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    29/04/2026

    Accusations de vol, morsure de chien et primes qui sautent

    « Sale bougnoule » : des livreurs de colis dénoncent les insultes et agressions racistes des clients

    Par Blanche Ribault

    Ils travaillent pour de grandes entreprises de livraison de colis comme Amazon, Colis Privé, Cainiao. Racisés, issus de l’immigration ou travailleurs sans-papiers, ils dénoncent « l’omerta » autour du racisme dans le secteur du transport.

    Alsace, été 2020 – Idir, 20 ans, débute comme livreur de colis pour un sous-traitant d’Amazon. Lors d’une tournée, un client absent lui demande de déposer son colis dans sa cour en escaladant le muret qui l’entoure. À peine redescendu, Idir aperçoit un voisin courir vers lui, une hache à la main. Il aurait hurlé : « Eh l’Arabe, reviens ici ! » Idir fuit jusqu’à sa camionnette : « J’ai cru que j’allais y rester », retrace-t-il. « Je m’en rappellerai toute ma vie. » Chaque matin avant de partir en tournée, lui et ses collègues se lancent des : « À ce soir… j’espère ». Selon la Fevad, environ 1,5 milliard de colis sont livrés en France chaque année. Un métier réalisé en grande majorité par des personnes précaires, racisées ou sans-papiers.

    Des dizaines de vidéos TikTok virales sur la livraison du dernier kilomètre – c’est-à-dire du dépôt au domicile du client – dépeignent le quotidien des livreurs de colis racisés marqué par les insultes et les agressions. Pour StreetPress, Idir, Tahar, Samy, Omar et Noah (1) reviennent sur l’impact du racisme sur leur travail et leur santé mentale, dans un contexte de sous-traitance grandissant.

    « Je ne prends pas le colis des mains d’un sale Arabe »

    Tahar, 23 ans, a travaillé comme livreur pour un sous-traitant de Colis Privé en 2025, dans les Hauts-de-Seine (92). Il se souvient avoir attendu un client au pied de son immeuble pendant plus d’une demi-heure : « Normalement, en 30 minutes, on livre plus de 15 colis », fulmine celui qui en distribue 150 par jour. « Et quand il est enfin descendu et qu’il a vu ma tête, il m’a insulté : “blédard, casse-toi, vous cramez la France” ». Avant de refuser le colis. Ce dernier lui aurait rétorqué :

    « Je ne prends pas le colis des mains d’un sale Arabe. »

    Le lendemain, Tahar apprend que le client s’est déplacé au dépôt pour réclamer son colis, en menaçant de porter plainte pour insulte : « C’est le monde à l’envers ! », s’exaspère le jeune travailleur, qui a enchaîné les services dans la restauration avant de se tourner vers la livraison. « J’ai dû me justifier auprès de mes responsables. Ils m’ont cru parce que j’avais filmé la scène. » Samy, 29 ans, Algérien arrivé en France à 22 ans, a aussi vu une de ses clientes refuser de prendre son colis lorsqu’il travaillait pour Stuart dans les Yvelines (78), en 2024. Elle lui aurait lancé :

    « De toute façon, vous les Arabes, vous n’avez rien à faire ici, rentrez chez vous !

    Même expérience pour Omar, livreur de 28 ans pour un sous-traitant de Cainiao dans les Alpes-Maritimes (06). Son client avait demandé de laisser le colis à son voisin. Perché sur son balcon, ce dernier lui aurait balancé : « Les Arabes là, rentrez chez vous. » Omar dit avoir essayé de dialoguer, sans succès :

    « C’est humiliant. J’ai dû ramener le colis à l’entrepôt, et il a été remis sur la tournée d’un autre livreur. »

    De son côté, l’entreprise Cainiao assure à StreetPress attacher « une grande importance à la garantie d’un environnement de travail respectueux et inclusif, en appliquant une politique de tolérance zéro à l’égard de toute forme de discrimination. » Et précise : « En cas de signalement par nos partenaires de comportements inappropriés de la part de tiers, des mesures concertées sont prises pour protéger le personnel de livraison, pouvant aller, si nécessaire, jusqu’à l’interruption des services auprès des parties concernées. »

