Quentin Deranque, un étudiant en mathématiques de 23 ans, est mort, a annoncé ce samedi 14 février le parquet de Lyon (69). Jeudi, le militant d’extrême droite a été roué de coups, en marge d’une conférence de l’eurodéputé Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Il avait été transporté à l’hôpital dans un état grave et rapidement placé en coma artificiel. « L’enquête se poursuit, elle est conduite dorénavant du chef de coups mortels aggravés, en plus des violences aggravées par trois circonstances », déclarait le procureur de la République qui doit s’exprimer plus longuement ce 15 février à 15 heures.
À partir des images diffusées sur les réseaux sociaux et des différents témoignages recueillis par la presse, StreetPress a tenté de reconstituer le déroulé des événements qui ont mené à la mort de Quentin Deranque. Un récit encore parcellaire, moins de quatre jours après les faits.
Une action de Némésis
Il est 18 h 30 environ quand, sur un trottoir qui fait face à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon, une poignée de militantes de Némésis déploient une banderole blanche barrée du slogan : « Islamo-gauchistes hors de nos facs. » Plusieurs dizaines d’étudiants venus assister à une conférence de la députée européenne de La France insoumise Rima Hassan, scandent en réaction « Siamo tutti antifascisti », soit « nous sommes tous antifascistes ». Elles reculent sous les huées. Rebelote quelques instants plus tard, rue Raoul Servant — une artère perpendiculaire.
Elles sont cette fois repoussées au cri de : « racistes, fascistes, c’est vous les terroristes », comme le montre une première vidéo de 11 secondes à peine, diffusée sur X (anciennement Twitter) jeudi soir, par le compte officiel du collectif fémonationaliste. La séquence, tournée à l’angle de la rue Raoul Servant et de la rue de Marseille, montre deux militantes au visage dissimulé par un cache-cou reculer face aux étudiants hostiles. L’un d’eux saisit au cou à l’aide de son avant-bras l’une des Némésis et la projette violemment au sol. La vidéo s’interrompt à cet instant. Toujours selon ce tweet du mouvement d’extrême droite, la Lyonnaise souffrirait « de douleurs à la tête et de nausées suite au choc ».
Une de nos militante a été violemment agressée il y a quelques minutes à Lyon par des partisans de Rima Hassan, venus assister à sa conférence.
— Collectif Némésis (@Coll_Nemesis) February 12, 2026
Notre militante souffre de douleurs à la tête et de nausées suite au choc. Une plainte va être déposée. pic.twitter.com/EsscrJAB2j
Une seconde vidéo filmée quelques instants plus tard, à quelques dizaines de mètres, montre une bousculade. Des étudiants tentent, semble-t-il, d’arracher leur banderole aux militantes de Némésis.
A member of
Coll_Nemesis</a> 's security team is in critical condition after being attacked in Lyon by members of the Antifa group Jeune Garde. <br><br>The incident occurred during a protest against a conference led by far-left politician Rima Hassan. <br><br>According to reports, around 15… <a href="https://t.co/rV2Q4DU5FX">pic.twitter.com/rV2Q4DU5FX</a></p>— Imtiaz Mahmood (ImtiazMadmood) February 13, 2026
La suite est plus floue. À 500 mètres de là, une quinzaine d’hommes se tiennent prêts à « intervenir au cas où », assure Alice Cordier, dirigeante de Némésis, au micro d’Europe 1. Ils n’auront pas le temps, dit-elle, car ils se seraient « fait lyncher par une milice armée ». L’avocat de la famille du défunt, maître Fabien Rajon, évoque quant à lui un « guet-apens, méthodiquement préparé [par] des individus organisés et entraînés ». Une version qui correspond au récit fait par « un ami de Quentin », anonymisé et présenté comme l’un des protagonistes “par le média d’extrême droite « Frontières » : « À partir du moment où Némésis avait commencé son action, ils nous ont attaqué par surprise. […] Ils étaient en surnombre, avec des gants coqués. »
Un « étudiant engagé à gauche » donne à Mediapart une autre version de la scène. Son groupe composé de « membres de la mouvance antifasciste » s’éloignait de l’IEP après s’être vu refuser l’accès à la conférence, quand il tombe nez à nez avec le groupe de militants d’extrême droite. C’est ces derniers qui leur auraient « sauté dessus ». Deux témoins, respectivement interrogés par Mediapart et TF1, décrivent un face-à-face entre deux groupes « qui s’affrontaient », sans pouvoir préciser qui a déclenché l’altercation. Nos confrères évoquent également une courte vidéo qui montrerait des échanges de coups des deux côtés.
