Yerres (91), 30 janvier — Micro à la main et costume bleu-blanc-rouge, Nicolas Dupont-Aignan présente le programme de sa liste, sous les applaudissements d’un public nombreux et déjà conquis. Aux côtés du maire sortant Olivier Clodong (divers droite), le candidat vante les mérites de la « continuité » et de la « sécurité », mots d’ordre de sa campagne. La salle est pleine à craquer. Après neuf ans comme conseiller municipal, Nicolas Dupont-Aignan espère reconquérir la ville, dont il a été maire pendant vingt-deux ans.
À quelques semaines des élections, ayant lieu les 15 et 22 mars, sa popularité semble être au beau fixe parmi les habitants rassemblés le 14 février au marché du centre-ville. « Je vais voter pour lui et j’espère qu’il va gagner ! », lance une habitante d’Yerres depuis plus de trente ans et inconditionnelle du candidat, qui lui a « fait aimer habiter » cette ville. L’ancien maire a « embelli » la ville, renchérit un autre résident de longue date. Plusieurs le rappellent, c’est lui qui a relevé la ville de presque 30.000 habitants de la dette colossale héritée de la faillite du Triton — un centre de loisirs aquatiques démesuré imaginé par le maire Michel Prats (Rassemblement pour la République) en 1987. Certes, les impôts sont élevés mais « les services ont un prix », jugent plusieurs habitants.
Mais les visages se ferment quand il est question de l’autre Nicolas Dupont-Aignan. Comprendre, le candidat de Debout la France (DLF) aux élections présidentielles qui ne cache plus ses convictions d’extrême droite depuis son ralliement à Marine Le Pen en 2017. Il verse désormais librement dans les théories conspirationnistes les plus obscures, de la vente complotée par Emmanuel Macron de l’Alsace et de la Lorraine à l’Allemagne en 2019 à l’inefficacité du vaccin contre le Covid-19. Sans oublier sa tentative de faire passer un mouchoir du Président pour de la drogue. « Pour ses idées nationales, je ne suis pas très d’accord », élude l’un des riverains. « Je m’en fous », assume une autre, tranchante :
« Les jeunes ne savent pas ce que Nicolas Dupont-Aignan a fait pour cette ville. »
Entre protection des alliés fidèles et invisibilisation des opposants, Nicolas Dupont-Aignan a bâti une ville où il règne sans partage. Mais, en 2017, son ralliement à Marine Le Pen avait poussé près de 500 personnes à descendre dans la rue. En 2019, une nouvelle manifestation avait été organisée contre la venue d’Éric Zemmour, président de Reconquête, invité par le patron de la ville. Actuellement, le candidat veut faire oublier ce second visage. Pour beaucoup, sa réélection à la tête de son fief ne fait déjà aucun doute.
Un retour sans « suspense »
En 2017, l’ancien élu a lâché la mairie pour la confier à son ex-directeur de campagne et fidèle allié, Olivier Clodong, afin de conserver son mandat de député de la 8e circonscription de l’Essonne. Le maire sortant et son prédécesseur se plaisent à le répéter, ils forment une équipe. Voter Dupont-Aignan, c’est faire le choix de la continuité, ont-ils souligné lors du lancement de leur campagne début décembre 2025, reconnaissant un retour sans « suspense ». Cependant, dès octobre 2025, la candidature aux municipales de Nicolas Dupont-Aignan ne faisait plus aucun doute pour les boulistes de la ville, qui vantaient les mérites d’un maire de « proximité ».
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Omniprésent à Yerres, Nicolas Dupont-Aignan n’a jamais vraiment quitté la mairie. Avant les municipales de 2020, il envisageait déjà son retour à la mairie et commandait un sondage, aux frais de DLF, dans le dos de son allié pour comparer sa popularité, révélait « Libération » en 2021. Un test peu concluant pour l’ancien édile qui a préféré conserver son siège à l’Assemblée. Après la perte de son statut de député de la 8e circonscription de l’Essonne au profit du candidat LFI Bérenger Cernon en 2024, l’ex-élu conserve son portrait sur tous les panneaux municipaux aux côtés d’Olivier Clodong. Seule la mention change : de « député », il devient « conseiller municipal » au statut bien particulier. À la mairie, il conserve un grand bureau à l’étage du maire et siège à sa gauche en conseil municipal, comme un premier adjoint qu’il n’est pas.
