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    05/03/2026

    « On romance un peu trop nos luttes »

    À Douarnenez, la légende des ouvrières révolutionnaires des usines de sardines

    Par Romane Lizée , Muelle Hélias

    Entre chants de manifs, discours politiques et balades touristiques, la révolte des sardinières de 1924 est partout à Douarnenez. Mais derrière le folklore, les ouvrières triment toujours. Enquête sur un héritage entre hommage et récupération.

    Douarnenez (29) — « Tous les mouvements se réapproprient l’histoire des sardinières. » Patricia Serrault, 56 ans, bosse à l’usine depuis trente et un ans. Quand elle n’est pas sur la ligne à étriper ou emboîter du poisson, elle s’enferme dans son petit local syndical pour répertorier les blessures professionnelles de ses collègues. L’ouvrière en a soupé de l’histoire des Penn Sardin — « têtes de sardine » en breton. À Douarnenez, en Bretagne, tout le monde aime raconter ces femmes, petites mains des usines du coin, qui mettaient en conserve le poisson. Elles se sont révoltées en 1924 pour réclamer des conditions de travail et un salaire dignes. « On a fêté le centenaire l’an dernier », mentionne Patricia, mal à l’aise quand elle aborde le sujet. La maire (divers droite), ses opposants, conférenciers et artistes — toute la ville — se sont retrouvés pour cette célébration de plusieurs semaines. L’ouvrière regrette :

    « Des fois on romance un peu trop les luttes. »

    Les visages des Penn Sardin se retrouvent dans des tags, sur des stickers et des banderoles en manif. Leur histoire est racontée dans des bandes dessinées et des spectacles. Même leurs usines sont visitées par les touristes. « Il y a une grande fierté à dire qu’on vient d’une ville où des femmes se sont battues », observe Marie Delisle, 25 ans, qui rédige une thèse en géographie sur la mémoire ouvrière féminine liée au secteur maritime. « Et ce peu importe le bord politique. »

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    À Douarnenez, en Bretagne, tout le monde aime raconter l'histoire de ces femmes, petites mains des usines de sardines. / Crédits : Muelle Hélias

    Pourtant, leurs descendantes sont toujours là, à trimer sur les lignes des trois dernières conserveries encore en activité. Il y a un mois, au sud de la ville, les salariés du leader français du thon en boîte Petit Navire — propriété d’un grand groupe thaïlandais — ont manifesté après l’annonce de suppressions de postes. Mais les locaux et personnalités politiques ne se sont pas bousculés aux portillons pour venir soutenir les ouvrières du XXIe siècle. Sébastien Friant, représentant syndical CGT chez Chancerelle, tranche :

    « On ne peut pas être une vitrine pour la ville et être mal payés. »

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    Mais, en 1924, les ouvrières du coin se sont révoltées pour réclamer des conditions de travail et un salaire dignes. / Crédits : Muelle Hélias

    Les filles de la sardine

    « On entrait par là. » Gwenaël Blaise, 65 ans, montre un bout de mur de granite vert de mousse, vestiges d’une ancienne conserverie. Des poissons, elle en a mis en conserve par milliers — à 14 ans, lors de son premier job d’été, pour s’acheter une mobylette. « Quand on n’était pas bons à l’école, les parents disaient toujours : “T’iras à l’usine.“ » Sous le crachin d’hiver, elle fait quelques pas sur ce qui n’est plus aujourd’hui qu’un grand parking. « C’était chez Eugène Jacques », explique-t-elle. Ici les usines n’ont pas d’autres noms que celui du patron. « Plus personne ne veut travailler là-dedans. »

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    Fierté locale, la société, créée en 1853, se présente encore comme une entreprise familiale mais est devenue, en réalité, une multinationale. / Crédits : DR

    « Gwena » est la fille d’un marin et d’une sardinière. Son grand-père est mort dans un naufrage à 32 ans et son arrière-grand-mère était acheteuse pour les usines — elle passait ses journées sur la cale, assise à tricoter, à attendre le retour des bateaux de pêche. La retraitée a grandi dans une barre HLM collée au port du Rosmeur — où elle vit toujours. Cariste, fille de corvée, emboîteuse, la mer l’a fait vivre toute sa vie. Elle a même été docker pendant vingt ans à trier les langoustines la nuit. De la fenêtre de sa salle à manger, elle voit l’ancienne demeure des Chancerelle — la plus grande famille de conservateurs de la ville — chez qui, enfant, elle allait « cuisiner des gâteaux avec les autres petits du quartier ».

