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    14/11/2022

    « Nous sommes des femmes trans, Péruviennes, prostituées »

    L’équipe de volley des femmes trans du bois de Boulogne

    Par Pauline Gauer , Marie Thimonnier

    Pour échapper à leur quotidien, des travailleuses du sexe transgenres originaires du Pérou ont créé une équipe de volley. Elles s’entraînent sur leur lieu de travail, dans le bois de Boulogne.

    Porte d’Auteuil (75) – Steisy étire ses épaules, concentrée, avant de servir. La Péruvienne de 31 ans, tatouée d’un baiser dans le cou, profite de chaque seconde de jeu. Ce dimanche d’août, comme chaque semaine, une vingtaine de joueuses de volley se sont donné rendez-vous sur une parcelle d’herbe, aux abords du bois de Boulogne. « On oublie notre quotidien ici », sourit Steisy, qui poursuit :

    « Être ici, soutenue et entourée par d’autres femmes transgenres qui travaillent au bois, ça me donne de la force. »

    Toutes ces femmes sont originaires du Pérou. Dans son ancienne vie, Steisy était coiffeuse. « J’étais exploitée par mon patron. Alors j’ai commencé à me prostituer le soir, avec ma sœur, en plus du salon. » En 2017, elle rejoint la France avec sa sœur jumelle, transgenre elle aussi. « On travaillait jour et nuit, c’était très dur. Nous avons décidé de partir pour trouver de meilleures conditions de vie et de travail. » Entre deux sourires adressés à ses amis et son compagnon qui assistent à la rencontre, Steisy crie et transpire, comme le reste des joueuses. Elles enchaînent les matchs sous les encouragements de leurs proches et les regards de quelques promeneurs curieux.

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    Dans les pays andins, le volley est un sport très populaire, surtout chez les femmes. / Crédits : Pauline Gauer


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    En place derrière le filet, Charlize contre la balle de l'équipe adverse. / Crédits : Pauline Gauer

    Transphobie et discriminations

    Au son des musiques de salsa, qui résonnent depuis les basses installées sur le bord du terrain, la figure de Charlize se dégage. La doyenne du groupe a quitté le Pérou pour échapper aux regards et aux insultes homophobes et transphobes. « La société péruvienne n’accepte pas les personnes comme nous », raconte la quadragénaire, en remuant ses boucles brunes. Elle confie, avec une mine résignée :

    « Quand j’ai commencé ma transition à l’âge de 25 ans, je suis partie en Argentine pour me faire opérer. À mon retour, j’ai vu les regards sur moi changer. Je ne me sentais plus à l’aise dans ma propre rue. »

    Alors que les deux équipes s’affrontent dans un match serré, Korinna a décidé d’être simple spectatrice. La grande brune se remémore ses années passées à cacher son identité de genre : « Dans mon pays, je devais aller à l’université et au travail déguisée en garçon. J’étais obligée de cacher mes seins, mes formes et garder mes cheveux courts, jusqu’à ce que je décide de venir en France », regrette Korinna, dont le ton se fait soudain plus grave. Elle se souvient des moqueries au début de sa transition. Il y a ensuite eu des insultes, lorsqu’elle a commencé à porter des robes, et enfin le rejet de certains de ses proches. Sur le bord du terrain, cet après-midi d’été, sa grande taille élancée se fond dans une robe légère, moulée à la poitrine. Ici, elle s’habille comme elle l’entend. « Je ne voulais plus me cacher », affirme-t-elle, son visage illuminé d’un sourire.

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    Korinna, la coach des volleyeuses venue assister à la rencontre, se remémore ses années passées à cacher son identité de genre. / Crédits : Pauline Gauer

    « Je suis partie de mon pays parce qu’il est pauvre. Je suis là pour aider ma famille », contextualise Steisy, qui envoie régulièrement de l’argent à ses proches. Une évasion qui l’a conduite aux portes du bois de Boulogne, comme la plupart de ses coéquipières. « Quand tu arrives en France, tu n’as rien d’autre que la prostitution jusqu’à trouver une certaine stabilité », soupire Korinna.

    La prostitution, une fatalité ?

