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    19/02/2021

    « J’ai écrit tout ce qu’on ne pouvait pas dire en détention »

    Depuis sa prison, Lahass a dessiné une BD

    Par Clara Monnoyeur

    Incarcéré pendant un an à la prison de Fresnes, Lahass s’impose de dessiner trois cases par jour. Il vient de sortir sa BD « Brèves de Prison » et son dessin animé est sélectionné dans 15 festivals.

    Montreuil (93) – Le coup de stylo noir est simple et incisif, sans couleur ajoutée. Une bande de trois cases, accrochée sur le mur de l’association de réinsertion Wake Up Café, présente le personnage fétiche de Lahass : un prisonnier derrière les barreaux, souvent de mauvaise humeur.

    « Je lui ai fait dire tout ce qu’on ne pouvait pas dire avec mes codétenus. »

    Le dessinateur de 39 ans est sorti de prison il y a 7 mois. Durant son année d’incarcération à la maison d’arrêt de Fresnes (94), il s’est réfugié dans ses croquis pour s’en sortir. Il en a tiré le livre « Brèves de prison » tout juste sorti, aux éditions de La Pigne. 80 pages entièrement croquées en prison, qui racontent sa détention avec humour.

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    Durant son année d'incarcération à Fresnes, Hassan Benali a écrit plus de 300 strips. / Crédits : Clara Monnoyeur

    « Ça y est c’est une star maintenant ! » lance Guillaume Bosq, responsable de l’association de réinsertion montreuilloise, « On a pas mal de talents cachés, mais des dessinateurs comme lui, on n’en a pas beaucoup ici. » Lahass a rejoint la structure parce qu’il est du coin. Elle l’aide dans sa recherche d’emploi et ses projets artistiques. Parfois, il y anime même un atelier dessin. L’artiste à l’allure plutôt décontractée avec son bonnet gris. Calme, presque timide, il s’épanche sur son projet :

    « Si j’avais un message à faire passer dans ce livre, même s’il est humoristique, ce serait que la prison détruit beaucoup de gens. C’est un système barbare, qui rend les gens sauvages. Elle nous déshumanise. »

    Dénoncer les conditions de détention

    Le petit personnage de Lahass qui porte lui aussi un bonnet, est toujours à sa fenêtre, les mains accrochées à deux barreaux, et semble parler aux gens de l’extérieur. Dans l’un des croquis, il commence par dire : « Dans “incarcération”, il y a “rat” ». Un rat saute derrière lui avec un « coucou ». « Ils n’avaient pas menti », grommelle le détenu imaginaire. Insalubrité, cafards, punaises de lit, cohabitation à trois dans 9 mètres carrés… Le dessinateur raconte tout. « Je me suis retrouvé du jour au lendemain enfermé entre quatre murs, sans espace, sans intimité » contextualise-t-il. Après avoir commis un délit qu’il ne détaille pas, il prend 3 ans ferme et part directement à la maison d’arrêt de Fresnes :

    « Ça a été un choc terrible. Rien ne vous prépare à la prison. Rester enfermé 22 heures sur 24 m’a traumatisé. »

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    Dans sa BD, Hassan dénonce les conditions de détention. / Crédits : DR

    Alors pour s’échapper de sa cellule, il reprend ses crayons. Il n’a jamais été bédéiste professionnel. Il enchaînait les petits boulots depuis sa sortie d’école de cinéma, depuis une quinzaine d’années. Mais pour tenir, il se rattache au dessin. Il s’impose d’écrire trois cases par jour :

    « Dessiner a été mon échappatoire, ma bouffée d’oxygène. Une façon de pouvoir exprimer tout ce que j’avais sur le cœur. En prison, il n’y a pas de place pour se morfondre, il faut résister et essayer de vivre au jour le jour. »

    Chaque fin de journée, après la promenade et le nettoyage de sa cellule, Lahass se fait un café et s’installe près de la fenêtre à son bureau. « C’était mon moment d’évasion, mon petit rituel. »

