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    26 / 03 / 2020

    « C’est extrêmement inquiétant »

    En pleine pandémie, Franprix fait travailler des auto-entrepreneurs dans ses magasins

    Par Mathieu Molard

    Franprix a discrètement recruté 45 auto-entrepreneurs pour travailler en caisse ou en rayon dans ses magasins. « Ça ouvre la porte à l’uberisation de toute une branche professionnelle », s’inquiète Sylvie Vachoux de la CGT.

    La description du poste à pourvoir est succincte :

    « Un supermarché ouvert pendant le confinement est à la recherche de Manners polyvalents pour les aider. »

    En guise de titre : « Covid-19 », encadrée d’émoticônes gyrophare. Comme pour dire que la pandémie est source d’opportunités. Ces annonces, le site BeManners.com les a envoyées par dizaines à ses adhérents. La start-up est spécialisée dans la « mise en relation » d’entreprises avec des auto-entrepreneurs, rebaptisés « Manners ». Une agence d’intérim, en somme… Le contrat de travail en moins.

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    Franprix a discrètement recruté 45 auto-entrepreneurs pour travailler en caisse ou en rayon dans ses magasins. / Crédits : DR

    Mais quelle est l’enseigne de supermarchés mystère ? Sur les annonces, il n’est pas fait mention de l’employeur. Mais une simple recherche en ligne à partir de l’une des adresses indiquées permet de le découvrir. Il s’agit de l’enseigne Franprix. Au cours de la première semaine de confinement, cette filiale du géant de la grande distribution Casino a recruté pas moins de 45 auto-entrepreneurs pour renforcer les équipes de ses magasins d’Île-de-France sous l’eau. « Ça peut être pour déballer les produits qui arrivent, remplir les rayons, vérifier que les clients respectent les gestes barrières ou même en caisse. C’est assez varié », détaille Benjamin Delacour, big boss de BeManners.

    Une pratique pour le moins « limite »

    Mais est-ce bien légal ? Pas sûr du tout. « On peut s’interroger sur le caractère légal de la pratique, dès l’instant où l’auto-entrepreneur est placé sous le contrôle et la direction de l’entreprise. Ou dans le cadre d’un service organisé, c’est-à-dire dans un lien de subordination à l’égard de l’entreprise », explique Virginie Langlet, avocate spécialisée dans le droit du travail :

    « Si l’auto-entrepreneur n’est pas libre d’organiser son travail comme il l’entend et qu’il est soumis à des horaires et aux consignes strictes de l’entreprise, il pourrait s’agir de travail dissimulé. »

    Même le fondateur de BeManners reconnaît une pratique « à la limite ». Quant au groupe Casino, contacté à ce sujet, il a promis de revenir vers nous. On attend toujours, mais visiblement les ressources humaines préfèrent rester discrètes sur la question. Ainsi, le responsable de l’un des magasins, directement concerné par l’une des offres d’emploi, découvre par notre intermédiaire qu’il travaille avec un auto-entrepreneur :

    « On a trois intérimaires [ou auto-entrepreneurs, c’est selon. Ndlr.] qui viennent nous aider chaque jour. En temps normal, on n’en a aucun. C’est Casino qui se charge du recrutement. Lorsqu’on a des besoins, on explique simplement combien de postes et lesquels. »

    Pas nés sous la même étoile

    Mais finalement, qu’est ce que ça change ? Côté rémunérations, les auto-entrepreneurs seraient plutôt moins mal payés que les salariés. BeManners facture (au nom du travailleur) 18 euros de l’heure. Montant sur lequel la start-up empoche 20 pourcents, au titre des frais de « mise en relation » et administratifs. Sur les 14,40 euros restant, l’auto-entrepreneur verse en moyenne 20 pourcents de cotisations et de charges. Ce qui revient à une rémunération net d’à peu près 11 euros 50 (1). Ce qui est supérieur au salaire d’un intérimaire.

    À LIRE AUSSI : Les chauffeurs-livreurs ont « l’impression d’être moins importants que l’économie du pays »

    Mais que se passe-t-il si l’un des auto-entrepreneurs est contaminé par le coronavirus ? Même si – et on a pu le constater – Franprix a pris de nombreuses dispositions pour protéger ses équipes, les risques restent importants. Et le statut d’auto-entrepreneur n’offre pas les mêmes droits qu’un contrat de travail. Un salarié sera indemnisé, pas un auto-entrepreneur. « Je tombe des nues et je suis totalement horrifiée », lâche Sylvie Vachoux, secrétaire fédérale de CGT commerces et services :

    « C’est extrêmement inquiétant. Le groupe Casino est un fleuron du secteur. Ça ouvre la porte à l’uberisation de toute une branche professionnelle. »

    Édit : le 27 mars, Franprix s’est engagé à ne plus faire appel à des auto-entrepreneurs. Plus de détails ici

    (1) La rémunération net varie d’un auto-entrepreneur à l’autre. En effet, le taux de cotisations et de charges varie, notamment en fonction du chiffre d’affaire annuel et de l’ancienneté sous ce statut.

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