En ce moment

    05/05/2022

    Après le Brexit, la France veut renvoyer à l’Angleterre ses gauchistes

    À Calais, un militant britannique, qui soutient les exilés, est menacé d’expulsion

    Par Jérémie Rochas

    Un militant britannique, soutien des sans papiers à Calais, a été placé en rétention administrative avant une probable expulsion dans les prochains jours. Les associations dénoncent une tentative d'intimidation contre ceux qui aident les exilés.

    Cour d’appel de Douai (59) – Devant le Palais de justice, ce lundi 2 mai, deux policiers papotent. « On a été appelé en renfort, il y a un procès de no-border en ce moment et la direction craignait que ça parte en vrille. » La fonctionnaire ne semble pas connaître les no-borders, ces militants qui viennent soutenir les migrants aux frontières. Son collègue en uniforme, décrypte rapidement :

    « Tu sais, c’est un groupe de gauchos, un peu comme les black-bloc quoi. »

    À quelques mètres d’eux, une dizaine de militants engagés dans la défense des exilés grillent des clopes en attendant de savoir si leur camarade va être maintenu en rétention. Depuis quatre jours, Matthew (1) est enfermé au Centre de Rétention Administrative (Cra) de Lesquin. Le jeune britannique de 22 ans parle un français parfait. Il est un infatigable soutien des sans papiers qui vivent comme ils le peuvent à la frontière. Préparation et distribution des repas, accès au droit… Le militant a multiplié les activités et les casquettes. Il a été impliqué dans une ribambelle d’associations ou de collectifs : Refugee Community Kitchen, Calais Food Collective, Human Rights Observer, Utopia 56, la Cabane Juridique… Il est aujourd’hui membre du collectif Calais Logement pour Toustes, à l’initiative de plusieurs ouvertures de squats en février 2022. Notamment celui de la rue Frédéric sauvage à Calais, dans lequel le militant habite depuis son ouverture.

    À 15h30, la nouvelle tombe : Matthew est libéré, mais reste menacé d’expulsion. Pour le militant, ça ne fait aucun doute, la préfecture lui fait payer ses engagements. Bonnet vissé sur la tête, il commente :

    « Je ne m’étais pas rendu compte à quel point l’État français était capable de réprimer les exilés et les soutiens. Je ne suis plus étonné de rien maintenant. Mais ils ne m’ont pas cassé, ils m’ont motivé. »

    Il dénonce également ses conditions de rétention et annonce son intention de saisir le Défenseur des Droits et la Contrôleuse Générale des Privation de Liberté. Il raconte :

    « Les policiers nous ont traité comme des animaux. La première journée, j’ai dû dormir sur un lit en métal sans matelas, c’est une autre personne retenue qui m’a donné un matelas. J’ai attendu 24 heures pour avoir mes vêtements personnels. Une autre personne a dû dormir toute une nuit sur le sol, les policiers refusant de lui donner le matériel. »

    Personne à l’adresse indiquée

    Rien n’est clair dans cette affaire. Selon la préfecture du Pas-de-Calais contactée par StreetPress, « un citoyen britannique a été interpellé jeudi 28 avril à l’occasion d’un contrôle routier. Lors de ce contrôle, les services de police ont constaté qu’il était en situation irrégulière, une obligation à quitter le territoire français (OQTF) assortie d’une mesure de placement en Centre de rétention administrative a été ordonnée ». Conséquence du Brexit, depuis le 1er janvier 2022, les ressortissants britanniques ont besoin d’un titre de séjour pour séjourner en France. Au départ, Matthew disposait bien du document, valable 5 ans. En mars dernier, il lui est retiré pour ne pas avoir répondu à une convocation de la préfecture. Les lettres ne sont pas arrivées, l’état en a déduit qu’il n’habite pas à l’adresse indiquée et décide de lui coller une OQTF.

    « Je reçois tous mes courriers à cette adresse, j’y vais chaque semaine et comme par hasard c’est celui-ci que je ne reçois pas », s’insurge le militant, encore sous le choc de la décision. « Avec tous les moyens de la préfecture, il y aurait eu bien d’autres façons de le contacter et d’éviter un retrait de son titre de séjour », abonde la Cabane juridique, présente à Calais depuis 2016. Pour tout le monde, cette histoire de domicile est avant tout un prétexte. Dans un communiqué publié lundi, le collectif Calais Logement pour Toustes dénonçait « une base légale douteuse voire inexistante dans le seul but de nous intimider, de criminaliser la lutte à la frontière franco-britannique et de viser le squat de la rue Frédéric Sauvage ».

    Et si ça devenait une habitude ?

    Qu’importe les motivations de la préfecture, Matthew est coincé. Il a reçu son OQTF plus d’un mois après la décision. Le délai de recours est donc écoulé. Ils ont tenté un recours hors délai auprès du tribunal administratif. « Malheureusement, nous apprenons que notre requête a été jugée irrecevable », explique Mathilde Buffière, responsable du service rétention de l’Assfam, association de soutien juridique au CRA de Lesquin. Son expulsion est prévue pour la fin de la semaine :

    « On est en train de rassembler une équipe de juristes et d’avocats pour contester l’Obligation de quitter le territoire français, l’Interdiction de Retour, le placement. Je vais demander des dommages et intérêts. Dès que je gagne, je reviendrai en France et je continuerai de lutter jusqu’à ce que les personnes sans papiers aient un toit à Calais. »

    En attendant l’éloignement, Matthew a été assigné à résidence au Centre d’Accueil et d’Examen des Situations (CAES) de Arques, à 50 km de son domicile et à plus d’une heure de marche du commissariat de Saint-Omer où il doit pointer trois fois par semaine. Pour le militant, cette assignation est « un dernier doigt d’honneur de la préfecture ». La cabane juridique craint de son côté que Matthew ne soit que le premier d’une longue liste. L’éloignement des bénévoles pourrait devenir « une pratique récurrente à Calais, qui a toujours été un laboratoire des politiques répressives ».

    (1) Le prénom a été modifié.

    Cet article est à prix libre. Pour continuer la lecture, vous pouvez faire un don.

    StreetPress est un média indépendant qui repose sur les dons de ses lecteurs et lectrices. Nous avons besoin de 80 000 euros avant le 2 décembre pour finir l'année. En savoir plus →

    Après déduction fiscale, un don de 30€ vous reviendra à 10€.

    Soutenir Streetpress Je fais un don
    mode payements
    Le journalisme de qualité coûte cher. Nous avons besoin de vous.

    Nous pensons que l’information doit être accessible à chacun, quel que soient ses moyens. C’est pourquoi StreetPress est et restera gratuit. Mais produire une information de qualité prend du temps et coûte cher. StreetPress, c'est une équipe de 13 journalistes permanents, auxquels s'ajoute plusieurs dizaines de pigistes, photographes et illustrateurs.
    Soutenez StreetPress, faites un don à partir de 1 euro 💪🙏

    Je soutiens StreetPress  
    mode payements

    NE MANQUEZ RIEN DE STREETPRESS,
    ABONNEZ-VOUS À NOTRE NEWSLETTER