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    07/07/2022

    La victime est elle-même policière

    Il intègre l’école de police malgré une condamnation pour violence conjugale

    Par Mathieu Molard

    En février 2021, Guillaume L. est condamné pour violence sur son ancienne compagne, policière. Un an plus tard, il intègre lui-même l’école de police. L’administration l’a accepté en connaissance de cause et il sera diplômé dans quelques jours.

    Dans son courrier au ministre de l’Intérieur, elle parle d’« étonnement ». Plus loin, d’« incompréhension totale ». Le ton de la lettre est respectueux, mais la colère de la fonctionnaire de police se fait sentir au fil de ces trois pages adressées à Gérald Darmanin :

    « Dans le contexte actuel où les violences conjugales sont votre/notre priorité, comment cela est-il acceptable de recruter un policier qui en a été auteur ? Comment espérer que ce fonctionnaire de police puisse faire son métier et traiter les victimes de violences conjugales de façon juste, humaine et impartiale ? »

    Le 6 mai 2022 – la date est restée gravée dans son esprit – Adeline S., policière en Île-de-France, a découvert que Guillaume L., son ancien compagnon, avait intégré l’école de police de Sens (89), malgré une condamnation pour des violences conjugales à son encontre.

    Deux ans de calvaire

    Après plus de dix ans de vie de couple, la relation bat de l’aile quand, à l’été 2019, Adeline S. décide de quitter le domicile conjugal. Son compagnon avec qui elle a deux enfants ne va pas le supporter. Au téléphone, elle raconte à StreetPress les colères brutales de Guillaume L. Il crie, lui jette un verre d’eau au visage, la pousse violemment.

    Pendant près de deux ans, il va lui faire vivre un véritable calvaire. Un jour, alors qu’elle est dans sa voiture, pour la forcer à descendre il « fait mine de [la] frapper » puis « arrache » le clignotant de la voiture. Une autre fois, il va s’introduire dans son véhicule en son absence et retirer tous les sièges, les enjoliveurs et même l’allume-cigare ! (1) Il va aussi piocher sur l’un des comptes d’Adeline S. près de 10.000 euros. Devant la justice, Guillaume L. assure qu’il s’agit de sa part des économies communes.

    Plusieurs mois après leur rupture elle découvrira aussi, dit-elle, qu’il l’espionne :

    « Il avait installé un partage d’images sur Google Photos sans que je ne le sache. Il avait accès à toutes les photos que je prenais ! »

    Il se serait également connecté à son compte en banque ou aurait lu ses conversations privées. « C’est un pervers narcissique », juge Adeline S. « Il a tout fait pour me faire du mal. » Même la dénigrer auprès de leurs enfants :

    « Il leur disait que j’étais une menteuse ou que je l’avais étranglé. »

    Condamné pour ces violences

    Des violences physiques et psychologiques qui vont l’affecter profondément. Le 7 décembre 2019, elle est « évaluée » par un expert psychologue des urgences médico-judiciaires. Ce dernier note (2) qu’elle présente « des troubles anxieux, des éléments anxio-dépressifs, une tristesse, des crises de larmes, des ruminations, des blessures narcissiques, une crainte de représailles, une hyper-vigilance, et des troubles de l’alimentation ». L’expert psychologue conclut ainsi :

    « Mme Adeline S. présenterait un débordement psychique se manifestant par un vécu de menaces, par la crainte anticipatoire de nouvelles violences verbales de la part de son agresseur présumé. »

    Pour ces faits, Guillaume L. a été condamné. Quelques jours après l’arrachage du clignotant, Adeline S. a porté plainte. StreetPress a pu consulter l’ensemble de la procédure. Aux policiers, elle raconte tout : les mots, les gestes, sa détresse… En février 2021 l’affaire est jugée au tribunal de Meaux et le verdict tombe le mois suivant :

    « Monsieur Guillaume L. sera reconnu coupable des faits de violence n’ayant pas entraîné d’incapacité de travail sur la personne d’Adeline S., avec cette circonstance que les faits ont été commis par le partenaire de la victime. »

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    Guillaume L. est reconnu coupable des faits de violence n’ayant pas entraîné d’incapacité de travail sur la personne d’Adeline S., avec la circonstance que les faits ont été commis par le partenaire de la victime. / Crédits : StreetPress

    La police l’accepte quand même

    En langage courant, son ex est condamné pour violences conjugales (3). Mais comment alors a-t-il pu intégrer une école de police ? Pour postuler au concours de gardien de la paix, il faut présenter un extrait de casier judiciaire vierge : le bulletin B2. Au moment du procès, Guillaume L. occupe une fonction administrative au ministère de l’Agriculture. Il a demandé et obtenu que la condamnation ne soit pas inscrite à son casier, ce qui lui a permis de passer le concours de gardien de la paix.

    Mais le ministère de l’Intérieur ne s’arrête pas au casier pour vérifier le passif des candidats. Il mène une « enquête de moralité » sur chaque postulant qui a réussi les examens. À cette occasion, il a été informé de cette affaire de violences conjugales, comme le confirme à StreetPress le Service d’information et de communication de la police (Sicop). À partir de là, et même si Guillaume L. a réussi les épreuves, l’administration aurait légalement pu le recaler. Elle le fait d’ailleurs régulièrement pour d’autres motifs. Pourquoi alors, n’a-t-elle pas écarté ce candidat condamné ?

    La cérémonie de sortie d’école de Guillaume L. est prévue pour le 15 Juillet 2022. Après quoi, il sera affecté à une unité et peut être amené à recueillir la parole de femmes victimes de violences conjugales. Les multiples démarches de la victime, elle-même fonctionnaire de police depuis dix ans, n’y feront rien. Elle a raconté son histoire au directeur de l’école de police. « Il m’a écouté et a été très aimable mais il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire », soupire Adeline S. Elle a également écrit au ministre de l’Intérieur. Sa lettre est, à ce jour, restée sans réponse (4).

    L’affaire est difficilement compréhensible pour Linda Kebbab, déléguée nationale du premier syndicat de France, Unité-Sgp (5). « Il est inenvisageable d’avoir une personne condamnée, particulièrement pour des violences aggravées, qui intègre la police nationale. Ça interroge et inquiète sur le processus de recrutement alors que notre métier exige une probité certaine. » Il faut, selon la représentante syndicale, s’interroger au-delà de ce cas précis et réfléchir aux moyens d’éviter qu’une telle affaire se reproduise :

    « On a eu ces dernières années un recrutement massif et nécessaire dans la police. Mais l’outil de recrutement et de formation ne suit pas. Les services de renseignement chargés des vérifications manquent de moyens, comme les écoles et les structures de formation. »

    Adeline S. est soutenue par le collectif Abandon de famille .

    (1) Il ne sera pas condamné pour ces actes : la justice va considérer que le partage des biens n’ayant pas été tranché, ce véhicule était aussi celui de Guillaume L., il ne peut donc pas être condamné pour sa dégradation.

    (2) Élément rapporté dans la procédure judiciaire.

    (3) Il est acquitté pour les violences psychologiques. Et n’a pas fait appel.

    (4) Elle a également écrit à l’IGPN qui s’est déclarée non compétente sur le sujet et a transmis les informations à la direction de l’école nationale de Police.

    (5) Adeline S. est elle-même adhérente de Unité-SGP.

    _Image de Une : photo d’illustration « Département des Yvelines, Police Nationale » par Nicolas Duprey le 18 juin 2021 via Flickr. Certains droits réservés

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