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    08/03/2021

    Une révolte pour protester contre les conditions de rétention

    Au procès des incendiaires du Centre de rétention du Mesnil-Amelot

    Par Clara Monnoyeur , Yann Castanier

    Le 20 janvier dernier, une émeute éclate au centre de rétention administrative de Mesnil-Amelot. Deux bâtiments sont incendiés. Les avocats de la défense dénoncent des conditions de rétention indignes et la politique de rétention française.

    Tribunal correctionnel de Meaux (77) – « L’ensemble des jeunes là-bas vit dans des conditions très dures. C’était une façon de communiquer avec les agents civils et de faire venir des journalistes », lance Mohamed E., à la barre. Ce Tunisien de 32 ans fait partie des sept retenus condamnés pour s’être révoltés et pour avoir incendié deux bâtiments du centre de rétention administrative (CRA) de Mesnil-Amelot. Les peines pour des faits de « rébellion commise en réunion » et « incendie » vont de 12 mois avec sursis à 16 mois ferme pour ces jeunes étrangers âgés de 18 à 34 ans, ce samedi 6 mars. Selon les avocats des retenus, plusieurs d’entre eux envisagent de faire appel.

    Un centre de rétention sous tension

    Mercredi 20 janvier, vers 10h30, un premier départ de feu a lieu dans le bâtiment n°3 du plus grand CRA de France, situé près de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Dix minutes après, un deuxième incendie est déclenché au sein du bâtiment n°4. Dans le même temps, un rassemblement a lieu dans la cour, où des projectiles sont lancés en direction des policiers. Des retenus en colère s’exclament :

    « On va tout casser et on va tout brûler et on va tout niquer. Si je ne sors pas aujourd’hui, il y en a qui vont mourir. »

    « On est parti à trois collègues pour les empêcher de rentrer dans les bâtiments. Puis j’ai sorti mon bâton de défense et Mohamed E. a essayé de le prendre », explique Éric J. un des fonctionnaires de police présent à l’audience en tant que partie civile. Il ajoute ensuite lui avoir porté un coup à la tête pour lui faire lâcher le bâton, avant que son collègue Arthur B. arrive et fasse usage du gaz lacrymogène. Alertés, les pompiers arrivent sur place. À 12h30, l’incendie est maîtrisé. Deux heures plus tard, « une vingtaine de CRS arrive sur le site en renfort », explique au juge le directeur interdépartemental de la police aux frontières du CRA, François Mercier. Ils viennent soutenir la petite dizaine de fonctionnaires présents ce jour, et les fonctionnaires du CRA N°2 arrivés eux aussi en soutien.

    Un groupe identifié comme « meneurs » est interpellé. Ils seront fouillés, présentés au Greffe et isolés dans une pièce au deuxième étage : « la cantine ». Certains auraient été menottés et seraient restés ainsi de 12h à 16h45. Avant d’être finalement placés en garde à vue. La défense dénoncera une détention arbitraire.

    « Du fait de la situation des retenus, on a souvent des mouvements, des rixes, … », explique François Mercier. Mais depuis la crise sanitaire, les tensions augmentent : « Déjà, la veille au soir, le grillage a été arraché et le portail dégradé », explique le fonctionnaire Matthieu D à la barre. Le lendemain matin l’ambiance est toujours électrique :

    « Ils nous ont dit : “On n’a rien contre vous mais on va tout casser et on va tout brûler”. Il n’y avait aucune discussion possible. »

    Des conditions de rétention indignes

    Dans le box Wahid K., qui préfère garder le silence comme ses six autres comparses, répond soudain en criant dans le micro : « Aucun être humain ne souhaiterait vivre là-bas ! ». Il ajoute :

    « Je préfèrerais me couper les jambes que de revenir en France. »

    Son avocat Maître Mamère clame qu’« ils sont traités comme des animaux. On ne peut leur faire le procès de se révolter ».

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    Dans la salle d’audience aux murs vert pâle, Mohamed E., les mains dans le dos, raconte brièvement sa vie en rétention avec l’aide de sa traductrice. « Il n’y a pas de respect du protocole sanitaire, et il y a des gens testés positifs au Covid. ». « Le feu est souvent la dernière chose qu’il leur reste pour se faire entendre. On a pu le voir dans des camps de réfugiés, comme on a pu le voir à Lesbos », lance son avocate Maître Norma Jullien Cravotta.

    Un procès qui se veut politique

    Mohamed E. était aussi poursuivi pour « soustraction à l’exécution d’une mesure de reconduite à la frontière », suite au refus du test PCR requis par son pays d’origine pour procéder à son expulsion. Une pratique polémique – poursuivre quelqu’un pour avoir refuser une pratique médicale – que dénonçait notamment la Cimade. Sur ce sujet, Serge Slama, professeur de droit, s’est exprimé à la barre en tant que témoin. Il a dénoncé plus globalement la politique de rétention française et le non-respect des droits fondamentaux. Et a rappelé que la France est le pays européen qui a le plus recours à l’enfermement des personnes étrangères.

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    La défense a souhaité dénoncer dans ce procès – qui a duré plus d’une douzaine d’heures – la politique d’enfermement en CRA. Elle a aussi fait intervenir deux autres témoins. Dont une jeune femme qui a passé trois semaines au CRA du Mesnil-Amelot : « Quand on arrive là-bas, on reçoit un seul masque. Il n’y a ni gel ni de distanciation sociale. La nourriture est mauvaise et insuffisante. Tous les jours il y a de la viande, mais vu que certains ne savent pas si c’est halal, ils ne la mangent pas. » Elle ajoute : « on reçoit aussi des insultes racistes de la part des policiers là-bas ».

    Était également présent Paul Ricaud, journaliste à l’Humanité, pour témoigner des conditions de rétention. Il s’est notamment rendu au CRA le 16 février dernier lors d’une visite surprise avec la sénatrice EELV Esther Benbassa. Une stratégie de la défense qui n’a pas vraiment été appréciée par le président du tribunal. Ce dernier a déclaré :

    « Cette audience n’est pas une tribune politique. »

    Le procès a été sous tension jusqu’à la fin. Après avoir appris sa condamnation vers 2h30 du matin, un des retenus présent dans le box se met à frapper du poing la vitre et s’écrie : « Je vais mourir ici ! ». Un des membres de l’escorte policière présente dans le box le frappe. Deux avocats interpellent directement le juge qui leur répond :

    « Je n’ai pas vu. Lorsque que je n’ai pas mes lunettes, je suis myope. »

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