Accusations de harcèlement sexuel et de racisme à la mairie du 20e arrondissement de Paris

Accusations de harcèlement sexuel et de racisme à la mairie du 20e arrondissement de Paris

L'intéressé nie en bloc

C'est du propre ! | Infos StreetPress | par , Mathieu Molard | 12 Novembre 2018

Accusations de harcèlement sexuel et de racisme à la mairie du 20e arrondissement de Paris

Le décès récent d’une femme de ménage fait émerger de très nombreuses accusations à l’encontre du directeur général des services de la mairie d’arrondissement. Selon plusieurs témoignages, il aurait multiplié les propos racistes et sexistes depuis 2008.

Paris, 20e arrondissement - Lundi 17 septembre vers 17h, une étudiante pousse la porte de la bibliothèque Couronnes-Naguib Mahfouz située à deux pas du parc de Belleville. À l’intérieur, elle aperçoit de l’eau qui s’écoule sous une porte. Elle la pousse et découvre avec horreur, dans les vestiaires, le corps inerte d’une femme. Sabine Vorin, 59 ans, était en train de se changer lorsqu’elle a été prise d’un arrêt cardio-respiratoire. Le robinet était resté ouvert. La femme de ménage était de « santé fragile » et asthmatique, souligne Bertrand Pieri, délégué CGT de la direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris. Surnommée « Annie », son deuxième prénom, par ses proches, la femme d’origine guadeloupéenne faisait le ménage dans cette bibliothèque depuis six ou sept ans.

Ce lundi, jour de fermeture, elle travaillait de 6h à 11h, seule sur son poste. Elle est ainsi restée inanimée toute la journée, sans personne pour appeler les secours, jusqu’à l’arrivée de l’étudiante. Car depuis une bonne dizaine de jours, son unique collègue au nettoyage était partie sur un autre site et n’avait pas été remplacée. Cet été déjà, la CGT alertait la mairie en comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) sur l’isolement fréquent des femmes de ménage sur leur poste de travail. Sans réaction. Cette fois-ci, la CGT obtient la tenue d’un CHSCT exceptionnel et l’ouverture d’une enquête, toujours en cours à ce jour. Selon le syndicaliste Bertrand Pieri, la ville prend le dossier très au sérieux :

« La mairie de Paris a demandé à la DILT [Direction de l’immobilier, de la logistique et des transports, en charge des employés de ménage, ndlr] que plus aucune femme de ménage ne soit seule sur son poste. »

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. La mort brutale de Sabine Vorin a fait remonter à la surface des accusations à l’encontre de Didier C. Plusieurs employés ou anciens employés, que StreetPress a rencontrés, accusent le directeur général des services de la mairie d’arrondissement d’actes discriminatoires répétés. Propos à caractère raciste, grossophobie, harcèlement sexuel et moral… Les faits évoqués sont particulièrement graves et s’étalent sur plusieurs années. Contacté par StreetPress, Didier C. explique rejeter « fermement et en bloc ces accusations [le] concernant. ».

Propos humiliants

Avant d’être mutée à la bibliothèque il y a plusieurs années déjà, Sabine Vorin travaillait dans les locaux de la mairie d’arrondissement. A l’époque, elle est en contact quasi quotidien avec Didier C. Sa mutation aurait été décidée dans le but de la protéger, selon une enquête du Comité justice et libertés pour tous (CJL), association qui « se spécialise dans la lutte contre le racisme sous toutes ses formes et la répression ». Selon l’article publié le 21 octobre dernier sur son site internet, « la défunte avait été déplacée par son supérieur direct à la bibliothèque pour échapper aux remarques racistes, sexistes et grossophobes proférées par le directeur général des services de la mairie ». D’après un des anciens collègues (1) de Sabine Vorin interrogé par le CJL, le directeur général des services (DGS) Didier C. aurait qualifié celle qui faisait entre autres le ménage dans son bureau de « grosse noire qui pue ». Il lui aurait également refusé de prendre l’ascenseur en lui disant, devant un élu :

« Vous, vous ne montez pas, l’ascenseur risque de tomber. »

Didier C. conteste ces accusations et assure « avoir porté plainte pour dénonciation calomnieuse contre les auteurs des messages postés ces derniers jours sur des blogs ou des réseaux sociaux, qui attentent à mon honneur ainsi qu’à ma réputation ». Interrogé par StreetPress, Michel (1), un autre ancien employé de la mairie, affirme que la mutation de Sabine Vorin a été effectuée à la demande du DGS. Mais il confirme les propos discriminatoires cités par le CJL. Selon lui, les remarques désobligeantes étaient permanentes. « Vous allez maigrir quand ? », lui aurait par exemple lancé Didier C.