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    Considérée comme la plus ancienne conserverie de sardines à l'huile au monde, l'entreprise Chancerelle est le deuxième employeur du port finistérien. / Crédits : Muelle Hélias

    Fierté locale, la société, créée en 1853, se présente encore comme une entreprise familiale mais elle est devenue, en réalité, une petite multinationale. Ses petites boîtes rouges Connétable se retrouvent jusque dans les boutiques de luxe à New York. Considérée comme la plus ancienne conserverie de sardines à l’huile au monde, elle est le deuxième employeur du port finistérien et le premier job d’été de nombreux locaux. Chaque jour, elle approvisionne les grandes surfaces de 20 à 30 tonnes de poisson, grâce à ses 500 salariés.

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    Les deux ouvrières Chancerelle Anne-Marie (à gauche), 65 ans, et Gwenaël Blaise (à droite), 65 ans, ont vécu grâce à la mer. / Crédits : Muelle Hélias

    « Beaucoup de collègues ont leur mère ou leur grand-mère qui y ont travaillé. C’est important pour elles de préserver le savoir-faire », explique Marie, 56 ans et salariée depuis six ans à Chancerelle. Il y a aussi le « savoir-être », comme elle l’appelle : une certaine « bonhomie » et un esprit contestataire. Trente ans en arrière, leurs aînées n’hésitaient pas à entonner « Ah c’qu’on s’emmerde ici » pour défier une contre-maîtresse autoritaire. Anne-Marie, 65 ans, se souvient en riant : « Je poussais d’un coup les boîtes sur le tapis. Les machines se mettaient à hurler dans tous les sens. Ça nous faisait quelques minutes de pause ! »

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    Sur la photo, Marie (à gauche), 56 ans, et Anne (à droite), 59 ans, sont salariées chez Chancerelle depuis six ans pour la première, neuf ans pour la deuxième. / Crédits : Muelle Hélias


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    Pour Sébastien Friant, représentant syndical CGT chez Chancerelle, « on ne peut pas être une vitrine pour la ville et être mal payés ». / Crédits : Muelle Hélias

    À Chancerelle, c’est la pause sur les lignes. Une quinzaine de salariés se sont retrouvés dans le local CGTiste — seul syndicat de la boîte — pour faire un point sur les négociations à venir. En mars 2024, les ouvriers ont déjà mis à l’arrêt le site jusqu’à obtenir une revalorisation de leur taux horaire de 2,3 %. Puis en juin 2025, ils avaient menacé d’une nouvelle grève jusqu’à faire céder les patrons sur la répartition de l’intéressement à parts égales. En deux ans, Chancerelle est passé de dix à 54 syndiqués. Anne, 59 ans, dont neuf chez Chancerelle, lance :

    « Il y a cent ans, les conditions de travail étaient différentes mais le combat reste toujours le même. »

    Le mythe de l’usine rouge

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    Trente ans en arrière, les petites mains de Chancerelle n’hésitaient pas à entonner « Ah c’qu’on s’emmerde ici » pour défier une contre-maîtresse autoritaire. / Crédits : Muelle Hélias

    « Dans la ville rouge, on est solidaire. Et de leur victoire les femmes sont fières. » Ce chant de révolte, entonné en 1924 par des ouvrières, est inlassablement repris dans les manifestations féministes et les chorales militantes. L’hymne raconte :

    « À Douarnenez et depuis ce temps, rien ne sera plus jamais comme avant. Écoutez l’bruit d’leurs sabots, voilà les ouvrières d’usine. Écoutez l’bruit d’leurs sabots, voilà qu’arrivent les Penn Sardin. »

    Le mythe de « l’usine rouge », comme on a surnommé Chancerelle, s’est construit autour de la grande grève des Penn Sardin du début du XXe siècle. À l’époque, dans les conserveries, les journées s’étirent jusqu’à 18 heures et les « emboîteuses » sont payées 80 centimes de l’heure. Le travail industriel a beau être interdit aux femmes et aux enfants, les conserveries douarnenistes obtiennent une dérogation. « Lorsque des inspecteurs du travail visitaient les sites, on cachait les petites filles de 10 ans », raconte Françoise Pencalet, docteure en histoire et tête de liste de la liste de gauche Douarnenez Solidaire pour les élections municipales du 15 et 22 mars prochain.

