Farid Taalba [deux des fondateurs du MIB, issus du Blanc-Mesnil et de Monfermeil] parler au préfet. On s’est dit « Ah ouais ». On a découvert le rapport de force politique. Ils ont utilisé des références historiques, des arguments. On ne venait pas faire une occupation basique, non non ! Ils expliquaient pourquoi ils étaient là, pourquoi ils allaient rester et pourquoi ils allaient revenir.

    Ce jour-là, on voit aussi un truc fou : ces gens confrontent la police à visage découvert. Nous, on était persuadé qu’on allait aller en prison, en garde à vue, avec un outrage, on ne connaissait que ça. Mais non, ils parlaient avec la police et installaient un rapport de force. Ça n’était pas à la police de décider ce qui allait se passer. On pouvait prendre nos vies en main.

    C’est un moment où tu découvres tes droits ?

    Oui, on découvre des droits. Mais des droits qui ne nous sont pas accessibles, en fait. Et pour lesquels on va devoir se battre. On découvre aussi toute une méthodologie du MIB. Je reprends, on arrive ensuite à Nîmes, où on voit la fête et le réseau. Des gens de Lyon, Vaulx-en-Velin, Toulouse, Paris et sa banlieue, de divers quartiers différents.

    Nous on rentre à Dammarie après tout ça. On va voir les gars du quartier et on leur dit « Eh c’est bon ! On sait ce qu’on va faire : on va expliquer aux gens qu’Abdelkader Bouziane a été tué par des policiers et que ça ne s’est pas passé comme eux le disent ». Et le MIB nous a suivi et ont continué à nous former. Quand on se déplaçait avec eux, ils ne prenaient pas la parole à notre place quand il s’agissait de parler d’Abdelkader et des violences qui nous touchent à Dammarie. C’était magnifique !

    Qu’est-ce que ça a changé à Dammarie ?

    Grâce au MIB, on s’est organisé et on a pu agir dans notre ville. On a réussi à entrer dans un commissariat et à faire sortir un gars à travers un rapport de force politique. On a compris beaucoup de choses à travers cette action.

    On nous apprend qu’un gars du quartier s’est pris des coups de matraques et a été embarqué pour quelque chose qu’il n’a pas fait. On décide d’aller avec 50 personnes devant le commissariat. Un policier sort. Nous, on met en pratique ce qu’on a appris avec le MIB. Très poliment, on lui dit : « Bonjour, on sait que vous avez fait telle intervention. Le gars n’a rien fait. Apparemment, il se serait pris des coups. On veut voir votre chef ». Le policier est choqué. « Comment ?! », il dit. On insiste, il nous explique que ce n’est pas possible, nous demande pour qui on se prend. On lui explique calmement qu’on veut parler avec le commissaire et pas avec lui, étant donné qu’il n’a pas le pouvoir de le relâcher.

    On reste 2 heures, on ne bouge pas. On crie « Pas de justice pas de paix ». On fait des discours pour expliquer pourquoi on est là. Le commissaire finit par descendre et nous demande ce qu’il se passe. Il nous connaît, on avait déjà installé un petit rapport de force pour d’autres actions. « Voilà, le mec que tu as là, on sait que ce n’est pas lui. Il a pris des coups. Si tu ne veux pas que ça se transforme en nouvelle mobilisation – on était capable de lancer un meeting le soir même avec encore plus de monde – fais le sortir ». Ils connaissent le MIB, ils savent de quoi on est capable. Il est entré et cinq minutes plus tard on avait le gamin avec nous. Et on est reparti jouer au foot ou aux cartes. Et tous, on s’est dit : « On peut faire ça ? Très bien, on va s’attaquer à la mairie et parler des discriminations, de racisme, de violences policières, de nos écoles ».

    Vous agissiez pour aider les habitants de Dammarie. Mais quels liens vous entreteniez avec les autres militants du MIB des autres villes ?

    Je vais t’expliquer. L’année d’après, 98, Pipo meurt à Toulouse. Il a été touché d’une balle dans le ventre par un policier à 2h du mat’. Et il l‘a laissé agoniser dans la rue pendant 3h. C’est une dame qui le trouve en promenant son chien. Il faut que les gens prennent conscience que les quartiers ont une histoire et que celle-ci est… J’allais dire honteuse mais c’est pire que ça. Honteux n’est pas un mot assez fort.

