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    22 / 09 / 2020

    « Des réseaux datant de l'époque de la dictature continuent de fonctionner »

    L’Espagne, refuge pour les criminels contre l’humanité des dictatures latino-américaines

    Par Ana Álvarez , Ter Garcia

    Paisible retraité, ou chef de service à l’hôpital... Le site d’info El Salto a retrouvé la trace de quatre Argentins et un Uruguayen accusés de crimes contre l’humanité. L’Espagne refuse de les extrader. Enquête.

    Nous arrivons à l’hôpital Perpetuo Socorro d’Alicante à 11h30. Il fait chaud et il n’y a pas beaucoup de monde. Nous sommes à la mi-août.

    « – Nous recherchons Carlos Fernando Gori, un médecin spécialisé en médecine hyperbare. Apparemment il travaille ici, bien qu’il soit possible qu’il ait pris sa retraite, il est très âgé. »

    Du guichet à l’entrée du centre de santé, nous sommes dirigés vers l’étage des urgences. Là se trouve Medibarox, l’unité de médecine hyperbare, une technique qui utilise l’oxygène pour guérir certaines pathologies. Cinq ou six personnes attendent dans une petite salle. Quelques minutes plus tard, Carlos Fernando Gori sort pour nous accueillir :

    « – Que puis-je faire pour vous ?

    – Serait-il possible de vous parler en privé ? »

    Le médecin nous conduit à son bureau, où il nous invite à nous asseoir :

    « – Nous réalisons un reportage sur les fugitifs, accusés d’avoir commis des crimes contre l’humanité pendant les dictatures d’Amérique latine. C’est votre cas. Nous aimerions connaître votre version des faits. »

    Gori garde un air naturel, dans lequel on devine une touche de lassitude. Il a probablement déjà connu plusieurs épisodes similaires avec des journalistes.

    « – Mon avocate m’a conseillé de ne parler à personne, pas même à mes amis en Argentine, répond-il sans perdre son air avenant.

    – Et vous vivez en Espagne depuis longtemps ? insistons-nous.
    – Je pense que cela fait 20 ans maintenant. »

    Nous en profitons pour évoquer sa carrière professionnelle, Gori commence à donner sa version des faits.

    « – On m’accuse d’avoir participé à un génocide mais, en ce temps-là, j’étais médecin dans les forces sous-marines, où je me suis spécialisé dans la médecine subaquatique. À l’époque où ils m’accusent d’avoir torturé des gens, j’étais en France pendant un an pour suivre cette formation. À tel point que mes accusateurs ne peuvent pas dire “cet homme a torturé untel, untel et untel”. »

    Mais Miguel Ángel Parola, un autre des médecins de la base navale de Mar de Plata – condamné à dix ans de prison – affirme pourtant que Gori était là.

    Carlos Fernando Gori a dirigé le service de santé des forces sous-marines argentines du 4 février au 26 novembre 1976. [Le pays est alors dirigé d’une main de fer par le Général Videla, ndlr.]. Sur place, un centre clandestin de détention avait été installé. Gori aurait été chargé de prescrire des médicaments aux détenus et de certifier les décès, entre autres tâches.

    Pendant la période où, selon un autre médecin de l’institution, Gori était responsable du service de santé du centre naval, 84 personnes ont été torturées, certaines très jeunes. Plusieurs d’entre elles ont été tuées et, dans certains cas, leurs corps n’ont pas encore été retrouvés. Carlos Fernando Gori aurait été médecin à la base navale lorsque les frères Mansilla, membres de Luz y Fuerza, syndicat argentin du secteur énergétique, ont été arrêtés le 23 mars 1976 à leur domicile. Emmenés à la base navale, ils ont été torturés pendant deux jours. Il l’était également pendant les 32 jours que R. Luna (1) a passé menotté et cagoulé dans ce qu’il a identifié comme un puits sur le site de la base navale. Ou lorsque M. R. G. (1) a été arrêtée chez elle et emmenée au bâtiment des plongeurs tactiques de la base navale de Mar del Plata, où elle affirme avoir été torturée en présence de personnel médical.

