Affaire Merah: les 72 questions d'Oumma.com

Affaire Merah: les 72 questions d'Oumma.com

Le site d'info musulman ne croit pas à « la version officielle » sur la tuerie de Toulouse

Conspiland | Contre enquête | par | 26 Juillet 2012

Affaire Merah: les 72 questions d'Oumma.com

Sur StreetPress, le directeur du site d'actualité de la communauté musulmane Oumma.com refuse la qualification de « complotiste » mais publie une liste de « 72 anomalies » sur « la version officielle » de l'affaire Mérah.

Il y aurait 72 anomalies dans la « version officielle » de l’affaire Merah. Plus fort que l’enquête Twitter de Mathieu Kassowitz et que les théories conspirationnistes qui ont fleuri sur le web quelques jours après les tueries de Toulouse et Montauban, le site d’information musulman Oumma.com (quelques centaines de milliers de visiteurs mensuels) publie mercredi 25 juillet un long article de 40.000 signes de « révélations » qui doivent permettre au lecteur de « découvrir la liste troublante des contradictions, mensonges et autres incohérences de la version officielle ».

StreetPress voit-il des conspis partout ? Après avoir gratté sur Oulala.net ou Agoravox , les méchants journalistes de votre webzine préféré voudraient-ils « flinguer » un nouveau site ?

Listing Chaque « anomalie » de l’affaire Mérah est introduite dans l’article d’Oumma.com par une question. Extraits :

- Pourquoi le portrait-robot initial du « tueur à scooter » diffère-t-il à ce point de la physionomie de Mohamed Merah ?

- D’où provient la carte de visite d’un policier – chargé de la sécurité de Nicolas Sarkozy – qui fut retrouvée dans le box de Merah ?

- Pourquoi le colt 45 détenu par le jeune homme est-il caractérisé par une modification spécifique aux forces d’élite de la police française ?

- Comment 300 balles d’un côté, 69 de l’autre, ont-ils (sic) pu être échangées – au terme d’une heure pour progresser vers la salle de bain – lors d’une fusillade d’environ 5 minutes dans un appartement d’à peine 38m2 ?

- Pourquoi un camion de pompiers, comme le rapporte Le Monde du 23 mars, a-t-il été spécialement déplacé pour cacher la vue aux journalistes lors de l’assaut du RAID ?

- Comment Merah, non anglophone et piètre arabophone, a-t-il pu parvenir à s’introduire en solo dans la dangereuse région pakistanaise du Waziristan, à la fois bastion des talibans et nid d’espions ?

- Pourquoi Merah serait-il parti le 17 juillet 2010 au Moyen-Orient en démarrant par l’Allemagne avant de gagner la Turquie puis seulement la Syrie ?

- Pourquoi le patron de la DCRI, le président du CRIF et un membre de son comité directeur étaient-ils persuadés, avant la fin de la traque du suspect, que le « tueur au scooter » s’apparentait davantage à un « terroriste islamiste » ?

- Qu’en est-il de la « djellaba noire » qu’aurait porté Merah à sa mort ?


L’article “exclusif” de Oumma, à lire ici

Pourquoi le portrait-robot initial du «tueur à scooter » diffère-t-il à ce point de la physionomie de Mohamed Merah ?

Moi, conspirationniste ?! Personne chez StreetPress ne vous dira que le traitement télévisuel sur les chaînes d’info en continu du siège puis de l’assaut de l’appartement de Mérah, a été un modèle de journalisme. Ni qu’il serait illogique de penser qu’à un mois d’un scrutin présidentiel, le pouvoir en place aurait spontanément livré sur la place publique d’éventuels bugs dans les rangs de ses services de l’antiterrorisme. Mais de là à partir dans un trip sur le skyblog de « Merah, féru d’Internet », en se demandant pourquoi il n’a « « pas mis en ligne la vidéo » de ses tueries, on aurait quelques spliffs de retard.

Le directeur du site Oumma.com Saïd Branine refuse la qualification de « conspirationniste ».  Branine relativise la portée du pamphlet. Pour lui, l’article se borne à « poser des questions » :

« La façon dont on nous a présenté l’affaire Mérah au début, celle d’un islamiste radical qui se serait auto-radicalisé, on a trouvé ça simpliste, d’autant qu’après on a appris qu’il était connu des services de renseignement. Mais on n’a jamais dit que c’était un coup monté par les services. »

« Plusieurs médias, comme Libération ou Le Nouvel Observateur, reconnaissent qu’il y a des zones d’ombre dans l’affaire. Ces questions, ça ne veut pas dire qu’il y a un complot. »

Ces questions, ça ne veut pas dire qu’il y a un complot

ReOpen 911 Impossible de joindre le journaliste qui signe l’article: « Il est injoignable en ce moment, nous confie Saïd Branine, moi aussi j’ai extrêmement de mal à le contacter ces derniers temps. » Hicham Hamza, freelance pour Oumma.com, pige aussi aux côtés de John-Paul Lepers pour La Télé Libre pour laquelle il dénonce la « version officielle » du 11 septembre et prépare un webdocumentaire sur de pseudos délits d’initiés liés aux attentats du World Trade Center.

