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    30/03/2022

    Des violences policières du quotidien jugées au tribunal de Créteil

    « Aucun élément ne me permet de dire que les coups viennent du policier »

    Par Christophe-Cécil Garnier

    Nez fracturé, vidéo attestant d’injures… La juge et la procureure ont balayé les éléments présentés par un père de famille qui accuse des policiers du Kremlin-Bicêtre de violences et de harcèlement contre lui et son fils.

    Tribunal de Créteil – Avant d’entrer dans la salle d’audience ce mercredi 30 mars, Yann G., 43 ans, se tient droit comme un I. Maître Yvan Bonet, son avocat, lui demande comment il se sent. « Ça va, j’espère que c’est la dernière », répond le père de famille au crâne rasé. C’est la quatrième fois qu’il se présente au tribunal pour voir jugées deux affaires où il s’oppose à plusieurs policiers du Kremlin-Bicêtre (94).

    Yann G. a porté plainte contre un gardien de la paix, Medenick V., qui l’a frappé ainsi que son fils Maël, (15 ans à l’époque) à l’été 2019, dont StreetPress avait fait le récit l’an dernier. En retour, les policiers accusent notre homme d’outrage et de rébellion, à deux reprises. Maël, grand garçon métis aux cheveux crépus, s’est installé au premier rang, pour assister aux 5h30 de procès.

    La juge entame l’audience avec la plainte pour outrage et rébellion d’avril 2020, déposée par deux policiers du Kremlin-Bicêtre. Ce jour-là, la France est en plein confinement et Maël se trouve dehors sans attestation à 23h. Il se fait contrôler par la police. Son papa, Yann G., est à proximité. Lui a une attestation et est dehors en raison de son travail de livreur Uber Eats, qu’il exerce en plus de son boulot de jour à la RATP.

    Le père commence à filmer le contrôle avec son portable et met « un peu la pression » aux policiers, selon la présidente. Le père de famille habillé d’un bombers noir essaie de glisser un mot et se fait couper directement par la juge : « Je vous préviens qu’il ne faut pas m’interrompre et il va falloir accepter que nous allons avoir des différences de points de vue », rabroue-t-elle, sur un ton professoral et ferme.

    Une vidéo peu considérée

    Les trois agents décident d’embarquer Maël dans la voiture de police. Sur la banquette arrière, il y a une barrette de shit provenant d’une « saisie sèche », selon la procureure. Le mineur craint qu’on ne la mette sur son dos. « C’est inquiétant cet état d’esprit d’avoir de la méfiance pour l’autorité publique », estime la juge.

    Une fois Maël embarqué, les policiers démarrent et entendent l’insulte : « Va te faire enculer, fils de pute ». Pour les agents, c’est le père qui a prononcé ces mots. Ils l’arrêtent pour outrage. Comme il ne se serait pas laissé embarquer, ils l’accusent de rébellion. Pour Yann G., l’affaire est bien différente. Lui aurait dit aux agents qu’ils avaient « un comportement de voyous » et que ce sont les policiers qui l’ont insulté en retour. Pour le prouver, il pointe sa vidéo où on entend une autre voix que la sienne dire : « Va niquer ta mère, enculé ». Pourtant, cet élément ne convainc pas la présidente :

    « L’apport est limité car on ne sait pas qui parle, on n’a pas le lieu, et si je prends strictement les termes, ce n’est pas ceux que les policiers disent avoir entendu. »

    En clair, dans cette histoire, on reproche à Yann G., d’avoir filmé mais on lui dit aussi qu’il n’a pas suffisamment bien filmé. Quant à la rébellion, le quadragénaire qui travaille à la RATP nie et explique qu’un des deux agents lui a mis un coup de pied au tibia qui l’a fait tomber par terre. Pour lui, cette affaire n’a pour but que de continuer à le harceler, comme le ferait la police depuis août 2019. Yann G. prend pour exemple les nombreuses amendes qu’il a reçues avec son fils entre août 2019 et mars 2021. StreetPress en avait compté 21 à l’époque, pour un total de 2.446 euros.

    Des violences au commissariat

    Ce harcèlement a commencé après l’histoire du 1er août 2019, l’autre affaire jugée aujourd’hui. Ce jour-là, Yann vient chercher son fils qui vient de passer la nuit en garde à vue. Au comptoir de la salle de garde à vue, un policier lui lance : « Reprends tes merdes ! » Ensuite, ça dérape. Selon Yann, le policier Medenick V. l’aurait traité lui et son fils de « sales races ». « Je suis noir, je ne tiens pas ce genre de propos », s’est défendu le gardien de la paix. Selon Medenick V., Yann l’aurait lui insulté de « sale mwaka ». Présente à l’audience comme témoin, la commissaire L. qui a assisté à l’interpellation n’a pas le souvenir d’une telle insulte raciste prononcée par le père.

    Selon Yann, Medenick V. les aurait ensuite violemment frappés tous les deux, comme l’a raconté StreetPress en mars 2021. Lors de la garde à vue, maître Yvan Bonet a lui-même remarqué des blessures au visage et derrière les oreilles. « C’étaient des griffures, qui ont causé du sang », rappelle l’avocat à l’audience. Quatre jours après les faits, un scanner détecte même « une fracture des os propres du nez » chez Maël. Un certificat médical donne à Maël dix jours d’ITT et cinq pour Yann.

    Mais malgré les blessures et cette fracture du nez, Medenick V. parle de « violences fictives ». Pour l’agent trentenaire, Yann G. était véhément à son entrée au commissariat, aurait frappé une de ses collègues au front – qui a eu deux jours d’ITT pour cela – et concède ensuite qu’ils ont « échangé des coups » avec le père de Maël. Dans la procédure, pour justifier d’une blessure de Yann à la lèvre, Medenick V. indique qu’il a voulu parer un crachat du père sur lui et son « geste de protection » a malencontreusement « atterri sur les lèvres de l’individu ». « C’est un coup de poing, il faut dire les choses », tonne maître Bonet à la barre.

    Rien pour le policier

    Face à Yann G., la juge lui lance : « Vous avez touché Medenick V. avec votre crachat. » Le quadra souffle : « J’espère ». La phrase ne passe pas auprès de la présidente. L’incident est réutilisé par maître Lesieur, l’avocate de la défense dans sa plaidoirie, et par la procureure dans ses réquisitions pour qualifier Yann G. de « condescendant ». À la fin de l’audience, celle-ci ne demande pas la condamnation du policier Medenick V. :

    « Avec les éléments que j’ai au dossier, aucun élément ne me permet de dire que les coups viennent de lui. Est-ce que Maël a été blessé par des fonctionnaires de police ? Très certainement. Mais il n’y a pas de preuves que ce soit par M. V. »

    Par contre, le ministère public estime que Yann est coupable dans les deux affaires d’outrage et de rébellion. À son encontre, la procureure requiert une « peine d’avertissement » de six mois de prison avec sursis. Le délibéré sera rendu le 1er juin 2022. À la sortie de l’audience, le père de famille a le regard dans le vide. « Ça ne s’est pas bien passé », lâche-t-il.

    Illustration de Une par Caroline Varon.

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