    Carlos Fernando Gori a été arrêté par des agents de la police nationale le 18 septembre 2015 à Alicante suite à une notice rouge d’Interpol. Le tribunal pénal de Mar del Plata 3, dirigé par le juge Santiago Inchausti, l’a inclus parmi les accusés de l’affaire 33004447/2014, « Pertusio Roberto Luis et autres / homicide qualifié ». Elle regroupe les enquêtes sur les tortures, disparitions forcées et meurtres, commis à la base navale de Mar del Plata dans les années 1970.


    Infographie en espagnol. Pour des raisons techniques, StreetPress n’a pas pu en assurer la traduction

    Un refuge en Espagne

    Deux semaines après son arrestation et sa détention provisoire, la justice espagnole a ordonné sa libération avec l’obligation de se présenter chaque jour au tribunal le plus proche de son domicile. Le 27 janvier 2016, la quatrième section de la chambre pénale de l’Audience nationale [un tribunal espagnol qui gère les cas à importance nationale ou internationale et certains crimes graves, ndlr], a rejeté la demande d’extradition de Gori à l’Argentine. « [Le tribunal argentin] n’a pas du tout répondu aux demandes. En Espagne, tout a été fait comme il fallait et l’Argentine n’a répondu à rien », explique Gori à propos du refus de la justice espagnole de le livrer à l’Argentine.

    Néanmoins, l’ordonnance de l’Audiencia Nacional dans laquelle l’extradition est rejetée fonde sa décision sur le fait que, selon elle, les crimes dont il est accusé seraient prescrits. Car jusqu’en 2003, la loi espagnole ne couvrait pas les affaires de crimes contre l’humanité. Deux semaines plus tard, une autre juge confirme le « non » à la demande d’extradition.

    Carlos Fernando Gori continue sa vie à Alicante, où, à l’âge de 80 ans, il travaille toujours comme chef de l’unité de médecine hyperbare de l’Hospital del Perpetuo Socorro. Son seul regret est que le juge Santiago Inchausti, qu’il accuse de malversations, l’empêche de renouveler son passeport :

    « – Mais avez-vous l’intention de quitter l’Espagne ? lui avons-nous demandé.

    – Je ne pense pas, j’ai 80 ans, a-t-il répondu. Le fait que je n’aie pas de passeport ou que j’aie certaines limitations, c’est comme s’il me manquait un bras ou un œil, ils m’amputent. »

    Un des criminels impliqué dans le meurtre d’une mannequin française

    La prescription des crimes, même s’ils sont contre l’humanité, a également été l’argument invoqué en septembre 2016 pour refuser l’extradition de Jorge Pedro Rodolfo Wagner. La justice argentine l’accuse d’être impliqué dans les enlèvements, tortures et meurtres commis par le 144ème détachement de renseignement à Mendoza (Argentine), une affaire dont le procès est en cours et qui désigne ce groupe militaire comme un acteur clé de l’opération Condor [une campagne d’assassinats conduite par les services secrets de pays d’Amérique Latine, avec le soutien tacite des USA durant les années 70, ndlr]. Wagner, 75 ans, dit avoir été affecté dans ce détachement entre le 1er janvier 1976 et le 5 janvier 1977.

    Il est également accusé de l’enlèvement et du meurtre de la mannequin et guerillera franco-argentine Marie-Anne Erize Tisseau. Marie-Anne a été arrêtée par trois hommes alors qu’elle allait faire réparer son vélo entre les rues General Acha et Abraham Tapia, dans la ville de San Juan, dans la province argentine du même nom. Elle avait alors 24 ans et était à la fois étudiante en anthropologie, mannequin et militante politique auprès du prêtre Carlos Mugica [un activiste argentin, ndlr]. Son corps n’a jamais été retrouvé. Deux des trois militaires qui ont été jugés pour sa disparition, Jorge Antonio Olivera et Eduardo Cardozo, se sont vantés de l’avoir violée, selon les déclarations de son amie Margarita Camus en 2000 au journal La Nación.

    Wagner a été arrêté à Madrid le 9 mars 2016, dans sa maison de luxe. Deux jours plus tard, l’Audiencia Nacional ordonne sa libération en raison de son âge avancé. Il a 71 ans à l’époque. L’ancien militaire est appelé à témoigner devant la troisième section de la chambre pénale de l’Audiencia Nacional, mais son avocat adopte une stratégie pour demander à la justice espagnole de rejeter son extradition vers l’Argentine. Il compare son affaire à celle de policiers espagnols franquistes, accusés par des associations argentines de crimes, au nom de la compétence universelle. Depuis 2015, la justice et le gouvernement espagnol refuse l’extradition des leurs sur ce sujet. Stratégie payante : l’Audiencia Nacional a déclaré que les crimes de Wagner étaient prescrits, allant à l’encontre même de la demande du bureau du procureur, qui avait demandé l’extradition du militaire argentin. Jorge Pedro Rodolfo Wagner continue sa vie dans sa maison de près de 200 mètres carrés dans un quartier huppé de Madrid.

