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    21/01/2026

    Eau polluée, décharges sauvages et intoxication des populations

    Face au désastre écologique de l’extraction d’or illégale, le combat d’un peuple autochtone guyanais

    Par Enzo Dubesset

    Depuis trente ans, le peuple autochtone Wayana, qui vit dans le sud-ouest de la Guyane, voit son environnement détruit et pollué par l’extraction illégale d’or. Ils espèrent une réponse des pouvoirs publics après les promesses de la COP30.

    « Notre mission, c’est de collecter des données, de sensibiliser la population et les pouvoirs publics aux problèmes de l’orpaillage illégal, de montrer ce qu’on vit au quotidien depuis plus de trente ans », résume Uhmë Aliwaupoe en faisant louvoyer sa pirogue entre les rochers du fleuve Litani, dans le sud-ouest de la Guyane, dénudés par la saison sèche. Ce père de 42 ans aux cheveux teints a presque toujours côtoyé les « garimpeiros », les chercheurs d’or illégaux. Le plus souvent originaires du Brésil et très modestes, ils viennent chercher fortune sous la canopée guyanaise au prix d’un désastre environnemental et sanitaire.

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    Sur le fleuve Litani, une mosaïque de toits colorés sont agglutinés sur un bout de rivage défriché. Il s'agit du village informel baptisé Yaou Passi. / Crédits : Enzo Dubesset

    Le peuple autochtone Wayana, composé approximativement de 2.500 personnes, en est la première victime. Leur territoire, situé dans la région reculée du Haut-Maroni, le long de la frontière franco-surinamaise et sur la commune de Maripasoula, est accessible uniquement en pirogue ou en avion depuis Cayenne. Le littoral est particulièrement prisé par les chercheurs d’or. Selon le dernier bilan préfectoral, en 2025, 8.000 orpailleurs ont été actifs sur 600 chantiers dans la forêt et six tonnes d’or ont été illégalement extraites dans toute la Guyane.

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    Le village informel Yaou Passi est un centre de ravitaillement des orpailleurs. / Crédits : Enzo Dubesset


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    Le village Yaou Passi est l'un des 120 comptoirs chinois installés sur la rive surinamaise. / Crédits : Enzo Dubesset

    Les Gardiens du Haut-Maroni

    Au détour d’un embranchement du fleuve Litani, les nuances verdoyantes de la forêt tropicale laissent soudainement place à une mosaïque de toits colorés, agglutinés sur un bout de rivage défriché. Ce village informel baptisé Yaou Passi est l’un des 120 comptoirs chinois (1) installés sur la rive surinamaise. Prospérant dans une ambiance des plus glauques, il forme l’une des bases arrière du trafic lié à l’orpaillage illégal.

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    Comptoir chinois sur la Litani, en face de Taluen. / Crédits : Enzo Dubesset

    « C’est ici que les garimpeiros se ravitaillent en essence, en mercure, en nourriture. Puis, ils viennent travailler côté français, parfois à quelques kilomètres de nos villages », décrit Uhmë Aliwaupoe en amarrant sa pirogue. « Nous tombons régulièrement sur des orpailleurs en forêt et ça peut être dangereux. On évite désormais d’aller seul à l’abattis [parcelle agricole, ndlr]. »

    À LIRE AUSSI (en 2024) : Au milieu de l’Amazonie, une commune française manque d’eau et de nourriture à cause du dérèglement climatique

    Avec trois autres jeunes des villages de Taluen et d’Anapaïké, situés à une heure de pirogue de Maripasoula — le principal bourg de la région — Uhmë, surnommé « Tex », a rejoint il y a un an la nouvelle équipe des Gardiens du Haut-Maroni. Ce programme a été lancé en 2023 à l’initiative des autorités coutumières locales et du WWF Guyane, avec le soutien de l’Office français de la biodiversité et de la fondation privée Anyama. Il déroule :

    « L’objectif, c’est d’avoir nos propres données à l’échelle locale. Au niveau de l’État, on nous répète que les chiffres sont bons, que les choses s’améliorent mais ce ne sont que des mots. Chez nous, on ne voit rien changer. »

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    Uhmë Aliwaupoe, surnommé « Tex », membre du programme les Gardiens du Haut-Maroni, cartographie avec les autres « les zones détruites » par l'orpaillage. / Crédits : Enzo Dubesset

    Faire reconnaître la contamination aux métaux lourds

    Depuis trente ans, l’extraction illégale d’or relâche tout un tas de métaux lourds — mercure, aluminium, arsenic — présents à l’état naturel dans le sol jusque dans les cours d’eau. Des traces de ces substances, aux potentiels effets neurotoxiques, se retrouvent dans la chaîne alimentaire, et donc jusqu’aux poissons consommés par la population. Aimawalé Opoya, un des chefs coutumiers du village de Taluen, s’indigne :

    « Quand on va se baigner dans le fleuve, l’eau est toujours jaune. On en sort avec des irritations et de l’urticaire ! »

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    Pour cuisiner, faire la vaisselle ou se laver, les habitants n'ont aucune alternative excepté le fleuve pollué. / Crédits : Enzo Dubesset