Lors des obsèques de Sabine Vorin, le samedi 6 octobre au cimetière du Père-Lachaise, son ancien supérieur direct, lui-même sous les ordres du DGS, aurait refusé de lui serrer la main. « Ce que j’ai pu faire ne regarde que moi », lâche t-il quand StreetPress l’interroge sur sa non-poignée de main. Il refuse également de confirmer mais n’infirme pas non plus les allégations à l’encontre du DGS :

« Il n’y a plus eu de choses… s’il y en avait eu à cette époque… »

Il revient à plusieurs reprises sur l’ancienneté des faits – réels ou supposés. De son côté, Didier C., dans un mail adressé à StreetPress, se déclare « particulièrement affecté » par le décès de Mme Vorin et renouvelle ses condoléances à la famille.

« Les agents ont la trouille »

« Ce qui est très délicat, c’est que pour l’instant les agents ont la trouille et ne veulent pas parler », glisse une source municipale. Il faut dire que Didier C. traîne derrière lui une « très mauvaise réputation », confie un militant syndical. L’homme prend ses fonctions dès 2008, avec l’arrivée d’une maire PS dans le 20e, Frédérique Calandra.

En janvier 2010, une lettre que StreetPress a pu consulter, adressée par le syndicat UNSA à l’élue, l’avertit du comportement de son DGS. « L’arrivée d’un nouveau directeur général des services, en juillet 2008, a créé un climat de tension envers le personnel de la mairie du XXe arrondissement », peut-on y lire :

« Un certain nombre d’agents nous ont avertis d’un management particulièrement agressif et autoritaire, qui démarquait par rapport à l’équipe précédente, beaucoup plus respectueuse et à l’écoute des agents. »

Danielle Simonnet, élue de la France insoumise du 20e et de la Ville de Paris, avait un bureau dans l’enceinte de la mairie d’arrondissement entre 2008 et 2014. Elle corrobore ces affirmations. « On savait qu’il y avait le personnage très gentil avec les élus, mais que pour tout un tas d’agents, il y avait une figure autoritaire, cynique et qui pouvait avoir des phrases qui blessent. » Certains employés se seraient, à l’époque, plaints auprès d’elle, du comportement de M. C. :

« J’ai eu une agente de ménage pleurant dans mon bureau parce que [le DGS] lui avait mal parlé, sous prétexte qu’elle n’avait pas bien nettoyé le haut d’une porte. Je me souviens aussi d’une secrétaire dont le père venait de mourir. Il n’avait rien trouvé de mieux à lui dire que : “C’est bien, vous allez grandir maintenant.” »

Racisme

Didier C. viserait en particulier les personnes racisées. Carole a été fonctionnaire au cabinet de plusieurs élus de la mairie entre 2009 et 2010. Elle se souvient de « petites phrases » et de « propos racistes » du DGS, qui « venait par surprise dans mon bureau pour faire des blagues assez déplacées ». « J’avais bien compris qu’il n’aimait pas trop les Noirs, et les étrangers en général, c’était clair et net », témoigne-t-elle. Elle attribue son non-renouvellement à son poste à Didier C. et fait intervenir la CGT. La mairie convoque le DGS, puis Carole, qui se voit proposer des postes dans d’autres mairies d’arrondissement. Elle préférera quitter la mairie avant de repartir, l’année suivante, au Togo.

En mars 2011, la CGT fait un signalement auprès de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) après que le DGS a, selon eux, refusé de titulariser un agent, Mustapha Bâ, en raison de son accent « africain ». Finalement, l’agent a été déplacé à la mairie du 9e arrondissement, où il a pu être titularisé.