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    À Douarnenez, il ne reste plus que trois usines de poisson contre une vingtaine au début du XXe siècle. / Crédits : Muelle Hélias

    Le 21 novembre 1924 éclate une grève historique de quarante-six jours. Deux mille ouvrières mettent à l’arrêt toutes les usines pour réclamer une revalorisation des salaires. La situation devient explosive le 1er janvier, quand, dans un café, le maire anarcho-communiste Daniel le Flanchec — qui soutient les revendications — est visé par des tirs de la part de briseurs de grève recrutés par les patrons des conserveries. La lutte est très médiatisée, jusqu’à devenir un sujet à l’Assemblée nationale. La préfecture s’inquiète que la contestation ne se répande comme une tache d’huile sur le littoral français. Le 6 janvier, les Penn Sardin font plier les chefs et obtiennent 1,25 franc de l’heure.

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    Selon une ouvrière Chancerelle, aujourd'hui à la retraite, « avec la surpêche, il y a de moins en moins de sardines et elles sont plus petites ». / Crédits : Muelle Hélias

    Quelques mois plus tard, l’une de leurs leaders syndicales, Joséphine Pencalet (« tête dure », en breton), 38 ans, fille de pêcheur et veuve de cheminot avec deux enfants à charge, devient l’une des dix premières femmes élues conseillères municipales dans l’Hexagone. Aujourd’hui, des rues portent son nom à Douarnenez et dans une dizaine d’autres villes bretonnes. Elle est aussi évoquée dans des discours politiques, comme celui de Françoise Pencalet, qui explique dans une vidéo de campagne pour les municipales : « L’engagement des femmes de Douarnenez m’inspire, dont celui de Joséphine Pencalet. »

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    À Chancerelle, en mars 2024, les ouvriers ont déjà mis à l’arrêt le site jusqu’à obtenir une revalorisation de leur taux horaire de 2,3 %. / Crédits : Muelle Hélias

    « Joséphine Pencalet doit se retourner dans sa tombe », s’exclame Nicole Le Gall, colistière de Véronique Raher-Hériaud, tête de la liste de gauche concurrente Pour Douarnenez. « Les autres ouvrières avaient peur de s’engager ou alors leur mari les en empêchait, alors qu’elle était veuve, donc libre. » L’ancienne mareyeuse et co-autrice de la revue locale « Mémoire de la ville », qui se revendique aussi proche des descendants de la célèbre ouvrière, explique :

    « Joséphine Pencalet a fini écœurée de la politique. Elle a dit à ses enfants et petits-enfants : “Ne votez pas.” Pendant longtemps, dans cette famille, personne n’a voté. »

    Les nouvelles sardinières

    L’histoire ouvrière des Penn Sardin est aussi racontée par Chancerelle, qui organise régulièrement des visites de son usine, comme lors des journées européennes du patrimoine. « C’en est devenu du marketing », analyse Marie Delisle, qui rédige une thèse en géographie sur la mémoire ouvrière féminine liée au secteur maritime. En 2024, la marque La Pointe de Penmarc’h — propriété de Chancerelle depuis 2003 — a lancé des boîtes de conserve en hommage aux grévistes de 1924. Huit ans plus tôt, l’entreprise avait déjà décoré la façade de sa boutique, située près du port du Rosmeur, d’un banc lumineux de cent sardines. « Pour ne pas oublier que les femmes d’usine étaient payées aux cent sardines avant d’être rémunérées à l’heure », explique un écriteau. Après trente et un ans de turbin, Patricia Serrault est payée un peu plus de 1.400 euros nets par mois — l’ancienneté est plafonnée à 6 %. « Les patrons sont des financiers », tranche-t-elle. « Pour eux, on n’est que des chiffres. »

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    En 2024, la marque La Pointe de Penmarc’h — propriété de Chancerelle depuis 2003 — a lancé des boîtes de conserve en hommage aux grévistes de 1924, ce qui n'est pas sans regrets pour certaines ouvrières estimant qu'on « romantise un peu trop les luttes ». / Crédits : Muelle Hélias

    Pour elle, c’est le même rituel chaque jour. Au vestiaire, les ouvrières ôtent leurs bijoux et enfilent leur tablier bleu. Certaines glissent dans leurs oreilles des bouchons pour atténuer le fracas des sacs de sardines qui se déversent en continu sur le tapis roulant. Depuis toujours, les hommes sont aux charges lourdes ; les femmes sur la ligne pour étêter le poisson et l’emboîter. « Il faut avoir des petites mains, être délicate, pour manipuler le poisson. » Patricia a passé des milliers d’heures à voir « la rivière » — l’eau de rinçage qui circule sur la ligne — devenir noire de sang et de boyaux. Et même pas une fenêtre ouverte.

