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    27/01/2026

    « J’irai jusqu’à te péter le poignet »

    Violences, menaces et homophobie : un policier ardéchois dans le viseur de l’IGPN

    Par Laure-Meriem Rouvier

    Dans l’Ardèche, des militantes écolos dénoncent des violences, des menaces et des insultes par un officier de police judiciaire. Une enquête est ouverte.

    Guilherand-Granges (07), 15 novembre 2025 — Ash (1), âgée d’une vingtaine d’années, n’arrive pas à compter le nombre de fois où elle a été traitée de « fils de pute ». Dans le commissariat, elle aurait été ciblée par l’officier de police judiciaire (OPJ) Caglar P. avec des menaces et des insultes. Le tout pour avoir participé à un pique-nique militant, considéré comme une manifestation illégale.

    StreetPress l’a rencontrée ainsi que Laure (1), une autre victime présumée, en septembre 2025. Une enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été ouverte pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique ». Selon nos informations, trois personnes ont été auditionnées par l’organisme le 9 décembre 2025.

    Un pique-nique avec des militants et des familles

    Dans son salon aux allures de clairière, où des plantes grimpent et ornent chaque mur, Ash est encore traumatisée par son passage au commissariat de Guilherand-Granges, dans l’Ardèche. Ses doigts se tordent, son dos se courbe et sa voix déraille parfois quand elle raconte cette journée de mi-novembre et ce déjeuner organisé pour défendre un espace naturel à Saint-Péray, dans l’Ardèche, avec des familles et des militants. Deux mois plus tôt, en septembre 2025, un déboisement a eu lieu pour construire une déviation. Si l’ambiance est bon enfant sous les quelques arbres rescapés, le rassemblement est considéré comme une manifestation illégale et des agents de police surveillent ce pique-nique.

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    Pour dessiner une fresque, Ash sort des feutres de couleur et un drap avant de venir buter contre un cube rouge avec un clapet, qui s’est avéré être une borne de géomètre. Curieuse, elle utilise son couteau pour tenter de l’ouvrir et se fait repérer par la police. Alors que des agents lui demandent de partir, Ash refuse et demande à voir l’arrêté qui classe la manifestation comme illégale. Rien ne lui est fourni.

    En signe de protestation, elle s’assoit et ne donne pas son identité. Quatre fonctionnaires la portent alors jusqu’à la voiture pour l’emmener au poste. Elle apprend par un fonctionnaire qu’elle est placée en garde à vue, sans aucune pièce d’identité sur elle. « Tu avais un couteau, tu étais à une manif non déclarée et tu as dégradé une borne de géomètre. » Mais surtout, « c’est parce que tu refuses de donner ton identité », continue-t-il.

    « Deux doigts dans la bouche »

    Au bout de deux heures, Ash est sortie de sa cellule, frigorifiée. Elle est amenée devant l’officier de police judiciaire Caglar P. « La procureure m’a autorisé à prendre tes empreintes de force », aurait-il annoncé. Caglar P. aurait commencé par agiter deux codes pénaux devant son visage, faisant semblant de la frapper. « À un moment, il shoote dans ma chaise et me prend par l’oreille pour me relever. J’ai eu très peur, je ne suis pas grande, lui est costaud et nous sommes seuls », confie Ash, encore effrayée.

    L’OPJ en aurait joué. « On est seuls, je peux dire ce que je veux. Je vais aller porter plainte parce que tu m’as attrapé les fesses et que tu as essayé de m’embrasser. Ça sera parole contre parole », l’aurait-il menacé. Il lui tourne autour, à quelques centimètres de son visage. « Il m’a mis deux doigts dans la bouche. J’avais les dents serrées et il voulait m’ouvrir la mâchoire. » Un geste qui viole son intimité, auquel se seraient ajoutées des insultes comme « fils de pute » et des menaces telles que « je vais mettre mes couilles dans ta bouche ».

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    À cela se serait ajouté un petit jeu : ouvrir et fermer le fameux couteau, devant elle. Pour conclure cette première audition, il l’aurait menacé :

    « J’ai le droit de prendre tes empreintes. J’irai jusqu’à te péter le poignet. »

    Dans ce climat, Ash est en position fœtale, et se balance sur sa chaise. À StreetPress, elle indique que Caglar P. aurait vu sa « faiblesse psychologique » à ce moment-là et en aurait rajouté : « T’as pris ton traitement ? Tu as fugué d’une institution ? Arrête de te balancer, décroise les jambes. » « J’ai beaucoup pleuré et je me suis mise à hyperventiler », retrace la militante, qui est en demande de reconnaissance en tant que travailleuse handicapée.

    Peur des représailles

    Ces violences ne sont pas les premières à être signalées. Ce même OPJ aurait également violenté Laure, 26 ans, le 11 septembre 2025, là aussi dans le cadre de la lutte contre la déviation routière de Saint-Péray. Cette artiste circassienne a été mise en garde à vue avec Simon (1), l’un de ses amis, pour « pour suspicion d’appartenance à un groupe en vue de la préparation d’infractions ». Son véhicule rempli de palettes, de cordes et de matériel de cirque a été fouillé un peu avant d’arriver sur le lieu de la contestation.

    Deux mois plus tard, elle craint toujours Caglar P. « On va vous pendre sur le parking », l’aurait-il menacé. Il l’aurait prise en photo et déclaré que c’était pour sa « collection sur [s]on mur », avant de lancer des insultes homophobes comme : « Vous êtes pédés. »

    Pour l’avocat Thomas Fourrey, l’OPJ se prendrait « pour un cowboy » et se targuerait d’être « un ancien des stups », qui « voudrait appliquer ses méthodes à la campagne ». Le conseil de Laure et Simon est « content des échanges avec le parquet » mais « pas très optimiste sur le courage de la brigade pour dénoncer des comportements inappropriés de leur collègue ».

    Quant à Ash, elle ne veut pour le moment ni porter plainte ni témoigner à l’IGPN : « Je n’ai pas confiance en eux et je devrais donner mon identité. » Elle a encore peur de se retrouver face à Caglar P. Au commissariat, il l’aurait d’ailleurs prévenu :

    « J’ai hâte que tu portes plainte contre moi, comme ça j’aurai ton identité et on se retrouvera. »

    Contacté, le parquet n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress. Quant au service d’information et de communication de la police nationale, le Sicop, il a indiqué qu’il ne pouvait communiquer car « l’enquête est en cours ».

    (1) Les prénoms ont été modifiés.

    Illustration de la Une par Caroline Varon.

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