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    23/03/2021

    Depuis qu’ils ont porté plainte, les amendes pleuvent

    Au Kremlin-Bicêtre, un père et son fils tabassés par la police

    Par Christophe-Cécil Garnier

    À l'été 2019, Yann va chercher son fils mineur au commissariat du Kremlin-Bicêtre. Ils en sortent avec cinq et dix jours d'ITT. Frappé par les policiers, le garçon de 15 ans a le nez cassé. Depuis, ils se prennent coups de pression et amendes.

    Ils sont assis côte à côte. À droite, Yann G., 42 ans. À gauche, Matis (1), son fils de 17 ans. C’est surtout le père qui raconte l’histoire, le garçon se tait. Il se contente de regarder son paternel. Il est peut-être timide, ou bien blasé. C’est pourtant lui qui est ressorti le nez cassé du commissariat du Kremlin-Bicêtre (94), le 2 août 2019, après une longue garde à vue avec son père. Ils ont porté plainte pour violences aggravées et injures par personnes dépositaires de l’autorité publique. De leur côté, les policiers expliquent que c’est le duo qui les a frappés et insultés.

    Depuis un an et demi, la famille G. a l’impression que l’enquête n’avance pas et qu’ils sont ciblés par les agents, via des contrôles, coups de pression et des amendes en pagaille. Le quadragénaire se désole :

    « Je ne suis pas un voyou. Je travaille, j’ai deux métiers pour m’en sortir. Je suis allé chercher mon fils mineur au commissariat, je suis revenu 24h plus tard et il avait le visage déformé. »

    Ce ne sont pas les premiers à se plaindre de la police du Kremlin-Bicêtre. En juin 2020, moins d’un an après les faits dénoncés par la famille G., quatre plaintes ont été déposées par des familles après les arrestations de leurs ados pour « détention arbitraire » et « injures à caractère raciste et homophobe ». Les enfants de 14 et 15 ans auraient été traités de « nègres », « pédés » et « con de Maghrébins ».

    « Vous êtes des sales races »

    L’histoire débute le 31 juillet 2019. Matis a alors 15 ans et va fêter son anniversaire dans quelques semaines. Cet ado métis aux cheveux crépus trempe dans un trafic de stupéfiants avec ses potes. Résultat : le petit groupe se fait souvent contrôler par la police. « Ils ne nous aiment pas trop », lâche-t-il. Ce mercredi 31, il traîne à Villejuif (94), à côté d’une salle de boxe avec son groupe. Les bleus arrivent et vérifient l’identité de tous, ainsi que leurs scooters. L’un d’eux est volé. « Ils ont demandé à qui il était. Comme personne n’a rien dit, ils m’ont choisi au hasard », se rappelle Matis L’ado est emmené en garde à vue et y passe la nuit, sans encombre. C’est lorsqu’il en sort que les problèmes débutent. Le 1er août, son père – machiniste à la RATP en journée et livreur UberEats le soir – vient le chercher au commissariat du Kremlin-Bicêtre. Alors qu’il arrive au « comptoir » de la salle de garde à vue, Matis sort de cellule. « Reprends tes merdes ! », lance un policier en lui rendant ses affaires. Le paternel l’interpelle :

    « Je lui demande si ça ne le dérange pas d’être agressif et vulgaire. Il me sourit et me répond : “Non, pas du tout”. »

    Le duo est entouré de quatre fonctionnaires. L’un d’entre eux, l’agent V., semble particulièrement virulent. « Il nous a criés : “Maintenant vous sortez !” », détaille Yann, qui agite les bras en mimant la scène, faisant tinter ses deux gourmettes aux poignets. Le père de famille demande s’il n’a rien à signer ou s’il doit voir un OPJ. « Tu ne récupères pas ton enfant de 15 ans comme ça, sans qu’on te dise comment ça se passe ensuite, ce que tu as à faire », se justifie-t-il à StreetPress. En face, l’agent V. hausse le ton : « On n’est pas à la Poste ici ! ». Quand Matis se rend compte qu’il lui manque deux euros dans sa fouille, son père tapote son doigt sur le comptoir et lance : « Hé, la Poste, deux euros ! ». « Je suis un peu taquin des fois aussi », glisse Yann quand il narre l’histoire, sourire aux lèvres. La plaisanterie ne dure pas. L’agent V. s’avance vers lui et l’insulte :

    « Ça ne m’étonne pas que vous soyez père et fils, vous êtes des sales races. »