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    Le 21 novembre 1924 éclate une grève historique de quarante-six jours avec pour leader syndicale, Joséphine Pencalet, 38 ans. Cette fille de pêcheur devient l'une des dix premières femmes élues conseillères municipales dans l'Hexagone. / Crédits : Muelle Hélias

    « On en a vu plus d’une aller vomir ! Et même une fois à la maison, l’odeur, ça vous reste. » Elle ne mange plus de sardines, trop écœurée. Dans le petit local syndical de l’usine — en face du bureau de la direction —, Patricia, représentante syndicale, sort les derniers chiffres : à Chancerelle, il y a eu neuf inaptitudes d’origine professionnelle en 2024, dix en 2023, cinq en 2022. Elle raconte :

    « J’ai une ancienne collègue en retraite depuis huit ans qui n’arrive plus à laver les vitres de ses fenêtres à cause d’une tendinite. »

    Dans le Finistère, la plupart des usines de poisson ont disparu. La dernière en date était l’usine quimpéroise Saupiquet, jusqu’en décembre 2024. À Douarnenez, il n’en reste plus que trois — contre une vingtaine au début du XXe siècle. « Avec la surpêche, il y a de moins en moins de sardines et elles sont plus petites », constate Gwenaël, l’ouvrière à la retraite. Si en 2025, la criée de Douarnenez a enregistré sa meilleure année depuis vingt-cinq ans grâce au retour massif du petit poisson argenté, ces quatre dernières années, le secteur était en berne.

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    Toutes les deux sont syndiquées. À gauche, Patricia Serrault, 56 ans, en poste depuis trente et un ans et à droite, Rachel, 50 ans, à Chancerelle depuis 2006. / Crédits : Muelle Hélias

    Alors les conserveries encore en activité sont poussées à se moderniser. L’été 2025, à l’arrivée de « la fraîche » — comme on dit ici en parlant de la sardine —, Chancerelle a recruté plus de 300 intérimaires. L’agence Adecco, leader mondial de l’intérim, a installé des locaux directement sur le site, comme c’est le cas dans les entrepôts Amazon ou chez Coca-Cola. « Il y a déjà des Italiennes qui sont venues rien que pour bosser ici, elles dormaient dans leur voiture devant l’usine », se souvient Rachel, 50 ans, à Chancerelle depuis 2006. L’entreprise mise sur des petites mains étrangères, raconte l’ouvrière d’origine camerounaise :

    « Quand on ne parle pas bien la langue, c’est plus difficile de défendre ses droits. »

    Surnommée « mignonne », elle est la première femme racisée syndiquée de Chancerelle. « Quand on arrive sur le marché du travail en France, nos compétences ne sont pas reconnues, donc on fait ce qu’on nous demande », surenchérit Gloria (1), Congolaise qui a pointé pour la première fois en 2017.

    Le marketing touristique

    Tania (1), 55 ans, est d’origine malgache. L’ancienne aide-soignante est intérimaire depuis huit ans. Le folklore local, elle n’en a que faire. En janvier, elle a gagné tout juste 1.000 euros. « Je dis oui à toutes les missions. Je ne trouve pas facilement du travail. » Elle fait partie des rares ouvrières à encore habiter le port, là où, il y a deux cents ans, les familles ouvrières s’entassaient à plusieurs dizaines dans une même pièce.

    Aujourd’hui, une bonne partie des salariées résident en banlieue quimpéroise ou dans de petites communes en dehors de Douarnenez, où le prix des locations et de l’immobilier s’est envolé. L’usine Pennamen, fermée en 1955, a d’ailleurs été réhabilitée en 2021 en lofts privés « atypiques » et Airbnb hors de prix. Une tendance globale en France, gonflée par l’essor du tourisme sur le littoral breton. Selon Benjamin Keltz, auteur du livre « Bretagne secondaire : une année au pays des volets fermés » (éditions du Coin de la rue, 2023), seuls les retraités et les personnes avec un capital économique conséquent — souvent venus des villes où les salaires sont plus élevés — ont aujourd’hui les moyens de s’offrir un morceau de Bretagne en bord de mer. Résultat : les locaux sont relégués dans les terres et les locations touristiques fleurissent.

    À LIRE AUSSI (en 2025) : La « Mont-Saint-Michélisation » de Saint Malo racontée par ses habitants

    Tous les regards se tournent maintenant vers l’ancien site Chancerelle près du port du Rosmeur, en friche depuis 2015. Le bâtiment de 7.000 mètres carrés a d’abord attiré, en 2019, les convoitises d’une avocate parisienne, qui a voulu en faire un musée d’art numérique. En 2021, il a été racheté par un entrepreneur spécialisé en drones marins qui, finalement, l’a laissé inoccupé. En 2023, Bouygues immobilier s’était intéressé au bâtiment pour le transformer en résidence seniors, avant de renoncer. « Nous nous opposons à ce qu’un pan aussi important de notre patrimoine puisse disparaître sans débat ni concertation », avait alors dénoncé l’opposition de gauche, préférant un projet de « logements à prix abordables ».

