Dans le hall de l’aéroport Félix Éboué de Cayenne (973), Martha Berika a les larmes aux yeux. Le 11 novembre 2025, la Guyanaise est interpellée par des agents de police dans le cadre du dispositif « 100 % contrôle », une vaste opération censée lutter contre le trafic de drogue. Escortée dans l’un des bungalows situés à l’entrée du terminal, Martha Berika a fait partie des nombreuses personnes arrêtées avant leur vol à destination de Paris.
Aux agents, elle explique avoir quitté la Guyane en 2009 pour s’installer en Hexagone. Elle n’est que de passage après un voyage en Turquie, au Brésil puis au Suriname. « On m’a demandé comment j’avais payé mon voyage et de fournir des preuves d’achat de mes billets », raconte-t-elle, émue, avant d’ajouter :
« J’ai sorti tous mes papiers mais quelqu’un de la police les a balancés par terre. »
« Ils ne fouillent même pas les gens », décrit Yvane Goua, porte-parole de l’association Trop’Violans, qui dénonce l’injustice et la violence administrative de ce dispositif. « Les policiers posent des questions, peuvent faire un test urinaire, et voilà. Ils ont réussi à faire entrer dans la tête de la population que c’était justifié de contrôler n’importe qui, n’importe quand, vu l’ampleur du trafic de drogue ici. »
Le jour même, un arrêté d’interdiction d’embarquement d’une durée de cinq jours est prononcé à l’encontre de Martha Berika, sans preuve tangible de sa participation au trafic de drogue. Elle attend quelques jours, le 17 novembre, pour réserver un nouveau vol à ses frais et rentrer enfin à Paris. « Je ne reviendrai plus », se promet-elle dans un sanglot.
17.300 personnes arrêtées en trois ans
C’est en octobre 2022 qu’est installé le dispositif « 100 % contrôle », après une visite fin septembre des ministres des Comptes publics, Gabriel Attal, de la Justice, Éric Dupond-Moretti, et de l’Intérieur, Gérald Darmanin. L’objectif est de dissuader les trafiquants de passer par l’aéroport de Cayenne. Sur une période antérieure, entre novembre 2021 et octobre 2022, 359 mules — des personnes acheminant de la drogue — en provenance de Guyane ont été interpellées, selon les chiffres de l’Office anti-stupéfiants, cités par le ministère de l’Intérieur.
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Ce dispositif « 100 % contrôle » permet à la préfecture de Guyane de prononcer des arrêtés anti-embarquement d’une durée de cinq jours aux voyageurs suspectés d’être des mules. Un faisceau d’indices — notion particulièrement floue — suffit à clouer les passagers au sol, qui ne sont ni remboursés de leur billet d’avion ni de leurs potentiels frais d’hébergement. « Les critères sont précis et connus », argue à StreetPress Christian Nussbaum, directeur territorial de la police nationale en Guyane :
« Si le passager a acheté un billet la veille, s’il a un viatique flou ou incorrect qu’il ne sait pas détailler… »
Un test urinaire est parfois réalisé pour chercher des traces de stupéfiants. « Dans le cas où il est positif, la personne peut aller en garde à vue », prévient Christian Nussbaum.
Des « dérives discriminatoires »
En trois ans, plus de 17.300 arrêtés ont été pris à l’encontre de passagers de l’aéroport. « La porte est grande ouverte aux dérives discriminatoires », commente Davy Rimane, député de Guyane. « On sait que l’origine géographique, si on vient de l’ouest de la Guyane, par exemple, ou le nom de famille, les condamnations de proches, sont des critères pris en compte. » Depuis sa création en 2022, « 100 % contrôle » n’a cessé d’être critiqué par des élus et des associations de citoyens comme Trop’Violans, qui s’est portée partie civile en novembre 2025 pour accompagner deux personnes ayant décidé de porter plainte contre le préfet.
Certains cas sont devenus emblématiques, comme celui d’une doctorante congolaise en géographie, venue en Guyane en 2023 pour participer à un colloque. Elle s’est vue interdire de monter dans l’avion pour son vol retour après un test positif à la cocaïne et au THC réalisé par la police alors que le même test fait le lendemain à l’hôpital de Cayenne est sorti négatif. Le tribunal administratif de Cayenne a fait annuler l’arrêté en septembre 2025 et a condamné l’État à lui verser 2.479,74 euros. « Il n’y a aucune discrimination », assure de son côté Christian Nussbaum, le directeur territorial de la police nationale en Guyane :
« Si les arrêtés ne sont pas attaqués, c’est qu’il n’y a pas de problèmes. »
Une cinquantaine d’arrêtés seulement ont fait l’objet de procédures, ce qui peut s’expliquer par la difficulté de les contester. Il est possible de faire un référé-liberté en prouvant l’urgence de sa situation et une erreur manifeste commise par la préfecture. « C’est aux personnes de prouver que la préfecture a fait une erreur et non aux autorités de prouver que la personne transporte de la drogue. C’est un inversement de la charge de la preuve », explique un juriste proche du dossier, qui préfère rester anonyme. « Les référés-liberté ne sont acceptés que si la personne justifie d’une raison urgente de prendre l’avion », continue-t-il.
Même dans le cas où il est accepté, la démarche ne permet pas d’annuler l’arrêté. Elle le suspend. Pour se faire dédommager, il faut cette fois faire un recours au fond pour attaquer la légalité toute entière du dispositif, une procédure longue et coûteuse qui ne change rien à l’application immédiate de l’arrêté. « Dans de nombreux cas, lorsque l’arrêté est contesté, la préfecture l’abroge d’elle-même avant le jugement. Comme ça, il a produit son effet et il n’y a pas de jugement », glisse le juriste contacté par StreetPress.
Laboratoire des politiques de maintien de l’ordre
Selon Davy Rimane, député de Guyane, ces arrêtés renforcent le sentiment de ne pas être traités comme des citoyens comme les autres en Outre-mer :
« C’est du contrôle au faciès. Avec ça, on ne lutte pas contre le trafic de drogue qui gangrène notre territoire et notre jeunesse. On empêche juste son transport en Hexagone. »
Surtout qu’après la Guyane, le gouvernement a annoncé étendre le dispositif à partir de 2024 à la Martinique, à la Guadeloupe et à Saint-Martin, après plusieurs expérimentations au cours de la même année.
Dans une réponse à une question écrite au gouvernement par Davy Rimane, le ministère de l’Intérieur se félicitait en avril 2025 que « la forte pression exercée sur les réseaux de trafic de stupéfiants et le succès de cette stratégie “100 % contrôle” ont permis, en Guyane, de mettre un terme aux filières nigérianes et baltes courant 2023 et provoqué un phénomène de déport vers les Antilles et les autres aéroports de la zone sud-américaine ». « On défend bec et ongles ce dispositif. Si on arrête, ça redeviendra le fleuve à l’aéroport », défend Christian Nussbaum, le directeur territorial de la police nationale locale. Le politique Davy Rimane conclut :
« L’État se permet des choses qu’il ne ferait pas en Hexagone. »
La photographie de la Une a été prise par Romain Allimant.
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