En ce moment

    04/10/2021

    « Je n'ai pas les codes. Tout le monde fait son baratin, moi je suis nul pour ça »

    Fethi, l’ex détenu qui rêve de vivre de son art

    Par Thibault Vetter

    Fethi a passé dix ans en prison. Après ça, difficile d’intégrer le monde du travail. Alors il galère, survit du RSA et traîne au quartier… Quand il ne crée pas des lampes. Aidé par l’association Focale, il essaie d’en faire un métier.

    Les murs de chaque pièce sont recouverts de dessins, de peintures et de lampes créées par Fethi. Il accueille chez lui, vêtu d’un haut blanc à manches longues et d’un pantalon noir, simple. Son appartement est au 5e étage d’un immeuble HLM, au cœur du quartier du Neuhof, dans la périphérie de Strasbourg.

    L’homme de 46 ans, au crâne rasé et au regard rieur, referme la porte derrière lui puis passe dans la cuisine. Il prépare du café et s’installe à côté d’une grande cage à perruches. D’une voix franche, il relate les dix années passées en prison, « pour trafic de stups ». Après une formation de peintre tapissier, à ses 22 ans, il a commencé à travailler en intérim quelques années. Petit à petit, il a fait moins de missions, et s’est plutôt consacré à ses activités parallèles. « Ça rapportait bien », argue t-il. Tout a changé quand il a rencontré sa compagne il y a 13 ans, raconte-t-il :

    « Là, il fallait que je me calme, c’était obligé, sinon j’aurais passé ma vie en prison ou je serais mort. Je ne voulais pas de ça. »

    Depuis, mis à part quelques missions d’intérim éparses, il touche le RSA :

    « Je sais travailler très proprement sur un chantier. Mais je me suis pris la tête avec des collègues parce que j’ai le sang chaud. Et souvent, en intérim, tu n’es pas respecté. »

    Fethi estime être « sorti du système normal depuis trop longtemps ». Il ne sait pas gérer des démarches administratives, utiliser un ordinateur et gérer son téléphone. Il explique qu’il aimerait bien vendre ses œuvres, mais l’affaire n’est pas simple.

    L’asso Focale

    Aujourd’hui il n’est plus tout seul pour monter le projet : il est suivi dans le cadre d’un programme d’accompagnement des personnes éloignées de l’emploi. « Ils m’ont permis de prendre la confiance et m’ont un peu guidé. C’est le début. » Leur première rencontre remonte à la fin de l’hiver 2020. Fethi traînait dehors, comme souvent, il fumait et buvait sur un banc. Des éducatrices de rue sont arrivées dans le quartier. Ses potes, posés un peu plus loin, ont lancé : « Allez parler à Fethi ! C’est un artiste ! » Elles se sont alors présentées à lui, et ont parlé du projet focale, pour lequel elles travaillent.

    C’est un dispositif porté par des structures strasbourgeoises comme la maison de l’emploi ou l’Arsea avec le soutien de l’État et de nombreuses entreprises et associations qui proposent des CDD ou des activités. Beaucoup gravitent autour des quartiers du Neuhof et de la Meinau. « Une zone rouge », ironise Fethi. L’objectif : accompagner 400 habitants du coin, entre octobre 2019 et le printemps 2023.

    https://backend.streetpress.com/sites/default/files/dsc_0060.jpeg

    Fethi est accompagné par l'association Focale. / Crédits : Thibault Vetter

    Le dispositif vise des personnes dîtes marginalisées, explique au téléphone Hodeifa Megchiche, coordinateur du projet :

    « On essaye de gagner leur confiance, c’est une des parties les plus difficiles. On leur demande ce qu’ils voudraient pour être plus heureux, et on les accompagne vers des objectifs fixés ensemble. »

    Tout n’est pas si facile

    « Sincèrement, ça m’a beaucoup aidé », reconnaît Fethi : « Déjà, ça m’a permis de poser clairement ce que je voulais faire de ma vie. » Bosser dans l’art. Il se lève et montre la pièce qui lui sert d’atelier : « Ça c’est une lampe que j’ai bricolé avec des matériaux trouvés dans la rue. Parfois je me lève à quatre heures du matin pour voir les encombrants que les gens laissent dehors. J’essaye aussi d’en récupérer dans les déchetteries mais on me le refuse. » On sent la passion qui l’anime. Fethi se dit écologiste. Il ne supporte pas le gaspillage, et fait du recyclage son principe de création. « De toute façon, je ne pourrais pas faire autrement, les matériaux sont trop chers », ajoute-t-il.

    Mais pour en vivre, ce n’est pas encore gagné. « Je sens bien que je n’ai pas les codes du monde de l’art. Tout le monde fait son baratin, moi je suis nul pour ça. » Il relate avoir payé 65 euros pour sa place sur un marché de créateurs :

    « J’ai vendu deux lampes pour 70 euros en tout. Après, d’autres artistes m’ont dit que j’aurais pu les vendre beaucoup plus chères. »

    Fethi éclate de rire. « Bref, pour l’instant, je suis toujours au RSA. » Même s’il dit vendre de plus en plus de lampes. Il estime avoir encore besoin d’accompagnement : « Souvent, je les appelle pour poser des questions sur les démarches que je dois faire. » Focale l’accompagne dans ses démarches pour obtenir le statut d’artiste auto-entrepreneur. Il veut aussi solliciter la mairie de Strasbourg et lui demander un local pour stocker ses œuvres, transmettre son savoir-faire et son expérience de vie à des jeunes. Fethi conclut :

    « Là j’ai envie de me battre, je suis motivé, pour moi et pour les autres. »

    Le journalisme de qualité coûte cher. Nous avons besoin de vous.

    Nous pensons que l’information doit être accessible à chacun, quel que soit ses moyens. C’est pourquoi StreetPress est et restera gratuit. Mais produire une information de qualité prend du temps et coûte cher. A titre d’exemple, nous avons calculé les moyens engagés pour une enquête écrite et vidéo consacrée aux soutiens armés d’Eric Zemmour.

    campagne 2021 Je soutiens StreetPress  
    mode payements