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    26/05/2021

    groupe paramilitaire, salut nazi et solo de guitare

    Famine, star du black métal et militant néonazi

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Ce 25 mai 2021, Ludovic Faure alias Famine était jugé à Clermont-Ferrand pour une violente agression où il a laissé sa victime en sang. En concert, le leader du groupe de black metal Peste Noire claque des saluts nazis.

    Palais de justice, Clermont-Ferrand (63) – Assis au milieu de la salle d’audience en demi-cercle, Ludovic Faure feuillette son dossier. L’homme de 39 ans est bien apprêté avec sa chemise bleue et son chino beige. Difficile de se douter qu’il a été, un temps, un bénévole actif d’un groupuscule néofasciste, le Bastion social. Ou qu’il est le leader d’un groupe de métal « emblématique » de la scène rock française, pourtant connu pour ses saluts nazis en plein concert et ses références antisémites.

    Si Ludovic Faure, de son nom de scène Famine, comparaît au palais de justice de Clermont-Ferrand, ce mardi 25 mai, c’est pour avoir tabassé et laissé un homme en sang en plein milieu d’un bar de Clermont. « Pendant un an, je ne pouvais pas ouvrir la bouche à plus d’un centimètre », détaille sa victime, Anthony. Sa mâchoire et ses dents ont été grandement endommagées. Un certificat médical lui a donné 45 jours d’ITT :

    « Les premiers mois, à la sortie de l’hôpital, dès que quelqu’un passait et avait des caractéristiques de Famine, je ne pouvais plus bouger. Je ne pouvais pas aller faire mes courses sans qu’un pote soit avec moi. Je ne l’ai pas super bien vécu. »

    L’homme au crâne rasé l’aurait pris pour un militant antifasciste. Ludovic Faure n’en est pas à son coup d’essai en termes de bagarre idéologique. Et sa famille à lui, c’est l’extrême droite à tendance néonazie.

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    Le chanteur Ludovic Faure, alias Famine, pose à plusieurs reprises avec de l'imagerie nazie. Ici un casque de la Wehrmacht, l'armée nazie, à droite. Il fait aussi des saluts nazis ou des quenelles, comme à gauche. / Crédits : La Horde

    Une violente agression

    La rencontre entre Famine et Anthony date du 12 juillet 2018. Ce dernier est en soirée à Clermont avec un groupe d’amis. Au programme des trentenaires : quizz et bières. Dernier verre au comptoir d’un bar à mojitos. Les discussions avec le barman vont bon train lorsqu’un homme déboule en panique. « Des types du Bastion social sont à mes trousses ! », aurait-il avancé. Ce groupuscule néo-fasciste, adepte des ratonnades et des saluts nazis – interdit par le gouvernement français en 2019 – ne dit rien aux convives. Le barman, qui ne veut pas d’embrouilles, demande au traqué de sortir par derrière. Il s’exécute et Anthony retourne à son verre. Quelques secondes passent avant que la porte du bar ne s’ouvre à nouveau. Un homme barbu et imposant au crâne rasé s’avance. C’est Famine. D’un coup, il fait valdinguer le tabouret sur lequel est assis Anthony et lui envoie un coup de pied dans les côtes :

    « Je n’ai même pas le temps d’enchaîner un mot, j’ai pris trois patates. Gauche, droite, gauche. On sentait que le mec savait plus que se battre, qu’il s’était entraîné. »

    À côté d’Anthony, un de ses amis arrête Famine et lui dit qu’il se trompe de cible. « Le mec a juste fait demi-tour et s’est barré. »

    À LIRE AUSSI : Soupes populaires, ratonnades et saluts nazis, bienvenue au Bastion Social

    Salut nazi et antisémitisme

    À l’audience, Ludovic Faure finit par s’excuser devant Anthony, même s’il minimise ses coups. Gêné, il peine à expliquer son geste face à la juge et invoque un climat de « stress permanent » lié à sa participation au Bastion social. Dans la salle d’audience, Will n’achète pas la repentance du musicien. Ce militant antifasciste est persuadé d’avoir été, lui aussi, cogné par le chanteur de Peste Noire, deux jours avant qu’il ne frappe Anthony. Il est à la terrasse d’un petit restaurant et se fait agresser dans le dos. « J’ai pris un premier coup et en voulant me relever, j’en ai pris un deuxième qui m’a pété le nez direct. » Six jours d’ITT alors que les deux hommes ne se sont jamais rencontrés :

    « Je connaissais son rapport avec le groupe Peste Noire et qu’il était très lié à des fachos du coin. Il avait une réputation de musicien faf. »

    Le musicien a effectivement une grosse cote dans le milieu du black metal depuis les premiers sons de son groupe Peste Noire au début des années 2000. « Il faut reconnaître qu’indépendamment de la personnalité de Famine, Peste Noire a bouleversé les codes du black metal et a apporté du sang neuf à la scène », selon Adrien Nonjon, doctorant à l’Inalco et chercheur sur l’extrême droite post-soviétique.

    Pourtant, le nom de leur première démo annonce toutefois la couleur : Aryan Supremacy. Longtemps, le zicos n’a pas voulu se revendiquer du NSBM, le black metal national-socialiste (alias les néonazis du genre) et a parodié la dénomination en se disant « national sataniste black metal ». L’imagerie du groupe tourne pourtant depuis 20 ans autour de l’extrême droite et des néonazis, avec des clins d’œil peu subtiles. Dans ses concerts, il lance des saluts nazis – que ce soit au Nouveau Casino à Paris en 2013 ou dans une soirée NSBM en Savoie devant 400 personnes qui l’imitent – ou scande « Sieg Hell », une parole de sa chanson La Mesniee Mordrissoire. Il assume être influencé par Adolf Hitler dans un webzine, sous l’analogie d’un « peintre à moustache un peu tendu ». Et au dos d’un album de 2019, les crédits saluent un certain Nate Higgers, anagramme de Hate Niggers : la haine des nègres.