    « La non-application pure et simple des normes du droit international des droits de l’Homme, en particulier du Statut de Rome, par certains pays qui cachent les assassins, ajoutée à l’inexistence de certains types d’infractions pénales spécifiques pour lesquelles l’extradition de plusieurs d’entre eux a été demandée, a joué contre l’objectif de rapatriement rapide des personnes accusées de crimes contre l’humanité », regrette Guillermo Francisco Torremare, président de l’Assemblée permanente pour les droits de l’Homme (APDH) d’Argentine et avocat plaignant dans des affaires de crimes contre l’humanité.


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    Les multiples crimes du CNU

    Beatriz Arenaza Corres et Daniel Ullúa, également argentins, mais dans leur cas recherchés pour leur participation au groupe d’extrême droite Concentración Nacional Universitaria (CNU) – une organisation liée au Triple A argentin [un escadron de la mort qui a fait plus de 30.000 victimes, ndlr] – ont connu le même sort.

    Beatriz Arenaza Corres, 68 ans, figure toujours sur les notices rouges d’Interpol, bien que l’on sache qu’elle vit en Espagne depuis quatre ans. En 1973, elle a été condamnée par la justice argentine pour la mort de l’étudiante Silvia Filler, qui n’avait alors que 18 ans. Silvia Filler est morte suite à des coups de feu tirés par plusieurs membres du CNU contre une assemblée d’étudiants à l’université de Mar del Plata, en décembre 1971. Beatriz Arenaza, qui avait alors 19 ans depuis quatre mois, a fait partie des 14 personnes condamnées pour l’attentat, mais la loi d’amnistie adoptée le 23 mai 1973 en Argentine a annulé sa condamnation.

    Beatriz Arenaza a continué à militer au sein du CNU, qui a poursuivi ses attaques contre les étudiants et les enseignants associés aux groupes de gauche. Le 21 mars 1975, en réponse à l’assassinat de l’avocat d’extrême droite et membre du CNU Ernesto Piantoni, le groupe paramilitaire s’est rendu au domicile de cinq personnes liées aux Montoneros [un mouvement révolutionnaire de soutien au général Perón, ndlr], où ils les ont abattues. Enrique Elizagaray, Jorge Enrique Videla, Guillermo Videla, Jorge Lisandro Videla et Bernardo Alberto Goldemberg ont été les victimes du massacre dit du « Cinq pour un ». Un nom en référence au discours du président argentin, Juan Domingo Perón, en 1955 après le bombardement de la place de Mai, qui a fait 308 morts et plus de 700 blessés lors d’une tentative de coup d’État. « Quand l’un des nôtres tombe, cinq des leurs tomberont », avait alors déclaré M. Perón.

    Le groupe paramilitaire du CNU a également mis fin à la vie du guerillero Daniel Gasparri et de Jorge Stoppano (de la JUP, un syndicat étudiant, ndlr), qui ont été enlevés le 25 avril 1975 et dont les corps ont été retrouvés quelques jours plus tard dans un champ. Un mois plus tard, ils ont également assassiné la doyenne de la faculté des sciences humaines de l’Université catholique de Mar del Plata, María del Carmen Maggi, dont le corps a été retrouvé près d’un an plus tard dans la lagune de Mar Chiquita, à 77 kilomètres de là.

    En 1998, selon les informations publiées par le journal El País, Beatriz Arenaza s’est installée en Galice. Pendant quelques années, l’ancienne membre du CNU a été représentante légale dans deux sociétés espagnoles : Continental Parking SL, une entreprise leader dans le domaine des services de stationnement, et la société de construction Comsa SA. Le 17 janvier 2013, elle est arrêtée par des agents de la police nationale à la gare de La Corogne, suite à la notice rouge lancée six mois plus tôt par Interpol. À cette époque, elle vit depuis plusieurs années dans la municipalité d’Oleiros, où elle partage une maison avec une amie. Le lendemain de son arrestation, la justice espagnole ordonne son incarcération pendant le traitement de sa demande d’extradition. Un mois plus tard, l’Audiencia Nacional prononce sa libération et, en juillet 2013, le même juge rejette l’extradition de Beatriz Arenaza, considérant que le crime d’association illicite, en tant que membre du CNU, dont l’Argentine l’accuse, est prescrit. Aujourd’hui, Beatriz Arenaza vit à Vera (Almería), où elle donne des cours particuliers.