    Déluge de coups

    Interloqué, Yann est poussé par le fonctionnaire. Il fait un pas en arrière et met son bras en opposition. Mais il n’évite pas le direct du droit de l’agent V., qui lui ouvre la lèvre. « Et là, ça s’est enchaîné », témoigne Yann. Le quadra se fait attraper par des policiers et se prend une volée de coups-de-poing sur le crâne par l’agent V., « une dizaine environ ». Ensuite, le pandore lui met son coude sur sa gorge. « Tu as de la chance qu’il y ait du monde », le menace-t-il. En réponse, Yann l’insulte de « fils de pute » et lui crache au visage. Nouvelle série de coups-de-poing.

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    Pour justifier la blessure qu’a Yann G. à la lèvre, l’agent V. explique dans son PV que son « geste de protection a atterri sur les lèvres de l’individu » en parant le crachat. / Crédits : DR

    Son fils essaie d’intervenir pour aider son père, mais il finit à terre après une balayette. Quatre agents se placent sur lui alors qu’il est à plat ventre. Deux policières lui tirent les cheveux et les oreilles mais les plus gros coups viennent encore de l’agent V. selon Yann :

    « Quand le policier a fini de me frapper, il est parti voir Matis et il lui a mis des penalties [des coups-de-pied dans la tête] et des coups-de-poing. »

    Un nez fracturé

    La scène de violence ne dure qu’une poignée de minutes. Une fois terminée, une pandore vient les voir : « Elle m’a dit que je lui avais mis un coup-de-poing et que j’allais cracher des billets au tribunal », confie Yann. Le quadra et son fils sont mis en garde à vue pour outrage et violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique. Alors que les deux hommes sont dans des cellules distantes, ils relatent devant leurs OPJ respectifs les coups, l’insulte « sale race » et la menace de la fonctionnaire. « On n’a pas communiqué par télépathie pourtant ! », lance le père. Pour justifier la blessure qu’a Yann à la lèvre, l’agent V. explique dans son PV que son « geste de protection a atterri sur les lèvres de l’individu » en parant le crachat.

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    Trois jours après s'être fait tabassé, un médecin ausculte Matis. Il relève notamment un traumatisme crânien. / Crédits : DR

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    Le scanner cérébral détecte chez Matis une fracture des os propres du nez. Cela amène un médecin a lui donner dix jours d'ITT. / Crédits : DR

    Quant à Matis, son état est suffisamment sérieux pour alerter maître Yvan Bonet, son avocat, lorsqu’il le voit 15 heures après les faits. « Il n’avait toujours pas vu de médecin », se rappelle-t-il. Le garçon a pourtant des blessures au visage et au genou. Le baveux remarque aussi des « grosses marques rouges derrière les oreilles, comme des griffures », que StreetPress a pu constater via des photos prises durant la garde à vue. Quatre jours après les faits, un scanner détecte même « une fracture des os propres du nez ». Après avoir vu deux médecins, un troisième donne à Matis dix jours d’ITT et cinq pour Yann.

    Un parquet sans réponse

    Yann et son fils ont déposé plainte début septembre 2019 auprès du parquet de Créteil. L’enquête a été confiée au service de déontologie, de synthèse et d’évaluation de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne – qui dépend de la préfecture de police – et non pas à l’IGPN. Un nom à rallonge mais pas autant que l’enquête : 18 mois après les faits, aucun des fonctionnaires n’a, semble-t-il, été entendu, seulement la famille.

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    Le médecin qui ausculte Yann G. détecte une « contusion traumatique » au niveau du nez et une plaie « avec oedème » sur la lèvre. / Crédits : DR

    En juin 2020, Yann a été convoqué par le tribunal pour une audience en novembre de la même année, afin de répondre aux accusations d’outrage et de violence, alors que l’enquête préliminaire était toujours en cours. Si le procès a finalement été reporté, la situation intrigue l’avocat Yvan Bonet :

    « Je ne comprends pas qu’on le convoque alors qu’une enquête est ouverte et que l’on n’a pas fait la lumière sur cette affaire. Des mois après, le parquet de Créteil ne classe pas notre plainte sans suite mais ne poursuit pas les policiers pour violences. On est dans un entre-deux. »