    Luna, 43 ans, vit en France depuis une dizaine d’années. Elle a commencé à se prostituer dès son arrivée, comme Korinna. Leurs premiers mois sont difficiles. À l’époque, elles ne parlent pas la langue et n’ont pas d’argent de côté. « J’ai pris tout mon argent, j’ai payé l’avion et quelques mois d’hôtel », raconte Korinna. Une fois à Paris, il faut pourtant se payer de quoi vivre et manger. Luna commente :

    « On arrive seules, sans titre de séjour. La rue est notre seule option pour gagner un peu d’argent. »

    Les deux femmes miment des chiffres de la main. Elles se souviennent des gestes qui les ont aidées pour communiquer avec les clients et indiquer leur tarif. À l’époque, elles sont incapables de dicter ou de demander leur chemin. « Pour rentrer chez nous, nous gardions toujours un petit bout de papier avec notre adresse », raconte la petite brune habillée d’un ensemble de sport rose.

    D’autres volleyeuses, arrivées plus récemment, assument moins leur gagne-pain, comme Gema. Depuis le début de la partie, c’est pourtant elle qui se fait remarquer. Sur le terrain, vêtue d’un bustier rose pâle et d’une jupette noire, cheveux noués d’un imposant élastique fuchsia, elle lance des petites piques à ses adversaires. Avant de servir pour le gain du match, Gema fait un petit tour sur elle-même et capte tous les regards. Expressive dans le jeu, elle joue chaque ballon avec force. Mais lorsqu’elle aborde son métier, elle hésite et baisse la voix :

    « Je suis fille de compagnie. »

    Il y a quelques mois, Gema a rejoint Korinna, Charlize, Luna et Steisy, dans l’équipe de volley de l’association Acceptess-T. La structure a été créée en 2010 pour défendre les droits des personnes transgenres. Depuis 2014, elle met en place des cours de volley dans un gymnase avec l’appui d’une autre organisation de sport LGBTQI+, Smash +. Les joueuses peuvent ainsi pratiquer toute l’année et participer à des compétitions, au-delà des rendez-vous éphémères comme ce dimanche d’été. Mais sur la pelouse aujourd’hui, le terrain est également ouvert aux volleyeuses qui ne font pas partie de ce collectif.

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    Gema a rejoint l’équipe cette année : « ça permet de voir des amies et de sortir un peu. Comme ça, avec le volley, forcément on tient le coup. » / Crédits : Pauline Gauer

    Korinna a commencé à jouer avec l’association quelques mois après son arrivée. C’est une amie immigrée péruvienne qui lui soumet l’idée :

    « J’ai tout de suite accepté. J’étais en train de changer de vie, je venais d’arriver, je ne connaissais pas beaucoup de gens. J’étais tellement contente de pouvoir jouer au volley de nouveau. »

    Gema abonde : « Le volley, ça permet de voir des amies et de sortir un peu. Avec ça, forcément on tient le coup. »

    Korinna est la coach attitrée de l’équipe associative qui compte une quinzaine de joueuses. Une fois par semaine, elle s’évade de son quotidien et oublie ses difficultés pour se faire une place dans la société parisienne, raconte-t-elle. À côté du coaching bénévole, elle travaille en tant que secrétaire médicale dans un établissement de santé. « À la fin de mon contrat en CDD, je vais travailler pour le pôle médical de l’association », se réjouit-elle.

    Luna aussi a essayé plusieurs petits boulots, avec la volonté de sortir de la prostitution. Sans parvenir à les garder. « Quand tu as été dans la rue toute ta vie, tu t’habitues à travailler quand tu veux, où tu veux, à être ta propre cheffe. » Mais elle n’est pas inquiète. « Je trouverai », sourit la quadragénaire. En attendant, Luna accepte encore quelques clients, mais « moins qu’avant ». Aucune autre fille n’a parlé d’un souhait de changer de métier, malgré un sentiment d’insécurité grandissant.