    Surtout, plusieurs tonnes de mercure continuent d’être relâchées dans l’environnement par les orpailleurs qui s’en servent pour mélanger les paillettes d’or. Une pratique prohibée en France depuis 2006 et que le Suriname s’est engagé à interdire en 2018. Dans un soupir, Tasikale Alupki, un autre habitant de Taluen, lâche :

    « Souvent, nous avons des maux de tête, des douleurs aux articulations. Cela fait trente ans que nous sommes intoxiqués. Nos systèmes immunitaires sont affaiblis. »

    Cet artisan sculpteur ne boit plus que l’eau de la fontaine atmosphérique installée au village dans les trois dernières années. Il n’a pas confiance dans l’eau délivrée par les robinets publics qui pompent dans la nappe phréatique. Cependant, pour cuisiner, faire la vaisselle ou se laver, il n’a, comme les autres habitants, aucune alternative excepté le fleuve pollué.

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    Tasikale Alupki, ancien président de l'association du village de Taluen, alerte régulièrement les autorités sur les différentes problématiques liées à l'orpaillage. / Crédits : Enzo Dubesset

    Effets nocifs sur le système nerveux

    Les décharges sauvages qui s’accumulent le long des criques — comprendre les rivières —, alimentées par les orpailleurs et la population locale, forment un autre cocktail explosif de métaux lourds, micro-plastiques et autres perturbateurs endocriniens. D’après les recherches menées par Rémy Pignoux, médecin de santé publique et chercheur associé au CNRS, en octobre 2024, « 70 % des adultes et 60 % des enfants testés dans la région dépassent le seuil d’imprégnation au mercure ». Défini par l’Organisation mondiale de la santé, le taux est fixé à 10 microgrammes par gramme de cheveux. Au-delà des effets nocifs sur le système nerveux, des troubles du développement chez l’enfant peuvent apparaître.

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    Des vieux fûts d'essence sont en train de se désagréger à deux pas de l'eau utilisée pour se laver, boire ou encore cuisiner. / Crédits : Enzo Dubesset


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    L'entrée de la crique Lipo Lipo, rivière orpaillée du Haut-Maroni, est couverte de sédiments stagnant au-dessus de l'eau. C'est symptomatique des criques dont le cours a été perturbé par une activité extractive. / Crédits : Enzo Dubesset

    À LIRE AUSSI (en 2024) : À Cayenne, des demandeurs d’asile sont placés dans « un camp bidonville géré par l’État »

    Malgré de premières alertes de médecins remontant aux années 1990, le mercure est systématiquement dépisté chez les femmes enceintes depuis septembre 2025, suite à la mise en place laborieuse d’un programme spécifique par l’Agence régionale de santé.

    Face à cette inaction, en janvier 2024, des habitants de Taluen, dont Linia Opoya, célèbre potière atteinte de troubles neurologiques et de céphalées qu’elle impute à sa surexposition au mercure, se sont joint à un recours en justice. Cette action, toujours en cours, portée par l’association Wild Legal dénonce la « carence fautive » de l’État français dans la lutte contre l’orpaillage illégal, accusé de ne pas assurer le droit à un environnement sain à sa population.

    Le combat contre la déforestation massive

    Les membres du projet « Gardiens du Haut-Maroni » s’emploient à mieux documenter la déforestation locale — autre cause majeure de l’extraction illégale d’or. En moyenne, 460 hectares seraient détruits par an entre 2017 et 2023, selon les estimations de l’Office national des forêts en 2025, dans l’un des biomes — un vaste ensemble d’écosystèmes — les plus riches du monde. Sur son téléphone, Tex fait défiler les images des criques les plus polluées :

    « Nous faisons une cartographie précise des zones détruites. Nous mesurons la turbidité de l’eau et nous relevons des pièges photographiques pour montrer les impacts sur la faune sauvage. »

    La présence de 8.000 orpailleurs en pleine forêt, selon le dernier bilan préfectoral, aurait un impact sur la chasse, autre source majeure de protéines pour les populations situées à l’intérieur des terres guyanaises, en particulier les Wayana. « À cause du braconnage qui ne cesse d’augmenter, nous devons aller toujours plus loin pour trouver du gibier », explique Tasikale Alupki. Grâce à son statut d’ancien président de l’association qui représente du village de Taluen (3), cette figure locale alerte régulièrement les autorités sur les différentes problématiques. Il déplore que les passages des « officiels » ne se cantonnent souvent qu’à quelques heures sur place.

    Une lutte inégalitaire

    Bien qu’ils en soient les premières victimes, les Wayana sont loin d’être unanimement mobilisés. Après trois décennies, l’orpaillage semble s’être imposé dans le Haut-Maroni comme une activité quotidienne avec laquelle ils composent entre résignation et opportunisme. Alors que les perspectives économiques sont rares et que l’écrasante majorité des Wayana vit du RSA, assurer la logistique pour un groupe d’orpailleurs devient synonyme d’argent facile.