    Infographie en espagnol. Pour des raisons techniques, StreetPress n’a pas pu en assurer la traduction

    L’affaire Daniel Ullúa, également membre du CNU, est similaire à celle de Beatriz Arenaza. Il est arrêté le 16 janvier 2013 à Marratxí, une commune proche de Palma de Majorque, où il vit avec sa femme et travaille dans le secteur de la construction. Il est également visé par une notice rouge depuis six mois, même si, contrairement à Beatriz Arenaza, son nom ne figure plus parmi les personnes recherchées par l’Organisation internationale de la police criminelle. Deux jours plus tard, il témoigne devant l’Audiencia Nacional et le juge Pablo Ruz ordonne son incarcération pendant le traitement de la demande d’extradition. Comme pour Beatriz Arezana, l’Audiencia Nacional a finalement rejeté l’extradition car elle a considéré que le crime dont il était accusé était prescrit.


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    L’affaire Eduardo Ferro

    Lorsque, le 7 septembre 2017, Eduardo Augusto Ferro Bizzozero est arrêté par des policiers dans un hôtel de Madrid, la nouvelle fait les gros titres, aussi bien dans les médias espagnols qu’uruguayens. L’ancien militaire uruguayen est en fuite depuis novembre 2016, date à laquelle il a été convoqué par le tribunal pénal n°10 de Montevideo dans le cadre de l’enquête sur la mort du syndicaliste Oscar Tassino. Il ne s’est pas présenté et fait partie depuis des notices rouges d’Interpol. Huit mois plus tard, en mai 2018, le Conseil des ministres espagnols approuve finalement son extradition, mais Ferro n’est plus là. Le 23 novembre, deux mois et demi après son arrestation, l’Audiencia Nacional a décidé, à la demande du bureau du procureur, de le libérer.

    « Pour nous, ce doit être la première fois dans l’histoire de la coopération pénale internationale qu’un procureur demande une liberté sous caution. Ce n’est même pas la défense de Ferro. C’est le plus scandaleux dans tout ça », souligne Martín Fernández Chiossoni, avocat à l’Institut d’études juridiques et sociales d’Uruguay (IELSUR), une organisation qui lutte devant les tribunaux depuis 1984 contre l’impunité des crimes commis pendant la dictature. Martín Fernández Chiossoni représente l’IELSUR dans l’affaire de la mort d’Oscar Tassino, mais il précise que ce n’est pas la seule affaire pour laquelle Ferro fait l’objet d’une enquête.

    Eduardo Ferro était militaire et membre du service de renseignements uruguayen. Il est accusé d’avoir participé à des enlèvements et des assassinats liés à l’opération Condor, et d’avoir également mené des actions d’espionnage contre des partis politiques et des syndicats, même en démocratie.

    L’affaire pour laquelle il est toujours recherché au niveau international concerne la mort d’Oscar Tassino. Ce dernier, syndicaliste et militant du parti communiste, a été arrêté à son domicile, au 6632 de la rue General Máximo Tajes à Montevideo, le 21 juillet 1977. Plusieurs témoins ont identifié Ferro comme l’une des personnes qui l’ont appréhendé. Tassino a été emmené au centre de détention clandestin de La Tablada, et on n’a plus jamais entendu parler de lui. Le dossier de sa disparition a été ouvert en 1985, mais a été classé peu après en vertu de la loi d’expiration promulguée par le gouvernement de Julio María Sanguinetti [ancien président uruguayen, ndlr], également appelée « loi de l’impunité ».

