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    06/12/2023

    « Plus de vergogne face aux bien-pensants et à la racaille »

    L'extrême droite radicale se rêve en « Gilets jaunes identitaires » après la mort de Thomas

    Par Daphné Deschamps

    Depuis la mort de Thomas à Crépol en novembre, l’extrême droite radicale est en ébullition. Ils pensent que la société est en train de basculer dans leur sens, et veulent « accentuer la pression ». Ils rêvent d’un « mouvement social-patriote ».

    « Ils sont le poison, nous sommes l’antidote : plus de vergogne face aux bien-pensants et à la racaille. » Dimanche 3 décembre au matin, bien avant l’heure de la messe, le national-catholique Jean-Eudes Gannat a développé sur le réseau Telegram son « idée pour que la pression sur le système s’accentue ». « Un réveil des Français est en cours », estime l’ancien leader du groupuscule angevin Alvarium, dissous par le gouvernement en 2021. Depuis le meurtre de Thomas, ​​16 ans, tué lors d’une fête de village à Crépol (26), Jean-Eudes Gannat, comme d’autres membres de l’extrême droite radicale, veut multiplier les manifestations dans les villes de France et les « politiser ».

    Le soir même, celui qui est désormais président d’un groupe nommé Mouvement Chouan est dans un space Twitter-X – sorte de live audio participatif – avec des représentants de presque toutes les tendances de l’extrême droite radicale. Côté néofascisme, il y a Raphaël Ayma du groupuscule Tenesoun (ex-Bastion social) qui anime la discussion. Dans les zid’, on retrouve le porte-parole d’Argos (ex-Génération identitaire, GI) ou la militante du compte « French lives matter ». Et il y a aussi des membres du Rassemblement national (RN) avec Edouard Bina, boss du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) 74 et secrétaire général du syndicat Cocarde, et l’assistante parlementaire Nina Azamberti, qui milite aussi à Némésis et à Defends Marseille. Ces deux derniers ont été épinglés il y a moins d’une semaine dans une enquête de StreetPress sur les radicaux au Rassemblement national.

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    Le soir même du meurtre de Thomas, ​ des représentants de presque toutes les tendances de l’extrême droite radicale étaient présentes dans un space Twitter-X intitulé « immigration, Thomas : que faire ? » / Crédits : DR

    La volonté d’un « mouvement social-patriote »

    Pendant deux heures, le débat tourne autour d’une question : comment transformer la séquence médiatique en cours suite à la mort de Thomas à Crépol en un « mouvement social-patriote ». « Des Gilets jaunes identitaires », plastronne même Raphaël Ayma de Tenesoun. Pour les participants, après la dédiabolisation de façade du RN, c’est au tour des radicaux d’entamer le même processus et de multiplier les rassemblements partout, notamment devant les palais de justice, à visage découvert. Et tant pis s’ils ne comptent parfois moins d’une centaine de personnes, comme à Aix-en-Provence (13), malgré la présence du sénateur Reconquête Stéphane Ravier. Selon le national-catholique Jean-Eudes Gannat, ces rassemblements ont pour but de « piéger le système ». Le projet est clair : ne rien attendre des urnes et recruter, dans les manifestations et via un activisme numérique toujours plus hyperactif. Selon les différents porte-parole, cette stratégie de recrutement fonctionnerait. Dans le live, le RNJ et Cocarde Edouard Bina affirment, malgré ses accointances néonazies révélées par StreetPress :

    « Il faut être à la fois radicaux et normaux. Nos revendications doivent être appuyées par notre image. »

    Qu’importent leurs CV parfois très chargés, il faut « se faire bien voir, devenir des gens normaux », annonce le porte-parole d’Argos, qui fut membre du groupuscule dissous GI. « Ne pas être des caricatures de notre camp politique », selon Raphaël Ayma.