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    L'ancienne usine Chancerelle, sur le port du Rosmeur, est à l'abandon depuis 2015. / Crédits : Muelle Hélias

    La mise en tourisme de Douarnenez remonte au mandat de Michel Mazéas (1971-1995). Le maire communiste refuse de raser les conserveries en friche pour faire de Douarnenez une station balnéaire avec palmiers et casinos. Il préfère concrétiser le Port-Musée. Pivot de la reconversion de la ville, ce musée, associé à un bassin dans la ria de Pouldavid où se visitent des bateaux de pêche historiques, a été inauguré en 1993. En plus d’être un gouffre financier, le projet a été mal accueilli, comme l’explique Françoise Pencalet, candidate à la municipale de Douarnenez :

    « Au départ, les ouvrières n’étaient même pas intégrées au musée. »

    De plus, « les travailleurs de la mer n’ont pas compris qu’on veuille patrimonialiser la pêche, alors qu’ils étaient encore en vie et en activité, surtout en pleine crise de la pêche en 1993 », développe l’historienne.

    Comble de l’ironie, sur son site Internet, l’office du tourisme de la ville propose quelques « règles » pour « devenir Penn Sardin » et des visites guidées sur l‘« épopée » des sardinières. L’histoire des ouvrières est, encore une fois, largement mise en scène, analyse la chercheuse Marie Delisle :

    « La ville de droite [Jocelyne Poitevin, maire de Douarnenez depuis 2020, ndlr] capitalise sur l’histoire ouvrière des Penn Sardin pour le tourisme et son image alors même qu’elle fait disparaître les traces matérielles de ce passé industriel. »

    Dépolitisation

    Le 4 janvier 2025, après une manifestation féministe organisée par la CGT et le Planning familial pour le centenaire des grèves sardinières, la majorité de droite avait déposé une information administrative devant la préfecture contre une banderole « Patriarcat en feu, les patrons au milieu ». « C’est une forme de dépolitisation de la lutte », explique Marie Delisle. « Certes, la grève de 1924 n’était pas féministe, mais c’était quand même une grève contre les conserveurs et soutenue par le Parti communiste. »

    Depuis son grand bureau à l’hôtel de ville, la maire Jocelyne Poitevin (divers droite) se félicite « d’avoir un équipement tel que Chancerelle ». « Il faut quand même se rendre compte qu’on est au bout du monde. […] On sait très bien qu’on n’aura pas d’autres usines qui viendront s’installer ici. » Dans un entretien paru dans « Ouest-France » en 2021, l’édile s’agaçait d’ailleurs qu’« à chaque fois, on nous ramène à l’histoire des ouvrières, les sardinières, à l’engagement de Daniel Le Flanchec [ancien maire anarcho-communiste qui a soutenu la grève de 1924]. Mais c’était il y a cent ans, il faut arrêter ! En France, il y a bien eu la royauté. Maintenant, on vit en République. »

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    Feuilletant un livre écrit par un descendant Chancerelle, Gwenaël, ouvrière à la retraite, se souvient comment, à 16 ans, elle déposait les cornichons ou encore les clous de girofle dans les boîtes. / Crédits : Muelle Hélias

    Dans le buffet de son salon, Gwenaël, l’ouvrière à la retraite, garde soigneusement le livre « Au nom de la conserve », écrit par l’historien Alain Doaré avec François Chancerelle — un des nombreux arrière-arrière-petits-enfants du couple fondateur de l’entreprise de conserve. Le bouquin retrace l’histoire des usines de sardines. En tournant les pages, Gwena décrit comment, à 16 ans et demi, elle déposait les cornichons, les clous de girofle ou la rondelle de citron dans les boîtes. À ce poste, elle était « petite fille ». Il y avait aussi les « filles de presse », à la presse du poisson, et les « filles fritures », pour celles qui emmenaient la sardine à frire dans l’huile d’olive. À cette époque, les ouvrières amenaient leurs propres ciseaux pour étêter le poisson. « Y a plus grand monde que ça intéresse tout ça. » Les yeux sur la bouille ronde de sa petite fille, Gwenaël annonce, avec un peu de nostalgie : « Dans quelques mois, je déménage. »

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

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