    Augmentation des violences

    À chaque nouveau point, Charlize note minutieusement le score à l’aide d’une pince à linge accrochée au filet. Le passage d’un carreau au suivant indique un point supplémentaire. Elle fanfaronne, son équipe est en tête. Son ton change radicalement lorsqu’elle confie ses dernières difficultés. Dix ans après ses débuts au bois de Boulogne, son activité commence à peser sur sa santé mentale. « J’ai vu un changement de comportement des clients depuis que j’ai commencé. Maintenant, beaucoup de gens nous veulent du mal. Certains hommes sont méchants, agressifs. » Avant d’ajouter :

    « J’ai peur de me faire agresser. Certains me sifflent, m’insultent ou me jettent une bouteille de coca. Ils s’amusent à crier “Roberto ! Carlos ! ” quand ils nous voient »

    Entre ses phrases, elle regarde ses partenaires et amies, en quête de réconfort. Chalize se souvient des manifestations auxquelles elle a participé en août 2018, suite au meurtre de Vanesa Campos, travailleuse du sexe transgenre. La jeune femme, également originaire du Pérou, a été tuée d’une balle dans le thorax sur son lieu de travail, par trois hommes impliqués dans un réseau de vol des clients des TDS à l’entrée du bois. « C’est un drame qui nous a marquées et qui reflète bien le danger qui augmente ici », déplore Charlize, émue. « Dans ces moments-là, on a besoin de soutien et de distraction. Voir mes amies et jouer au volley, ça me permet d’oublier. »

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    Charlize, la doyenne du groupe, a quitté le Pérou pour échapper aux regards et aux insultes homophobes et transphobes : « La société péruvienne n’accepte pas les personnes comme nous », raconte-t-elle. / Crédits : Pauline Gauer


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    Sur le terrain, Charlize note minutieusement les points à l’aide d’une pince à linge accrochée au filet. / Crédits : Pauline Gauer

    Toutes ne sont pas aussi ouvertes à parler de leurs conditions de travail ou ne préfèrent pas répondre quant à leur présence dans les cortèges de soutien aux victimes. Mais la réunion de ces femmes au sein de l’association n’a rien d’anodin. « Une amie immigrée m’avait parlé d’un groupe d’aide aux personnes trans, vers qui je pouvais me tourner en arrivant si j’avais un problème. Je connaissais l’association avant même d’arriver ici », indique Steisy. Un refuge qui prend tout son sens, lorsque les violences sont de plus en plus perceptibles au bois. « Si on a des problèmes de santé, des questions sur nos papiers, ou qu’on veut avoir des aides, il y a toujours quelqu’un qui nous répond, une amie ou un bénévole », constate-t-elle. Pour les volleyeuses, Acceptess-T a récemment mobilisé un avocat afin de les accompagner dans leur démarche pour changer leur état civil sur leur titre de séjour.

    « Mon pays c’est la terre du volley »

    Autour du terrain de volley, des stands de nourriture péruvienne et des tables de banquet sont alignés. Une petite scène montée en kit avec sa piste de danse a aussi été aménagée. Le lieu arbore les couleurs rouge et blanche du drapeau péruvien. Dans le pays andin, le volley est un sport très populaire, surtout chez les femmes. « Je joue depuis toujours. Petite, j’étais déjà dans l’équipe de l’école. Au bois c’est pareil, j’ai mes amies, je suis contente de les retrouver », s’émeut Steisy, en tapant dans les mains de ses coéquipières à l’issue du second match, remporté de justesse. « Mon pays c’est la terre du volley », corrobore Charlize.

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    Près du périphérique, le lieu est familier pour les joueuses car la majorité d’entre elles sont, ou ont été, travailleuses du sexe au bois de Boulogne. / Crédits : Pauline Gauer

    Derrière le filet, les joueuses passent le relais, refont les équipes après chaque rencontre, tandis que les paris sont pris sur une petite table installée sous un barnum. « Les filles adorent parier, ça leur rappelle le Pérou », observe Korinna en buvant une gorgée de chicha morada, une boisson péruvienne à base de maïs rouge. Charlize a tenu son premier ballon à l’âge de six ans. « Toute ma vie j’ai joué au volley, j’ai continué encore et encore. Ici, le volley m’aide beaucoup, ça m’apporte du bonheur. Je ne pense qu’à ça », se réjouit-elle, ses yeux noirs brillent. Elle ajoute :

    « Pour moi c’est une habitude, c’est comme si je mangeais, c’est vital. »

    Charlize, Luna et Korinna se sont récemment rendues à Berlin, en Allemagne avec six autres filles d’Acceptess-T. Elles ont disputé un tournoi face à des équipes européennes de femmes issues de la communauté LGBTQI+. Korinna assure qu’elles ont beaucoup de chance :

    « C’est une opportunité unique pour nous. Et c’est la première fois que nous jouons dans un tournoi uniquement avec des femmes. C’est une reconnaissance ! »

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