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    Depuis le meurtre de Thomas, Jean-Eudes Gannat, comme d’autres membres de l’extrême droite radicale, veut multiplier les manifestations dans les villes de France et les « politiser ». / Crédits : DR

    Des saluts nazis au rassemblement parisiens

    En clair, finies les descentes racistes à l’image de Romans-sur-Isère (26), où plusieurs militants néonazis ont été interpellés, cette extrême droite radicale veut devenir respectable tout en multipliant les actions. Seul courant absent de cette discussion inter-tendances : les nationalistes-révolutionnaires. Ceux-ci ont été pointés du doigt pour Romans-sur-Isère, considérée comme un échec stratégique et médiatique. Ces derniers remplissent mal les cases de la respectabilité : ils n’agissent quasiment jamais à visage découvert, préfèrent les actions violentes, et n’ont généralement pas de porte-parole.

    À LIRE AUSSI : Descente raciste à Romans-sur-Isère : quels sont les profils des interpellés ?

    Pourtant, au rassemblement parisien d’extrême droite pour Thomas organisé devant le Panthéon le 1er décembre, des militants du Gud se sont adonnés à des saluts de Kühnen – ersatz de saluts nazis – autour du porte-parole des Natifs, encore des héritiers de GI. Tant pis pour l’image.

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    Au rassemblement parisien d’extrême droite pour Thomas organisé devant le Panthéon le 1er décembre, des militants du Gud se sont adonnés à des saluts de Kühnen (ersatz de saluts nazis). / Crédits : DR

    Une position qui n’est pas du goût des militants historiques nationalistes révolutionnaires (NR), dont certains n’hésitent pas à qualifier les zids de « récents et faux amis ». Pour eux, les héritiers de Génération identitaire (GI) se concentreraient sur la ligne islamophobe qu’ils poussent et non pas sur un refus général de l’immigration, ce qui reviendrait à « dévier le combat contre l’immigration de sa réalité à savoir un refus d’une submersion ethnique en un combat contre une religion ». Christian Bouchet, une des principales figures du courant, les qualifie même de « représentants des bourgeois ».

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    Photo du rassemblement parisien d’extrême droite pour Thomas organisé devant le Panthéon le 1er décembre 2023. / Crédits : DR

    Plus que la question d’un « grand soir » de cette extrême droite qui fantasme une guerre raciale et civilisationnelle, derrière les manifestations « pour Thomas », se joue la question de la domination d’une idéologie à l’extrême droite radicale. Si tous les courants cohabitent depuis des décennies, il y en a toujours un qui prend le dessus sur les autres. Après une hégémonie du royalisme, portée notamment par la tentative de coup d’État des Ligues du 6 février 1934, les différents courants néofascistes se disputent le devant de la scène durant toute la seconde moitié du 20e siècle. Avant d’être dépassés par l’activisme spectaculaire des identitaires, qui se sont spécialisés dans l’agit-prop’ sur les vingt dernières années. Mais la dissolution de GI en 2021 a créé une perte de vitesse pour les zids, qui peinent désormais à exister dans la sphère groupusculaire – même si le courant identitaire a largement infusé au RN et chez Reconquête. À l’inverse, l’espace politique qui s’est libéré a été occupé par les NR, plus radicaux et violents. Quel que soit le courant, la séquence médiatique actuelle est l’occasion pour ces différentes faces de l’extrême droite d’imposer durablement leurs discours et leurs modes d’action dans le paysage politique français.

    Contacté, Jean-Eudes Gannat a préféré lancer des comparaisons misogynes à l’encontre de l’autrice de cet article plutôt que de répondre à nos questions.

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    La bataille contre l’extrême droite est rude. Nous la menons de tout notre coeur, de toute notre âme, avec toute notre énergie. Rien ne nous fera reculer, ni l’adversité, ni les menaces. Car nous ne savons que trop bien ce qu’il peut arriver si Jordan Bardella prend la tête d’un gouvernement.

    Nous faisons tout notre possible pour empêcher cette bascule. Nous devons aussi anticiper le pire. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, le travail sera encore plus important et les obstacles plus nombreux. Financiers, notamment.

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