    Samy, employé par un sous-traitant d’Amazon en 2022 pour livrer l’ouest parisien, relate une altercation avec une gardienne d’immeuble. Cette dernière aurait donné des coups de pied dans ses paquets, avant de s’emporter : « On ne pose pas les colis ici, c’est toujours les mêmes qui font ça et après, vous vous victimisez ! ». Et aurait ajouté : « Sale bougnoule. »

    Griffures et morsure de chien

    Idir, qui livre désormais à vélo pour un sous-traitant d’Amazon dans le Grand Est, rapporte avoir été agressé physiquement en 2025. Alors qu’il tentait de livrer une cliente absente, une voisine lui aurait arraché ses clés professionnelles de boîte aux lettres et hurlé dans le hall d’immeuble : « Au voleur ! On est sur un lieu privé ! » « Elle a cassé ma montre et m’a griffé tout le bras », se souvient-il. Des voisins arrivent et prennent sa défense. « Mais j’ai dû abandonner la livraison », souffle-t-il. « Je suis allé porter plainte, et j’ai appris plus tard qu’elle avait fait de même », détaille le jeune de 25 ans, en attente des suites de la procédure. Noah, livreur de 26 ans pour l’entreprise Gofo, aurait été insulté par un client, énervé par le retard de livraison de son colis :

    « Il a fini par vriller : il m’a traité de nègre et a ordonné à son chien de m’attaquer. Il m’a mordu le mollet. »

    Noah lâche le colis et réussit à s’enfuir jusqu’à sa camionnette. « Ma blessure a guéri, mais je suis traumatisé », souffle-t-il, des larmes dans la voix. Omar résume cette angoisse quotidienne :

    « Tu ne sais jamais sur qui tu vas tomber. Les clients nous parlent comme si on était à leur service parce qu’on n’est pas blancs. »

    Il a demandé des changements de secteur à son entreprise pour être sûr de ne pas retourner livrer les mêmes clients aux propos racistes. « Il y a une charge mentale supplémentaire. On doit toujours être sur nos gardes, être prêts à filmer pour avoir des preuves et se justifier auprès de nos responsables… », résume Tahar, résigné.

    Pénalités et primes qui sautent

    « Certains clients me raccrochent au nez quand ils entendent mon accent », relate Omar, arrivé d’Algérie en 2024. Avant d’ajouter :

    « Quand je laisse ensuite leur colis dans la boîte aux lettres, ils disent ne rien avoir reçu pour se faire rembourser. Ils jouent sur le stéréotype raciste du livreur-voleur arabe. »

    En cas de litige, le livreur dispose de 24 heures pour prouver la livraison, mais ses moyens sont limités. Sur un groupe WhatsApp interne dédié aux réclamations, Omar envoie les photos des colis déposés et les captures d’écran des clients qui confirment avoir récupéré le colis. « Certains disent que j’ai volé le colis après l’avoir pris en photo. » Désabusé, il précise :

    « Ça devient parole contre parole et souvent, notre parole vaut moins que la leur. »

    Des comportements aux conséquences directes sur les revenus des interrogés, souvent salariés d’entreprises de sous-traitance. Dans son entreprise, ces litiges seraient facturés au livreur, assure Omar : « Il y a deux mois, on m’a retiré 350 euros sur mon salaire ! » Une somme déduite sur sa fiche de paie pour « absence injustifiée ». Par mail, Cainiao affirme que ses services « s’appuient sur un réseau de prestataires indépendants, responsables de leur propre gestion des ressources humaines et de leurs structures d’emploi », et dit travailler « en étroite collaboration avec ses partenaires pour assurer le respect des lois et réglementations applicables, notamment par des dispositions contractuelles générales, ainsi qu’une communication continue qui renforce les principes de respect mutuel et la protection des droits fondamentaux ».