Nouvelle affaire en septembre 2014. Metronews révèle une note interne dans laquelle le DGS informe ses agents qu’ils « n’ont pas à avoir d’échanges entre eux ni avec les usagers dans une autre langue » que le français, menaçant de blâmes ou d’avertissements si la consigne n’était pas respectée et concluant ainsi :

« Aucune manifestation de communautarisme n’a lieu d’être dans la mairie. »

Dans l’article, des agents de logistique générale témoignent, sous couvert d’anonymat, de propos et comportements racistes de la part du DGS. L’un d’eux affirme :

« Le directeur a un problème avec les personnes d’origine étrangère. »

À la suite du scandale, le DGS devait être déplacé à la mairie du 19e arrondissement, mais il est finalement resté en poste. Aucune de ces accusations n’a fait l’objet d’une procédure judiciaire. A ce sujet, Didier C. nous renvoie vers le communiqué publié à l’époque [toujours en ligne ici] :

« La Mairie du 20e tient à rappeler que le français est la langue officielle de notre République et, est par conséquent utilisé par l’administration. A ce titre, en présence du public ou d’autres agents, les employés de la Mairie s’expriment en français. »

Le harcèlement supposé de Sabine Vorin n’a quand à lui été, à l’époque, signalé à aucune autorité.

Questions illégales en entretien

En revanche, le 21 mars 2012, un employé de la mairie du 20e, Bachir Boulegriblet, a déposé au parquet une plainte contre Didier C. pour harcèlement sexuel et moral et agression sexuelle. L’affaire a été classée sans suite en mars 2015. M. C. explique à StreetPress avoir, de son côté, déposé une plainte pour dénonciation calomnieuse, toujours en cours d’instruction. Toujours selon lui, l’Inspection générale de la Ville de Paris aurait enquêté, à la suite de ces premières accusations qu’il juge « calomnieuses » à son encontre et aurait, dit-il, « dénoncé le caractère manipulateur de M. Boulegriblet et le fait qu’il avait suscité de faux témoignages ».

En 2017, le plaignant, M. Boulegriblet, relance la procédure auprès du doyen des juges d’instruction en se constituant partie civile. Bachir Boulegriblet doit prochainement être auditionné par un juge d’instruction. StreetPress a eu accès à une lettre adressée par l’avocat de Bachir Boulegriblet au doyen, ainsi qu’aux observations du plaignant jointes à la lettre.

L’histoire commence en mai 2009 lorsque Bachir Boulegriblet intègre la mairie du 20e, un an après Didier C., en tant qu’agent de logistique générale. Lors de son entretien d’embauche avec le DGS, ce dernier lui aurait posé des questions sur sa religion et ses origines – une pratique illégale. Le 16 septembre 2010, lors d’une audience syndicale avec Force ouvrière, Didier C. aurait reconnu sans gêne aucune, poser en entretien ce type de questions et en tenir compte pour l’embauche. « Des questions jugées intrusives ou embarrassantes par certains candidats, sans rapport avec le poste à pourvoir », détaille le compte-rendu de l’échange que StreetPress a pu consulter. Une fois en fonction, Bachir Boulegriblet observe que le DGS refuse de serrer la main des agents. Pourtant, très vite, il serait devenu très tactile avec lui et aurait fait circuler une rumeur selon laquelle l’agent serait homosexuel.

Harcèlement sexuel

Un jour, alors que Bachir Boulegriblet est penché à la fenêtre, le DGS lui aurait baissé par surprise le pantalon, avant de s’éloigner rapidement. Une autre fois, l’agent est en train de faire la vaisselle. Didier C. se serait approché et aurait glissé subrepticement sa main dans le pantalon de Bachir Boulegriblet, entre les fesses. Dans ses observations, l’agent raconte encore :

« J’achève de ranger les chaises sur un chariot. M. C. essaie de m’empoigner les testicules en disant : “Votre pantalon tombe, il faut le remonter”. »

Un ensemble de gestes furtifs, par surprise, sans autre témoin que des proches du DGS, soit autant d’agressions sexuelles qui mises bout à bout constituent du harcèlement. Ce n’est qu’en rencontrant, en mars 2011, des militantes de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) que l’agent parvient à mettre les mots exacts sur ce qui lui serait arrivé. L’AVFT accompagnera par la suite le plaignant dans ses démarches, jusqu’à adresser un courrier à la maire de Paris, Anne Hidalgo.