A voir des complots partout, le journaliste plaque donc la même grille d’analyse sur l’affaire Mérah. Comme les conspirationnistes du 11/9, l’argument rhétorique est similaire: il ne s’agirait pas d’apporter des preuves, mais simplement de poser des questions.

Comme les conspirationnistes pour le 11 septembre, l’article voit la main d’Israël et des Juifs partout. Sur les 72 « anomalies » dénoncées, 10 les impliquent. Plusieurs points abordés sont complètement délirants, comme celui qui s’étonne d’une fausse info de Mohamed Sifaoui, comme si ce journaliste en était à sa première bourde .

Autre exemple du sérieux journalistique de l’enquête, lorsqu’il évoque le cliché de Mohamed Mérah mort obtenu par le paparazzi Jean-Claude Elfassi:  

« Plusieurs internautes, inscrits notamment sur le site participatif Agoravox et ayant étudié la photo, s’interrogent sur l’authenticité de l’image, retouchée d’après certains. »

« Il y a eu une exploitation politique de l’affaire Mérah », reprend Saïd Branine d’Oumma.com:

« Dans certains esprits, l’idée que Merah était un jeune beur qui s’est auto-radicalisé, ça venait accréditer l’idée que les musulmans de France représentaient une menace islamiste réelle. Mais on n’est pas en train de dire que parce que l’affaire Merah porte tort aux musulmans, c’est qu’elle a été manipulée. »


[Hicham Hamza, ses autres articles sur Oumma]

Mal-être communautaire Et si le trip conspirationniste du site d’info musulman était le symptôme d’un mal-être communautaire ? Cibles de violentes attaques d’une extrême droite new look sur le halal ou les prières de rue, rejointe dans ce concert d’incriminations par une frange de la droite puis par un président de la république drivé par Patrick Buisson, les musulmans de France ont pris très cher. Et dans ce contexte, l’affaire Merah n’a pas arrangé leur affaire.

Flashback : Ce repli communautaire n’est pas sans rappeler celui d’une autre communauté, au début des années 2000. En Israël, c’est la seconde Intifada et en France les Juifs sont victimes d’une vague d’agressions antisémites, souvent liées à l’actualité au Proche-Orient. Une série d’images va alors faire le tour du monde: celles d’un jeune enfant palestinien de 12 ans, qui tombe sous les balles à Gaza. Toute une frange de la communauté juive française va monter au créneau pour dénoncer cette « affaire Al Durah » , qui ne serait qu’une mise en scène filmée par les Palestiniens, dans le cadre d’une guerre médiatique contre Israël. L’affaire ira loin, de l’ancien patron de l’Express qui fera part de ses doutes, jusqu’au président du Crif qui demandera à Nicolas Sarkozy la constitution d’une commission d’enquête.

L’image de Tsahal qui tue un enfant palestinien ou l’image d’un musulman qui tue des enfants juifs : A 12 années d’intervalles, elles renforçaient des représentations (juifs = tueurs d’enfants, et musulmans = terroristes) qui ont fait du mal à des communautés déjà cibles d’attaques. Et à chaque fois des ultras qui veulent convaincre que ces images sont le fruit d’une manipulation. Et qui tentent d’enfermer les communautés dans un délire complotiste ou victimaire.

L’e-book sur l’affaire Merah En 2012, défendre la thèse d’un Mohamed Merah à qui on ferait porter le chapeau d’assassinats perpétrés par « un tueur professionnel », n’est peut-être pas la meilleure réponse au climat lourd que doivent supporter les musulmans de France.

Oumma.com annonce s’apprêter à sortir un e-book sur l’affaire Mérah, encore plus développé que l’article publié. Le média de la communauté musulmane s’enorgueillissait d’avoir été présenté comme « un site remarquable » dans un câble américain diffusé par Wikileaks. Mais en voulant combattre l’amalgame « musulmans = terroristes », Oumma.com risque surtout de faire passer les musulmans pour des complotistes.

Dans certains esprits, ça venait accréditer l’idée que les musulmans de France représentaient une menace islamiste

[Le journaliste Charles Enderlin revient sur l’affaire Al-Durah]


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