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    Matériel servant à l'orpaillage dans un comptoir chinois. / Crédits : Enzo Dubesset

    Apporter un baril d’essence jusqu’à un « garimpo », un chantier illégal, se négocie entre 100 et 150 euros et des villages entiers sont connus pour en faire commerce. « La plupart des Wayana ne sont toujours pas au courant de l’ampleur des problèmes environnementaux et sanitaires posés par l’orpaillage mais notre initiative suscite des questions, de l’intérêt. Aux premières restitutions [ces derniers mois, ndlr], il y avait beaucoup de monde », nuance Aimawalé Opoya, un des chefs coutumiers du village de Taluen.

    Pas de coopération avec le Suriname

    Stimulée par un cours de l’or n’ayant jamais été aussi élevé dans l’histoire récente – 120 euros le gramme début janvier – l’orpaillage illégal connaît, depuis plusieurs mois, un regain dans toute la Guyane, avec une intensité particulièrement forte dans le Haut-Maroni qui s’explique par la proximité avec le Suriname.

    « Nous partageons le même fleuve. Tant que l’orpaillage sera autorisé là-bas, on aura des problèmes ici. La France n’a pas le choix. Elle doit travailler avec le Suriname », résume Tex. L’ancienne « Guyane hollandaise », très aurifère, accueille sur son sol des centaines de sites dont la pollution se déverse dans le fleuve frontalier. Pire, les autorités surinamaises tolèrent les comptoirs de ravitaillement tout en n’ayant aucune exigence sur la traçabilité de l’or.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : « On pêche pour vivre » : avec les pêcheurs informels du Vieux Port de Cayenne, entre débrouille et réglementation

    Le manque de coopération transfrontalière avec ce voisin peu volontaire fait partie des vieux griefs de la population locale et des associations environnementales. D’autant plus que, de l’autre côté de la Guyane, la collaboration plus fructueuse avec le Brésil a réussi à réduire les trafics comme le démontre un rapport du WWF, publié en octobre 2025 dans sa traduction française.

    Errements stratégiques

    Enfin, depuis sa mise en place en 2008, le dispositif Harpie, qui mobilise quotidiennement près de 300 militaires sous la canopée, fait l’objet de plusieurs critiques tant en interne que de la part d’élus locaux ou d’associations environnementales. Ces dernières demandent une augmentation des moyens dédiés — actuellement 70 millions d’euros par an (4) — de façon à pérenniser la présence militaire en forêt et à mieux maîtriser les flux d’approvisionnement. À leurs yeux, la politique actuelle privilégierait les opérations « coup de poing » avec à la clé des saisies impressionnantes et des destructions de sites, mais dont le préjudice économique serait trop faible pour dissuader les orpailleurs de revenir.

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    La base militaire du 9e régiment d'infanterie de marine à Maripasoula. / Crédits : Enzo Dubesset

    « À Sainte-Soline, ils mobilisent 3.200 gendarmes contre quelques écologistes. Nous, on nous envoie 300 militaires pour lutter contre 8.000 garimpeiros pendant trois mois », résumait dans « France-Guyane », Gabriel Serville, président de la Collectivité territoriale de Guyane, le 8 décembre 2025. Si les autorités ont elles-mêmes reconnu avoir atteint un « plafond de verre », il n’est, à ce jour, pas question d’augmenter les moyens dédiés. La solution étant à leurs yeux d’ordre diplomatique.

    Sur ce point, la ministre de la Transition écologique et de la biodiversité Monique Barbut, a surpris les Guyanais en se disant prête, le 24 novembre 2025, à traîner le Suriname et le Brésil devant les tribunaux. En 2017, Emmanuel Macron avait annoncé vouloir « conditionner [les] aides et [les] relations diplomatiques » à une bonne coopération entre la France et les pays voisins de la Guyane. Si ce n’est pas le cas, la France pourrait couper ses aides au développement et ses relations diplomatiques avec eux. Une annonce restée lettre morte.

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    Cette ancienne barge d'orpaillage se met en travers du fleuve et permet aux orpailleurs de pomper directement le sol du fleuve. / Crédits : Enzo Dubesset

    En attendant, les Gardiens du Haut-Maroni continuent leur combat sur les rives tourmentées de la Litani. Le 13 novembre 2025, une délégation s’est rendue à la COP30 de Bélem pour porter, pour la première fois, la voix de ce peuple dans une instance internationale de cette envergure. Dans les prochains mois, des réunions publiques pour restituer leurs travaux doivent être organisées dans les villages les plus isolés en coopération avec les Wayana du Suriname. Le but : continuer encore et encore à sensibiliser et à mobiliser contre ce fléau, dont rien n’indique la décrue.

    (1) La totalité des comptoirs sont tenus par des ressortissants chinois, en lien avec les mafias locales.

    (2) L’enquête s’est concentrée sur une centaine d’habitants du village de Pidima, le plus au sud de la Guyane.

    (3) Les villages autochtones sont rattachés à des communes (ici Maripasoula) mais sont représentés par des associations qui gèrent les questions foncières locales, relevant d’une législation protectrice particulière ou l’entretien des infrastructures coutumières comme le tukushipan.

    (4) Estimation issue d’une agrégation d’enveloppes budgétaires, la lutte contre l’orpaillage illégal étant une mission interministérielle financée par plusieurs budgets.

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