    Le dessin comme exutoire

    Il se met aussi à observer les faits et gestes des autres détenus pour trouver l’inspiration. « En promenade, tout le monde faisait les 100 pas. Lui avait toujours le pas lourd et l’air assez dépité. Il dénotait des autres détenus : il avait cette manière bien à lui d’observer ce qui se passait avec toujours un air intrigué », raconte son ancien codétenu Yassine (1), avec qui il a partagé sa cellule pendant six mois. Lui est passionné de cinéma et se fait bientôt embarquer dans le défi de Lahass en l’aidant à trouver ses blague

    « Les autres détenus se foutaient de notre gueule, ils nous appelaient “les deux fous”. »

    Pourtant de nature discrète et réservée, Lahass commence à se faire remarquer : « Des matons me disaient “Ah mais c’est lui le dessinateur !” »

    Pour le matériel, le bédéiste raconte avoir rusé. Il n’y a que des carnets à carreaux à cantiner. Alors pendant ses cours d’informatique, il récupère des feuilles d’imprimante puis les glisse à l’intérieur de la pochette dans laquelle sont imprimés ses cours. Pendant des semaines, il accumule les dessins, jusqu’à décider de les faire sortir. « Je cantinais des grandes enveloppes et je les envoyais à ma copine par la poste. »

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    Dans Brèves de prison, l'ancien détenu détourne avec humour son incarcération. / Crédits : Clara Monnoyeur

    Au début, l’ancien détenu craint d’être censuré. Il sait que les courriers sont ouverts et lus par l’administration pénitentiaire :

    « Même s’ils sont humoristiques, je critique quand même la direction et le milieu carcéral… »

    Un jour, il a jugé son travail trop abrasif pour être envoyé par la poste. Le personnage critique notamment le travail des surveillants : « Avec ce taf de merde, on se demande des fois c’est qui qu’est en prison ? » Pour faire sortir le dessin, il le plie en huit et le glisse dans sa chaussure. Au parloir, il arrive à le faire passer à sa compagne.

    Un rêveur déterminé

    Sa copine décide de créer le blog Brèves de prison et d’y publier les dessins. Quelques mois plus tard, elle y ajoute des comptes Instagram et Twitter, 350 abonnés et 1.500 abonnés au compteur. Les croquis de Lahass sont surtout suivis par des personnes du milieu carcéral – détenus, famille de détenus, avocats, associations… « Quand il m’a montré pour la première fois un de ses strips, j’ai trouvé ça très drôle. Ça résumait très bien la journée d’un prisonnier. Cette BD définit aussi très bien sa personnalité, son humour que son regard sur ce qui l’entoure », assure Yassine.

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    « Dessiner a été mon échappatoire, ma bouffée d’oxygène » / Crédits : Clara Monnoyeur

    Mais Lahass ne s’arrête pas là. En détention, il écrit aussi un court-métrage d’animation : « Le prince au bois dormant ». « C’est l’histoire d’un petit garçon qui est puni et mis au coin. Vu que personne n’est disponible pour lui raconter des histoires, il se les raconte tout seul », résume-t-il avant de poursuivre :

    « Finalement c’est peut-être moi aussi le puni mis au coin qui se raconte des histoires. »

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    En plus de sa BD, Hassan a écrit en prison le scénario et le story board du court-métrage : « Le Prince au bois dormant. » / Crédits : DR

    Son ami du lycée Nicolas Bianco-Levrin le réalise. Sorti en septembre, « Le prince au bois dormant » est sélectionné à 15 festivals, dont celui du prix jeune public au festival international du court-métrage à Clermont-Ferrand. « Il fait partie des rares artistes à ne pas venir d’un milieu où tout est déjà cuit. Il a dû redoubler de courage », détaille le réalisateur, qui est également auteur jeunesse.


    Le Prince au bois dormant from Prototypes Associés on Vimeo.

    Avec l’aide de l’association de réinsertion Wake Up Café, Lahass espère trouver un travail dans l’informatique. Dans l’idéal un mi-temps pour continuer ses projets artistiques. Il est aussi à la recherche de boite de production pour produire ses deux longs-métrages, écrits eux aussi en prison. Mais également d’une maison d’édition pour sa seconde BD. Le jeune homme conclut en blaguant :

    « Je n’ai jamais été aussi productif qu’en détention. »

    (1) le prénom a été changé

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