16 avril, tribunal correctionnel d’Albi (81) — Dix hommes sont sur le banc des prévenus. Âgés de 19 à 29 ans, ils ont les cheveux coupés très court et arborent chemises ou pantalons de costume. L’image est policée, maîtrisée. Dans le groupe, certains visages ont encore un air juvénile qui dénote avec les postures bravaches et la gravité des faits reprochés.
Les dix sont poursuivis pour « violence avec usage d’une arme » et « groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction de biens ». Ils sont douze dans la procédure mais deux sont absents. Tous doivent répondre de leur présence dans la nuit du 25 avril 2025. Il y a presque un an, une vingtaine d’individus masqués, armés de matraques télescopiques, de gants coqués, de bombes lacrymogènes débarquent sur la terrasse d’un bar albigeois.
Certains sont membres du groupuscule d’extrême droite Patria Albiges, qui est dans le viseur du gouvernement pour une procédure de dissolution. Il y a Lorenzo Bodino, ancien porte-parole de la bande, qui a déjà été condamné en 2023 pour l’agression de deux militants antifascistes. Sébastien Ughetto, un autre cadre, a été condamné pour provocation publique à la haine après une action « anti-migrants » menée en 2023. Dans la liste des accusés se trouve aussi Thomas Rouquette, qui figurait sur la liste du Rassemblement national lors des élections municipales de 2020. D’autres sont des voisins et viennent supposément de Furie Tolosa.
Une expédition punitive
L’histoire commence quelques heures plus tôt, à une autre terrasse. Le militant d’extrême droite Clément Cabrolier est agressé par une dizaine d’antifascistes extérieurs à la ville alors qu’il est attablé avec un ami. Cette figure du groupuscule identitaire local Patria Albiges est aussi le fils de Frédéric Cabrolier, ancien député RN du Tarn et élu d’opposition à la mairie d’Albi. Une expédition punitive se forme aussitôt pour trouver Mathéo R., un activiste connu pour ses engagements locaux à gauche.
Des militants identitaires albigeois et toulousains se rejoignent et s’organisent. Ils se dirigent peu après minuit en centre-ville avec l’intention de trouver leur cible. La procureure assène à l’audience :
« Le groupe s’est formé dans l’objectif de commettre des violences. »
Les faits, présentés par le président du tribunal en ouverture de séance, laissent une impression glaçante :
« Les individus masqués vont arriver calmement et se tenir debout, alignés face au bar. Des insultes fusent “fils de pute”, “sale bougnoule”. »
Quand Mathéo voit les militants d’extrême droite arriver, il se réfugie dans la cave du bar albigeois : « J’ai déjà eu affaire à eux. J’ai compris qu’ils venaient pour moi. » Les clients assis en terrasse et le gérant interviennent pour calmer la situation. Une sexagénaire tente d’arracher le masque d’un des agresseurs et reçoit un violent coup de poing au visage. La scène filmée tourne alors en une déferlante de violence : jets de chaises, bombes lacrymogènes, insultes…
Encore du stress post-traumatique pour les victimes
À la barre, les victimes témoignent des traces que cet épisode laisse encore aujourd’hui. En état de stress post-traumatique depuis les faits, Catherine a perdu son travail et rencontre des difficultés à retrouver une vie sociale normale après le coup de poing qu’elle a reçu ce soir-là. Elle détaille :
« Je suis extrêmement choquée par la violence que j’ai pu voir chez ces personnes. »
Quant à Mathéo, il a dû déménager et reconnaît aujourd’hui vivre en hypervigilance permanente : « J’ai du mal à dormir, et j’ai parfois des montées d’angoisse pendant mon travail. » Il conclut :
« J’ai conscience d’avoir échappé au pire. À quelques minutes près, ils me trouvaient seul dans la rue. »
Le tribunal interroge les prévenus sur leurs vies personnelles. Commercial, technicien en électroménager, apprenti charpentier… Les profils sont ceux de jeunes hommes socialement insérés. Maître Kamel Benamghar, conseil des parties civiles, résume :
« C’est la banalité du mal : derrière ce vernis de scoutisme se cache des méthodes de terroristes. »
La plupart des mis en cause sont représentés par deux avocats habitués aux procès impliquant l’extrême droite : Pierre-Vincent Lambert, du barreau de Dax et Mathieu Sassi, conseil parisien habituel des identitaires. Face à la justice, la ligne de conduite de leurs clients est claire. Tous choisissent le silence. Quant à la défense, elle dénonce une enquête de police orientée et des « accusations calomnieuses de la mouvance communiste ».
Après une heure et demie de délibéré, le tribunal rend son jugement. Un des prévenus est relaxé, faute de preuves suffisantes de sa présence sur les lieux. Dix d’entre eux sont condamnés à des peines de sursis variant de quatre à huit mois, avec pour certains un sursis probatoire impliquant un suivi judiciaire pouvant aller jusqu’à deux ans. Plusieurs interdictions complémentaires ont été prononcées, notamment l’interdiction de détenir une arme pendant une durée de trois ans. En état de récidive, Lorenzo Bodino écope de la plus lourde peine, à savoir une détention à domicile sous surveillance électronique pour une durée de huit mois.
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