    Le conseil de la famille a fait de nombreuses relances au parquet de Créteil. Elles sont restées sans réponse. Le parquet n’a pas davantage répondu aux sollicitations de StreetPress. En parallèle, Yann et Matis dénoncent un climat oppressant avec la police, fait de nombreux contrôles qu’ils trouvent abusifs. L’un d’eux a entraîné une nouvelle plainte pour outrage envers Yann, qui conteste les faits et qui doit être jugée le 7 avril prochain. Lors des dernières vacances de la Toussaint, un policier a alpagué le mineur dans la résidence, raconte son père :

    « Il a demandé si j’étais à la maison et il est rentré chez moi avec Matis Il est allé dans le salon, a regardé un peu et lui a lancé : “Tu diras à ton père qu’il se calme. »

    De nombreuses amendes depuis août 2019

    En plus de ces coups de pression, le duo a reçu une trentaine d’amendes entre août 2019 et mars 2021. Si certaines ont été jetées par la famille, StreetPress en a récolté 21, pour un total de 2.446 euros.

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    Depuis qu'ils se sont fait tabasser, Yann G. et Matis ne font que de se prendre des amendes. Le 2 août 2019, alors qu'il prend une amende pour la conduite de son scooter sans gants, Matis prend aussi un PV pour « déversement de liquide insalubre ». / Crédits : DR

    Parmi elles, quatre sont des « dépôts d’ordures hors des emplacements autorisés » et quatre autres sont des « abandons de déjection en dehors des emplacements autorisés ». Des contraventions qu’ils contestent et qui rappellent les PV que les habitants d’Argenteuil subissent par vengeance, que StreetPress a évoqués dans une enquête en juillet 2020. C’est d’ailleurs après avoir lu cet article que la famille G. nous a contacté. Douze des amendes proviennent de deux agents en particulier. Face à cette litanie de prunes qu’il estime injustifiée, Yann G. est désespéré :

    « Je n’ose même pas les compter. »

    Un acharnement

    Elles commencent dès la fin de leur garde à vue, le 2 août 2019. Alors qu’ils sont sortis du commissariat depuis moins d’une heure, ils prennent chacun une contravention pour une absence de port de gants quand ils rentrent en scooter. Matis serait aussi coupable d’un « déversement de liquide insalubre » alors qu’il conduit son bolide. Une des dernières fournées date du 21 décembre 2020. À 20h15, Yann est hors de chez lui en plein couvre-feu. Le quadra n’a pas d’attestation et se fait contrôler. En plus de lui mettre l’amende réglementaire de 135 euros, l’agent le prévient qu’il va l’aligner pour d’autres faits. Alors qu’il l’avait, dit-il, il prend une prune pour non-port du masque. Il récolte aussi un « tapage nocturne » et les traditionnelles « abandon de déjection hors des emplacements autorisés » et « dépôt d’ordures hors des emplacements autorisés ». Total : 474 euros.

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    Les « PV caniveaux » sont des contraventions où les policiers détruisent la partie destinée au contrevenant, qui ne sait pas qu’il doit payer quelque chose avant que ce soit majoré. Matis et son père ont subi deux fois cette pratique, la première fois dès la première garde à vue du fils, le 31 juillet 2019. / Crédits : DR

    Matis et son père ont également reçu des « PV caniveaux ». Les policiers détruisent la partie destinée au contrevenant, qui ne sait pas qu’il doit payer quelque chose avant que ce soit majoré. La première salve arrive en novembre 2019. La famille G. se rend compte que lors de la première garde à vue de Matis, le 31 juillet, les policiers lui ont mis trois PV. De 68 euros chacune, elles sont passées à 180, soit 540 euros en tout. La situation s’est reproduite récemment. Le 10 mars 2021, Yann G. a reçu deux contraventions datées du 5 avril 2020, jour d’une nouvelle embrouille avec la police locale pour non-présentation de l’attestation du confinement. S’il reconnaît que son fils ne l’avait pas, le paternel soutient qu’il possédait bien le précieux sésame. De 135 euros chacune, les deux amendes sont passées à 375 : au total donc, 750 euros à casquer. « Ça ne peut plus durer », se désole Yann. Lorsqu’il parle de ses déboires, on lui demande souvent s’il ne devrait pas déménager. Jusqu’à présent, sa réponse n’a pas changé :

    « Seulement quand j’aurais gagné. »

    (1) Le prénom a été changé.
    Contactée, la Préfecture de police, dont dépend le commissariat du Kremlin-Bicêtre, n’a pas répondu à nos questions.

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