Mais son rôle outrepasse le symbolique. Après sa défaite surprise aux législatives de 2024, l’élu prend la main sur le contenu du journal de la ville de manière « assumée » et « verticale », note une source bien informée. Celle-ci n’hésite pas à voir dans cette publication un « outil de propagande » en perspective des élections. Le « Journal des Yerrois » publie fréquemment un édito commun du maire et de son conseiller municipal favori. En janvier 2025, paraît un hors-série sobrement intitulé : « 1995-2025, les 30 ans qui ont changé notre ville. » Le numéro, distribué dans les boîtes aux lettres des habitants, propose un récapitulatif exhaustif des changements initiés par Nicolas Dupont-Aignan et Olivier Clodong.
Yerres, « propriété » de Nicolas Dupont-Aignan
Devant une assemblée attentive réunie pour la présentation de son programme ce 30 janvier, Nicolas Dupont-Aignan alerte sur le danger que représente la liste adverse, La gauche rassemblée, pour la tranquillité et la sécurité de la ville. Le programme de sa rivale Insoumise Claudia De Campos menace, selon lui, ce « modèle yerrois » si envié, dont il a été l’architecte, et gardé par ses deux commissariats municipaux, ses 300 caméras et une opposition ferme aux logements sociaux. Car il ne faut pas s’y méprendre : « Yerres comme nous l’aimons » — titre de la liste municipale de Nicolas Dupont-Aignan —, c’est bien la ville bâtie par le leader DLF.
Dès son arrivée, l’ex-maire a augmenté la taxe d’habitation de 46 % : « un tri par l’impôt » contraignant la frange la moins favorisée des Yerrois au départ. Ceux qui restent sont acquis à celui qui s’est vanté d’être le maire le mieux élu de France et Yerres devient la vitrine de ses prétentions nationales. L’ex-conseillère municipale d’opposition Claire Charansonnet (divers gauche) déclare :
« Nicolas Dupont-Aignan considère Yerres comme sa propriété. »
Certaines subventions seraient ainsi sélectives et parfois généreuses, comme la Fondation Caillebotte, ancienne propriété du peintre et fierté touristique de la ville. « Tous les ans, des centaines de milliers d’euros y sont consacrés », remarque Fabienne Meurice-Gabbanelli (divers gauche), élue d’opposition au conseil municipal depuis 2014. Elle ironise : « Il y a toujours un toit qui fuit là-dedans. »
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En juin 2018, Valérie Dupont-Aignan — sa femme — est nommée par la municipalité à la tête de la Fondation à l’échelon salarial maximum. L’association Anticor, qui lutte contre la corruption en politique, saisit le préfet. La mairie l’assure : six candidatures ont été considérées et celle de l’ex-attachée parlementaire, pendant vingt ans, de Nicolas Dupont-Aignan l’a emporté. Guère convaincue, l’opposition souligne à l’époque la formation d’avocate de l’intéressée et son absence de grade dans la fonction publique. « On a demandé à voir les candidatures et ils nous ont noyés sous une tonne de documents », se souvient Fabienne Meurice-Gabbanelli. Elle ajoute :
« On n’a jamais su qui étaient les autres candidats, s’il y en a eu. Mais si personne ne nous dit ce qui se passe de l’intérieur, on ne peut pas savoir. »
Une figure « autoritaire »
Car l’opposition n’est pas bien vue dans la ville de Nicolas Dupont-Aignan. « En douze ans, je crois n’avoir vu qu’une seule fois l’un de ses élus ne pas être tout à fait d’accord avec lui en conseil municipal », se souvient Alain Bétant, tête de liste d’union de la gauche en 2001 et 2014. L’ancien élu socialiste décrit un maire « autoritaire » voire « autocrate » et un conseil municipal faisant figure de « chambre d’enregistrement ». Un jour, il a eu la surprise de trouver dans le journal de la ville une délibération pourtant inscrite à l’ordre du jour du conseil. « Vous savez bien que tout ce qu’on propose va être voté », réplique le maire de l’époque.