    Les livreurs craignent aussi de voir leurs compléments de rémunération – primes de performance, indemnités comme les paniers repas – sauter. « Si on revient au dépôt avec des colis non livrés à cause de clients racistes, le sous-traitant est pénalisé et risque de perdre des secteurs. Il nous met donc la pression pour tout livrer quoi qu’il arrive. Sinon, il nous retire notre prime – qui peut aller jusqu’à 300 euros », assure Idir. Un complément non négligeable, pour celui qui est payé au Smic :

    « C’est un cumul de pression : le client qui veut son colis toujours plus vite, le manager qui veut que tu en fasses toujours plus. »

    « On n’en peut plus »

    D’une ampleur inédite, l’étude Santé-Course publiée le 30 mars dernier révèle que près de 60% des livreurs de plateforme (Deliveroo, UberEats) déclarent avoir subi des discriminations dans le cadre de leur travail. 57% d’entre eux estiment qu’elles étaient liées à leur couleur de peau. Si la situation particulière des livreurs de colis, n’est, elle, pas encore aussi documentée, les enjeux sont similaires. Idir soupire :

    « Le racisme et l’exploitation sont des problèmes récurrents dans notre profession. Mais on n’en parle pas parce qu’on n’est pas pris au sérieux. On nous dit d’oublier et de passer à autre chose. »

    Selon lui, l’augmentation de la charge de travail – passant de 35 à 120 arrêts par jour cet hiver, un arrêt pouvant délivrer trois ou quatre clients – n’arrange rien. « À vélo sous la neige, le vent et la pluie, c’est l’enfer ! On n’en peut plus », s’indigne-t-il. Résultat : l’Alsacien a développé une hernie discale et est actuellement en arrêt.

    Hervé Street, président de l’Association de défense des sous-traitants et livreurs transport France, dénonce plus largement « une omerta dans le milieu du transport. Si un travailleur dénonce les conditions de travail des livreurs chez FedEx, Chronopost ou UPS, il est grillé partout », raconte-t-il. Au sein du syndicat, les livreurs concernés n’ont pas voulu entamer de procédure pour dénoncer le racisme, par peur de perdre leur emploi. « Et le système de sous-traitance ne fait qu’aggraver les conditions de travail », analyse-t-il. Chronopost, de son côté, affirme à StreetPress : « Il appartient aux entreprises sous-traitantes de garantir, au quotidien, le respect des conditions de travail de leurs salariés conformément au droit du travail en vigueur. » L’entreprise dit avoir connaissance de « situations d’incivilités, d’insultes et parfois d’agressions verbales ou physiques auxquelles peuvent être confrontés des livreurs ». Chronopost, qui dit condamner « toute forme de racisme, de discrimination ou de violence à l’encontre des livreurs », invite « le livreur ou son employeur à engager les démarches nécessaires, notamment le dépôt de plainte ».

    Selon une étude publiée en 2025 par la chercheuse Pétronille Rème-Harnay, 90% des chauffeurs-livreurs ne sont pas directement salariés des grands groupes. Un contexte de sous-traitance en cascade qui accroît la précarité des livreurs de colis. « De l’esclavage moderne », résume Hervé Street :

    « Les donneurs d’ordre cassent les prix, et les sous-traitants, qui n’arrivent pas à couvrir les charges, tentent de survivre en tirant sur le dernier levier : l’exploitation des livreurs, en grande partie racisés. »

    Tahar vient de quitter le secteur, en même temps que cinq autres collègues : « Ils nous ont demandé de devenir auto-entrepreneurs pour 70 centimes par colis. » Le jeune travailleur sans-papiers dit aussi ne plus vouloir prendre de risque au volant. « Je ne veux plus jamais refaire ce travail. Ça m’a dégoûté. » Omar, de son côté, est devenu serveur dans un restaurant :

    « Je ne supportais pas ce racisme constant. Pour moi, livreur de colis, c’est fini. Je ne veux plus en entendre parler. »

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    Contactés, Amazon, Colis Privé, GOFO, FedEx et UPS n’ont pas répondu à nos sollicitations.

    Illustration de Une de Déborah Schmitt.

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