    Ferro fait également l’objet d’une enquête pour son éventuelle implication dans d’autres enlèvements et disparitions. Parmi les victimes figure Fernando Miranda Pérez, professeur de droit civil à la faculté de droit de l’université de la République d’Uruguay et également membre du parti communiste uruguayen et du Front Amplio. Miranda a été arrêté le 30 novembre 1975 par l’Organe de coordination des opérations anti-subversives (OCOA), dont Ferro a fait partie en tant que chef du bataillon de contre-espionnage militaire. Miranda a été transféré au centre de détention clandestin 300 Carlos, également connu sous le nom d’Infierno Grande ou La Fábrica. Son corps sans vie a été retrouvé à proximité le 2 décembre 2006, et identifié un an plus tard.

    María Claudia Garcia Iruretagoyena Casinelli, enceinte de sept mois, a elle été enlevée le 24 août 1976 à Buenos Aires par un commando du Secrétariat d’État à l’information (SIDE) d’Argentine avec son mari, Marcelo Gelman Schubaroff, sa belle-sœur Nora Eva Gelman et son ami Luis Eduardo Pereda. Ils ont été placés dans le centre clandestin Automotores Orletti, dans la capitale argentine. Deux jours plus tard, Nora et Luis Eduardo ont été libérés, mais Marcelo a été abattu d’une balle dans la nuque. De son côté, María Claudia a été transférée à la mi-octobre à Montevideo, au centre de détention du Service d’information de la défense. Après avoir accouché en décembre, on pense qu’elle et sa fille ont été transférées au 14e bataillon d’infanterie dans la ville uruguayenne de Tolède, où Maria Claudia a été assassinée et enterrée. Sa fille, Maria Macarena Garcia Gelman, a été remise à un officier militaire. Eduardo Ferro est également accusé d’être lié à la mort de María Claudia Garcia Iruretagoyena.

    La disparition des Uruguayens Jorge Gonçalvez et Andrés Humberto Domingo Bellizzi, les 14 et 19 avril 1977 à Buenos Aires, est une autre affaire dont Eduardo Ferro pourrait être responsable. Tous deux ont été emmenés par l’armée uruguayenne au centre de détention clandestin El Club Atlético, dans la capitale argentine, selon le témoignage d’autres Uruguayens détenus dans le même centre. Ces derniers affirment que Jorge et Andrés Humberto ont été interrogés par Eduardo Ferro. Tous deux sont toujours portés disparus.

    Le 12 novembre 1978, les Uruguayens Universindo Rodríguez, Lilián Celiberti et leurs deux enfants, âgés de 8 et 13 ans, ont été enlevés à Porto Alegre (Brésil) par un commandement de l’armée uruguayenne et emmenés en Uruguay. La couverture médiatique leur a évité d’être éliminés et, quelques jours plus tard, les enfants ont été emmenés chez leurs grands-parents. Lilián et Universindo ont eux été incarcérés dans la prison de Punta de Rieles, où ils ont été torturés puis libérés cinq ans plus tard, quand le pays est redevenu une démocratie. Lilián Celiberti désigne entre autres responsables Eduardo Ferro dans son livre-témoignage sur l’enlèvement : Mi habitación, mi celda (« Ma chambre, ma cellule »).

    Eduardo Ferro a poursuivi sa carrière militaire en tant que membre du service d’information et de défense de l’Uruguay (SID) à partir de 1980, après avoir agi sous couverture en Argentine jusqu’en 1982. Il est également accusé d’avoir espionné des hommes politiques, des syndicats et des organisations sociales entre 1988 et 1991, comme l’ont confirmé d’anciens témoins militaires devant le Parlement uruguayen en 2018. L’homme a aussi travaillé pour une compagnie de sécurité dirigée par l’homme d’affaires Miguel Sofía, comme l’a révélé le journal uruguayen Brecha en 1998. Miguel Sofía a également fui la justice pendant dix ans, accusé de faire partie de groupes paramilitaires d’extrême droite qui visaient à attaquer les membres du mouvement de libération nationale Tupamaros.

    « En Uruguay, il existe un régime qui permet aux militaires de prendre leur retraite très jeunes avec leur plein salaire, et en général ils créent une entreprise ou deviennent des conseillers en sécurité », explique Fernandez Chiossoni. « C’est un problème assez complexe que nous avons ici, car à 45 ans, ils sont déjà à la retraite, avec tout le temps du monde et leur salaire », ajoute-t-il. Entre 2004 et 2006, Ferro a poursuivi sa carrière dans le monde de la sécurité privée dans un hôtel de luxe situé dans la région de Manantiales, où il est devenu directeur et dont les employés ont signalé des épisodes de violence.