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    Nous on voit ça à la télé, que les mecs sur place s’organisent comme à Dammarie. C’est un moment où on a compris qu’on pouvait aussi se soutenir entre quartiers. Même à 800 km. Et on y va, et on soutient leur combat, pour montrer qu’il y a des moyens de s’organiser et de mettre à mal les versions de la police qui étaient relayées par les médias en complicité avec les magistrats, la justice et les politiques de tous bords. Et on travaille la version officielle.

    Ça veut dire quoi « travailler la version officielle » ?

    On allait chercher la vérité. Regarde, Youcef Khaif, 1991. Il n’y a pas de vidéo ou de smartphone comme aujourd’hui. Il est tué dans la nuit par le policier Hiblot. Les militants locaux sont allés voir les gens pour comprendre ce qu’il s’est passé. Il s’avère qu’une dame a vu la scène. Quand le policier tire, Youcef est déjà loin. Le policier court après la voiture et lui tire une balle dans la nuque. Si les militants n’avaient pas trouvé la témoin, ça aurait été un fait divers comme les autres.

    Tu dis que le MIB est une école de formation, dont se revendiquent aujourd’hui la plupart des comités contre les violences policières. Mais comment se crée le lien avec ces familles, souvent dépolitisées avant la mort d’un des leurs ?

    On y va et on propose. À Beaumont, j’ai rencontré Lotfi, Youssouf et Samba [un ami et deux des frères d’Adama Traoré, décédé en 2016] en premier. Et on discute, on est des gars de quartiers, on se reconnaît. On ne se connait pas, mais on a les mêmes codes, les mêmes vies, on a vécu les mêmes violences.

    Je ne me suis pas imposé. J’ai tourné, j’ai bu un café à Beaumont, je me suis arrêtée, j’ai regardé la gendarmerie, j’ai fait un parcours. Ils ont dû se dire que c’était chelou. Je suis parti les saluer, je leur ai dit que j’avais vu à la télé ce qui s’était passé. Après je les écoute parler, un m’a proposé un café. Une discussion s’engage. Quand un autre propose d’aller à la mairie, je lui dis que oui, c’est peut-être pas mal.

    Tous les comités n’arrivent pas à faire rayonner leurs combats de la même manière. Comment on crée un symbole dans une lutte, comme Assa a réussi à faire d’Adama un symbole ?

    Ça devient un symbole quand la lutte locale arrive à s’organiser efficacement. Tout part du local. On peut prendre l’exemple d’Aïssa Ihich, dont le combat de la famille a permis de réécrire la loi et d’avoir un avocat en G.A.V. Sa soeur, Sonia Ihich, a réussi ce combat avec sa fille, les habitants de Mantes et – le MIB n’existait pas encore – les militants contre la double peine, Mohamed Hocine, Nordine Iznasni, Fatiha Damiche, Tarek Kawtari, Farid Taalba. Cette histoire a malheureusement été invisibilisée, comme tous ces gens qui ont porté cette lutte.

    En mai 1991, il y a des révoltes dans les quartiers. Aïssa travaille dans un fast-food, finit son service et rentre chez lui au moment où il y a des affrontements avec la police. Et là… il tombe sur… des chiens. Je n’ai pas d’autres mots. On parle d’un gamin de 19 ans, frêle, qui tombe sur ces chiens de la police. Ils le tabassent à coups de manche de pioche. Ils l’emmènent au commissariat. En G.A.V, Aïssa est victime d’une crise d’asthme. Ils ne font rien. Un médecin finit par venir, mais il ne fait pas du tout le taf. AÏssa décède en G.A.V, au commissariat encore. Il ne meurt pas seulement d’une crise d’asthme, mais des coups qu’il a subi.

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    Les gens sont choqués. Il y a toute une mobilisation qui se met en place avec le comité contre la double peine. Et la mobilisation permet d’engager la réécriture du code pénal sur la loi sur la garde à vue. À l’époque, c’est Edith Cresson qui est Première ministre, en 1991 sous Mitterrand. C’est Henri Leclerc [président historique de la Ligue des droits de l’homme] qui porte ces revendications à l’Assemblée. Mais ce sont les militants issus de l’immigration et du comité contre la double peine, qui se sont battus pour. Avec un travail sérieux et méticuleux.

    Aujourd’hui, les mêmes slogans reviennent en manif’ : “Vérité et justice”, “Pas de justice pas de paix”, tu disais un peu plus tôt que vous les utilisiez déjà ?

    Les slogans ne sortent pas de n’importe où, ils ont une histoire. Par exemple, on utilise aujourd’hui l’expression “permis de tuer”. Je le dis aux gens : allez voir Madame Khaïf. Avec le MIB, on réussit à ramener le policier en cours d’assise en 2001. Quand ils l’acquittent et que les policiers sortent, toutes sirènes hurlantes comme si c’était un mariage, c’est indécent. Et avec une énorme dignité, cette femme exceptionnelle a dit aux journalistes : “Vous avez délivré un permis de tuer à la police”. Madame Khaïf. 2001.