À ce moment-là, de mystérieux coups du sort frappent les proches d’Alain Bétant. En 2014, alors qu’il fait campagne pour les municipales, son fils décroche un job étudiant auprès d’une agence d’intérim pour assurer l’accueil billetterie de l’exposition Caillebotte, à la fondation. Dans les semaines qui suivent, l’étudiant reçoit ses horaires et les instructions pour récupérer son uniforme avant son début de contrat le 1er avril. Mais quelques jours avant, il reçoit un appel de l’agence. « Très embêtées », ses interlocutrices lui apprennent que la mairie a demandé qu’il ne soit pas embauché pour le poste, une première depuis qu’elles travaillent avec des collectivités territoriales, assurent-elles. D’autant plus que les explications concernant son CV sont floues et que le Yerrois n’avait jamais travaillé pour la mairie auparavant. En revanche, il porte le nom de l’opposant à Nicolas Dupont-Aignan. Pour le fils Bétant, il ne fait pas de doute que c’est bien cet élément qui a été disqualifiant.
À Yerres règne alors une ambiance « qui protège les fidèles mais pèse sur tous ceux qui ont un lien avec mon père ou s’opposent à la mairie », décrit le fils Bétant. Plus tard, une infortune similaire frappe la compagne d’Alain Bétant, employée à la municipalité, qui avait pris l’habitude de ne pas être vue avec lui, notamment en baissant son siège passager en voiture. Quand un agent les aperçoit ensemble, la mairie change soudainement d’avis et décide de ne pas renouveler son contrat.
Intimidation, affiches décollées, huissier
Fabienne Meurice-Gabbanelli dénonce également des mesures d’intimidation, incluant une plainte pour diffamation à l’encontre de l’élu socialiste d’opposition Jérôme Rittling en 2017, finalement perdue par la mairie. Et puis, il y a la communication abondante, « les tracts, les tribunes où l’on nous traite de menteurs. À la fin, ça use », raconte-t-elle. « Ne vous laissez pas abuser : Madame Gabbanelli et Monsieur Rittling vous mentent », proclamait la liste Yerres comme nous l’aimons sur Facebook en 2020.
Lors de sa campagne aux législatives de 2024, le candidat LFI Bérenger Cernon a la surprise de recevoir la visite d’un huissier mandaté par Nicolas Dupont-Aignan. La raison ? Le président de Debout la France est offensé qu’il le qualifie de candidat d’extrême droite sur son tract de campagne. Après sa victoire, le député LFI est ciblé par des tracts anonymes distribués dans les boîtes aux lettres des Yerrois. En septembre 2025, un panneau d’affichage situé près de la gare est recouvert de graisse et rendu inutilisable pour les affiches d’opposition. Une manœuvre de la mairie, selon Claudia De Campos qui dénonce aussi le décollage rapide de ses affiches par des agents de la municipalité, à l’inverse de celles des Patriotes, parti d’extrême droite de Florian Philippot.
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Comme Jérôme Rittling et Fabienne Meurice-Gabbanelli, Bérenger Cernon a vite été oublié par la mairie lors de l’organisation d’événements publics. En décembre 2025, le député reçoit un mail glacial l’informant du rejet de sa requête de rendre visite aux agents municipaux du CCAS de Yerres et de la Maison des Jeunes pour les fêtes. La raison avancée : une sollicitation « de nature politique » en « contexte pré-électoral », bien que le député n’ait nullement l’intention de se présenter aux élections municipales.
Contactés, Nicolas Dupont-Aignan et Olivier Clodong n’ont pas répondu à nos sollicitations.
Illustration de la Une par Mila Siroit.
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