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    Imbroglio juridique

    Après la réouverture du dossier de la disparition d’Oscar Tassino en 2011, la justice uruguayenne a convoqué Ferro en novembre 2016 pour qu’il témoigne, mais il ne s’est pas présenté. Six mois après qu’Interpol l’ait inclus dans ses notices rouges de recherche internationale, l’ancien officier militaire uruguayen a été arrêté dans un hôtel de Madrid, le 7 septembre 2017. Le jour même, l’Audiencia Nacional, a ordonné son incarcération en attendant l’achèvement de la procédure d’extradition vers l’Uruguay. Le 20 octobre, le Conseil des ministres, sur proposition du ministre de la Justice de l’époque, Rafael Catalá, a approuvé la poursuite du processus d’extradition de Ferro. Tout se déroule normalement.

    Le 17 novembre 2017, Interpol Madrid informe Interpol Uruguay, dans un e-mail auquel El Salto a eu accès, que le tribunal d’instruction n°1 de l’Audiencia Nacional avait déjà commencé le processus d’extradition de Ferro et que, dans le cadre de l’enquête, ce dernier « n’a pas consenti à être extradé et n’a pas renoncé au principe de spécialité », un concept pénal selon lequel les règles plus spécifiques prévalent sur les règles plus générales. Dans le même courriel, Interpol Madrid déclare que, puisque Ferro n’a pas consenti à son extradition, l’affaire a été renvoyée à une juridiction supérieure, et qu’il est toujours en prison.

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    Le 9 février 2018, la deuxième section de la chambre pénale de l’Audiencia Nacional rend une ordonnance décidant de l’extradition d’Eduardo Ferro, mais indique également que l’ancien militaire uruguayen est en liberté depuis le 23 novembre 2017, une décision prise par le tribunal à la demande du bureau du procureur. La rédaction d’El Salto a sollicité auprès du service presse de l’Audiencia Nacional la requête du procureur pour la libération de Ferro, ainsi que son nom, mais ils n’ont pu fournir que l’ordre d’acceptation de l’extradition. Six mois après l’arrestation, le 11 mai 2018, le Conseil des ministres a finalement approuvé l’extradition d’Eduardo Ferro vers l’Uruguay. Dans le rapport du Conseil des ministres de ce jour-là, il est dit que l’ex-militaire est en détention provisoire, mais c’est faux. Une fois encore, le lieu où se trouve Ferro est une information inconnue.

    Mais où se cache-t-il ?

    « Notre pays est informé le 17 novembre 2017 qu’il est en prison. L’annonce suivante – qui contient une résolution du 9 février 2018 indiquant qu’il a été libéré le 23 novembre 2017 sur demande du bureau du procureur – n’arrive au tribunal de notre pays que le 24 mai 2018, avec toutes les informations sur l’appel rejeté et l’acceptation de l’extradition », détaille Fernández Chiossoni, qui souligne également que dans la période allant de sa libération à la confirmation de l’extradition, Ferro s’est même rendu au Centre de gestion argentin à Valence pour donner une preuve de vie et pouvoir continuer à percevoir sa pension.

    « Lorsque Interpol reçoit l’ordre judiciaire d’aller le chercher, Interpol Espagne indique qu’il n’a pas été localisé, ce qui conduit la juge [Silvia] Urioste [chef du tribunal pénal de première instance n°1 de l’Uruguay] – chargée de l’affaire dans notre pays – à dicter des mesures pour recevoir des informations et à ordonner à nouveau son arrestation », poursuit l’avocat. « Nous suivons le processus de très près pour éviter un deuxième “Troccoli” », a-t-il ajouté, en faisant référence à Jorge Troccoli, un ancien officier militaire uruguayen qui a finalement été jugé et condamné à la prison à vie en 2019 en Italie pour sa participation au plan Condor.

    « Cela a suscité beaucoup d’indignation dans les familles et nous n’avons pas réussi à obtenir du ministère des Affaires étrangères uruguayen une position plus énergique face à l’Espagne », regrette Fernández Chiossoni. « Ces gens ont encore des réseaux datant de l’époque de la dictature qui continuent de fonctionner », conclut-il.

    (1) Noms réduits sous forme d’initiales à la demande des intéressés
    Traduction par Béatrice Catanese.

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