    Aujourd’hui, il y a un débat sur la clé d’étranglement. Mais c’est un sujet porté par les militants du MIB depuis des années…

    Depuis bien longtemps. Et notamment depuis la mort de Lamine Dieng, en 2007. Une mort atroce. On parle d’un homme, qui se fait arrêter, menotter, il est dans le camion de la police, il ne représente aucun danger, il ressort du camion mort.

    À ce moment-là, le MIB n’existe plus vraiment. Nous les enfants du MIB, on va voir Ramata Dieng, la soeur de Lamine, on essaie de lui filer un coup de main. Mais on était essoufflés et on n’a pas réussi à les aider comme on aurait voulu. Les Dieng ont fait partie des gens à remettre des comités en place. Ils ont fait comprendre aux gens qu’il y avait des moyens de se défendre.

    Ramata Dieng a réalisé la campagne Vie volée avec une enquête minutieuse et un travail incroyable sur la clé d’étranglement et sur la mémoire de son frère. Ramata Dieng a porté ce combat pendant 10 ans sur ses épaules. C’est héroïque. Et après, on nous parle de sexisme dans nos quartiers. Nous, on a nos références, on a des femmes extraordinaire dans nos quartiers.

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    Fatiha Damiche, Zouina Meddour, Christelle Husson, [Nadia Zoraki], il y en a plein des femmes incroyables qui ont changé les choses dans nos quartiers et qui étaient porte parole de mouvements. Elles ont formé beaucoup de monde. Fatiha Damiche est pour moi une des plus grandes militantes en France. Elle est incroyable. Et maintenant Assa Traoré. Et s’il n’y avait pas nos soeurs, nos mères, il n’y aurait pas autant de comités qui auraient tenus. Ils reposent souvent sur les épaules de femmes du quartier.

    Mais pour être honnête, je reprendrais la phrase de Tarik Kawtari : “Est-ce qu’il y a des antisémites dans nos quartiers ? Bien sûr. Il y a des sexistes dans nos quartiers ? Bah oui. Il y a des violeurs dans nos quartiers ? Oui. Mais comme partout en fait”. On n’a jamais nié, mais c’est comme partout. Il n’y a pas de sexisme à l’Assemblée nationale ? Il n’y a pas de drogue à l’Assemblée Nationale ? Oui, dans nos quartiers il y a tout ça, mais on se bat aussi contre tout ça. On n’a jamais nié non plus la négrophobie maghrébine.

    Aujourd’hui c’est une femme, noire, qui incarne le combat contre les violences policières aux yeux du grand public. Comment Assa Traoré est devenue ce symbole ?

    Il n’y a rien d’individuel. Elle se bat pour un collectif. Derrière elle, il y a la construction d’une parole collective. On ne dit pas que ça va marcher. On ne dit pas qu’on va réussir. Mais on est en train de le faire et de construire. Elle a des soutiens incroyables de tous les bords.

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    « On est tous des enfants du MIB. » / Crédits : Inès Belgacem

    Les gens sont aussi plus aptes à écouter les revendications des quartiers populaires. Grâce à des médias indépendants comme StreetPress, le BondyBlog, La Meute, grâce a certain sociologues ou certains journalistes, comme Elsa Vigoureux de L’Obs, qui a fait un travail magnifique avec Assa et son livre.

    Mais, dans le fond, rien n’a changé. Prenons un exemple : Gaye Camara en 2018, Youssef Khaïf en 1991, Abdelkader Bouziane en 1997, sont tous morts d’une balle dans la nuque, de la même manière. Ibrahima Bah en 2019 et Mohamed Berrichi en 2002, morts en scooter poursuivi par la police. Avec derrière les mêmes arguments – erronés – de criminalisation : scooter volé, détention de drogue, sans casque, etc. Tarik Kawtari nous a appris : quand tu as affaire à une organisation, tu montes une organisation. Tu montes un contre-pouvoir.

    Et le MIB va continuer à transmettre ?

    Non. On se bat, on laisse un héritage et à un moment on arrête. On est essoufflés. À un moment, on se regarde dans une glace et on se demande : “Attention, est-ce qu’on ne va pas devenir paternalistes nous aussi ?”. Et dans ces cas-là, on arrête et on essaie de créer quelque chose de nouveau. On a arrêté le MIB, mais pas son idéologie.

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