    Le leader de Peste Noire cache à peine son antisémitisme. Ils ont – entre autres – repris un chant antisémite de l’Action française en 2009 ou placé un discours du même acabit dans son album de 2013. On entend en intro le collaborationniste Pierre Clémenti devant la légion des volontaires français (LVF), soutien du régime nazi, en 1941 : « Ce n’est pas la France qui a été battue, ce n’est pas le peuple français, c’est la bande de Juifs, de salauds de capitalistes qui nous dirigeaient ». Dans le même disque, la chanson La bêche et l’épée contre l’usurier reprend également des clichés historiques liés aux Juifs.

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    Peste noire a publié plusieurs visuels suprémacistes et antisémites. À gauche, dans un poster d'un de ses albums, Famine représente une pendaison du Ku Klux Klan. À droite, Peste noire reprend une image antisémite célèbre qui date d'une exposition de 1941, « le Juif et la France ». / Crédits : DR

    Pour ses soutiens, les paroles et l’imagerie de Peste Noire colleraient au style du black metal qui se veut choquant par essence. « Mais j’ai l’impression que le public commence à comprendre qu’il y a certaines limites à ne pas dépasser », commente le chercheur Andrien Nojon. Des anciens membres ou des groupes passés par le label de Peste Noire ont affiché leur opposition avec l’idéologie de Famine. Résigné à faire des concerts NSBM confidentiels en France, le groupe a vu plusieurs de ses festivals en Allemagne ou en Norvège être annulés pour ses positions.

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    Sur sa guitare électrique, Ludovic Faure affiche son soutien au groupe néofasciste italien Casapound. On y voit également l'autre logo de KPN : une Totenkopf, un emblème utilisé par des unités SS durant la Deuxième Guerre mondiale, que Famine arbore aussi sur des sweatshirts. / Crédits : DR

    Un départ pour l’Ukraine

    Anthony, le trentenaire tabassé dans un bar, ne sait rien de tout ça à l’époque. Victime collatérale, il n’imagine à aucun moment que, le lendemain de son agression, le chanteur phare de black metal allait se volatiliser. « Pour avoir justice, je pensais que c’était mort… » Ludovic Faure disparaît des radars. Il se réfugie en Ukraine pour continuer ses projets musicaux. Le chanteur s’affiche avec le régiment Azov – une unité paramilitaire ukrainienne d’extrême droite – et s’est acoquiné avec un label proche de cette milice : Militant Zone. Un groupe dirigé par Alexei Levkin, qui a produit des vidéos de Peste Noire en 2017 et qui les a fait participer au Asgardrei plusieurs années de suite. Ce festival réunit le gratin du NSBM, où se rassemble l’extrême droite transnationale. Mais avec la participation de Peste Noire, les concerts ont aussi drainé la première année de simples fans de black metal et Peste Noire. « Comme c’est difficile de les voir en France, de nombreuses personnes sont tombées dans le panneau », note Adrien Nonjon, qui renchérit :

    « Famine et Peste Noire sont un peu devenus des créatures d’Alexei Levkin et du label, qui se servent d’eux pour fédérer les métalleux autour du mouvement Azov. »

    Le groupe serait désormais à classer dans le « black metal militant », un autre sous-genre du NSBM. « Un style né en Ukraine, aux antipodes du black metal », détaille le doctorant à l’Inalco. Le chanteur a d’ailleurs voulu rejoindre les escouades nationales, une milice du mouvement Azov, selon des militants interrogés par le chercheur. « Ça ne s’est jamais réellement fait car le groupe préfère le garder comme un showman. Il est beaucoup plus intéressant pour le mouvement par son image et sa musique pour drainer des soutiens plutôt qu’en étant sur le terrain au sein d’une milice », détaille Adrien Nonjon. Une facette que le musicien militant n’a pas affichée au procès.

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    Ludovic Faure a affiché à de nombreuses reprises son soutien au mouvement Azov et à la Misanthropic Division, une unité du groupe paramilitaire ukrainien. / Crédits : DR

    Verdict

    Deux ans et demi après l’agression, Famine revient finalement en France. Pour quelle raison ? StreetPress l’ignore. Contacté par mail via son label La Mesnie Herlequin, Ludovic Faure n’a pas répondu à nos sollicitations. Son avocate aime toutefois à rappeler « qu’il s’est rendu sans résistance à la police ». En septembre 2020, après des dizaines de mois d’un mandat de recherche infructueux, l’agresseur est arrêté. Hier, mardi 25 mai, le chanteur de Peste Noire a écopé d’une condamnation de six mois avec sursis et 3.000 euros d’amende à verser avant le 30 juin, en attendant une nouvelle expertise. Anthony souffle : même s’il s’attendait à une peine plus lourde, il a eu gain de cause. « Il est au moins reconnu coupable. Il va devoir jouer profil bas. »

    Quant à Will, également agressé par le chanteur – il a reçu six jours d’ITT pour sa fracture du nez avec déplacement de la cloison nasale – il a porté plainte. Devant la police, Ludovic Faure a reconnu qu’il était là, mais nie l’avoir frappé. Selon l’antifa, les témoins n’ont pas été interrogés par les forces de l’ordre clermontoise.

    À LIRE AUSSI : Les fights clubs néonazis

    Edit le 26 mai 2021 à 22h18 : Dans la version initiale, nous avions mis une photo de Ludovic Faure dans une voiture qui avait le sigle de Peste noire sur elle. Comme c’était en réalité un montage, elle a été retirée. Toutes nos excuses.

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