Lors de son audition à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) le 15 octobre 2014, Didier C. réfute les allégations de l’agent. De son côté, le responsable de Bachir Boulegriblet, Sylvain Lebègue, déclare à la BRDP le 30 octobre :

« Il est arrivé que M. C. fasse des réflexions à connotation sexuelle, mais sur le ton de la plaisanterie, c’est en tout cas ainsi que je le concevais. À propos de ces prétendus attouchements, je pense qu’il y a de la part de M. Boulegriblet une confusion sur le comportement de M. C., lequel a souvent l’habitude de se rapprocher des gens pour leur parler. C’est sa manière d’être, il est plus tactile que les autres. »

Bachir Boulegriblet n’a pu récupérer son dossier pénal qu’en février 2017. Dans sa lettre au doyen des juges d’instruction, l’avocat de l’agent de logistique générale s’étonne de « la grande facilité d’accès de Monsieur C., le prévenu, à Monsieur Deydier, capitaine de police en charge de l’enquête policière [au commissariat du 20e arrondissement, ndlr], que laisse apparaître l’existence d’échanges écrits et téléphoniques, relatés par les procès-verbaux du dossier [pénal, ndlr]. » Et l’avocat d’insister sur le fait que son client n’a quant à lui eu « accès à aucun document, ce qui laisse songeur quant à l’orientation adoptée par les services de police au cours de l’enquête préliminaire ». En 2011, Bachir Boulegriblet a été placé par la DRH de la mairie de Paris en congé longue durée (CLD) et ne travaille plus, depuis, à la mairie du 20e arrondissement.

« Il faut que la peur change de camp »

La mort de Sabine Vorin a fait ressurgir un ensemble d’allégations mettant en cause Didier C. Lors d’un CHSCT qui s’est tenu le mercredi 7 novembre, alors qu’était abordé le décès de la femme de ménage à travers le prisme de l’isolement au travail, un mandaté CFDT qui contribue à l’enquête a « mis les pieds dans le plat », d’après des échanges entre militants syndicaux, en amenant sur la table la question du harcèlement supposé du DGS subi par Sabine Vorin. La CGT s’est, de son côté, réunie lundi 12 novembre pour discuter de l’affaire et décider de la meilleure manière de réagir.

Vendredi 9 novembre au soir, la conseillère municipale Danielle Simonnet a quant à elle adressé à la maire du 20e, à la maire de Paris, à l’adjointe en charge des ressources humaines et à celle en charge de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations une lettre demandant une enquête de l’Inspection générale des services de la Ville à la mairie d’arrondissement. Elle y exprime l’espoir de « tirer ça au clair, parce que c’est une honte absolue, c’est inacceptable, il faut que la peur change de camp ». La Ligue de défense noire africaine (LDNA) s’est rendue vendredi matin à la mairie pour demander des explications. La vidéo de cette action a été vue près de 50.000 fois sur internet. Le mouvement appelle à un rassemblement mercredi 14 novembre à 17h devant la mairie. La famille de Mme Vorin (2) demande, dans un communiqué l’annulation de ce rassemblement.

Ce mardi 13 novembre au soir, la Mairie de Paris explique à StreetPress demander l’ouverture d’une enquête afin de « faire la lumière » sur cette affaire [plus de détails ici].

(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.
(2) Edit le 13/11/2018.
(3) Edit le 14/11/2018
StreetPress avait adressé par mail de nombreuses questions précises à M. C. Il a répondu à certaines d’entre elles, dans un mail que nous publions en intégralité ici .

Contactées par StreetPress la mairie du 20e arrondissement et la mairie centrale n’avaient, au moment de la publication, pas donné suite à nos demandes.


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