Un passage à tabac d’une extrême violence
Des images, tournées par un riverain au niveau du 16, rue Victor Lagrange et diffusées par la chaîne de télévision, montrent ce qui semble être la fin de cet affrontement. La séquence est d’une extrême violence. Au bord de la voie, deux hommes à terre sont violemment tabassés par cinq individus. À quelques mètres derrière, un autre est frappé par au moins trois autres personnes. Deux des hommes au sol parviennent finalement à s’échapper. Le troisième reste sur le bitume, immobile, tandis que la douzaine de personnes qui a participé à ce passage à tabac s’éloigne.
— . (@AlertesVideos) February 14, 2026
BFM a également diffusé une séquence de quelques secondes montrant la fin de cette même scène, filmée sous un autre angle. Impossible, pour le moment, d’identifier avec certitude Quentin Deranque sur ces vidéos.
Les derniers sacrements
Les militants d’extrême droite se seraient ensuite regroupés sur les quais du Rhône mais Quentin manquerait à l’appel, rapporte à « Frontières » l’un des protagonistes présumés. Ils retournent sur le lieu du passage à tabac que l’homme a quitté. Il finit par décrocher son téléphone et retrouver le groupe. « Il n’allait pas du tout bien, il ne se rappelait de rien. Il a vraiment commencé à convulser, enfin il n’arrivait plus à marcher », raconte ce proche. Ses comparses appellent les secours. Les pompiers confirment l’avoir pris en charge à 19 h 40, quai de Fulchiron — à 25 minutes à pied de l’endroit où il a pris des coups —, avec « un hématome à la tête ». Quentin Deranque est transféré à l’hôpital Édouard Herriot.
« Il est placé en coma artificiel, en état de mort cérébrale », détaille Némésis dans un communiqué publié le lendemain en début d’après-midi. Il a, quelques heures plus tôt, reçu les derniers sacrements de l’Église, prononcés par l’abbé Mathieu Grenier. Le vingtenaire n’avait pas reçu d’éducation religieuse et s’était converti au catholicisme trois ans plus tôt. Il fréquentait la paroisse traditionaliste de la Fraternité Saint-Pierre à la collégiale Saint-Just de Lyon. Il était, selon ses proches, investi dans la chorale de sa paroisse et participait régulièrement aux maraudes.
Il aurait également assisté à plusieurs événements organisés par Academia Christiana, un groupuscule national-catholique et identitaire qui entretient des liens privilégiés avec la Fraternité Saint-Pierre. Son engagement à l’extrême droite ne se limitait pas aux sphères catholiques traditionalistes. Quentin Deranque aurait milité dans les rangs de la section viennoise de l’Action française, le plus ancien mouvement d’extrême droite actif en France, ultra-conservateur et anti-LGBT+. Avant de rejoindre, selon Mediapart, les rangs du groupuscule néofasciste Allobroges Bourgoin, créé en 2025. Le média d’enquête a notamment dévoilé sa participation à la manifestation du Comité 9 Mai en 2025, le défilé parisien annuel de la mouvance.
Mediapart a dévoilé la participation de Quentin Deranque à la manifestation du Comité 9 Mai en 2025, le défilé parisien annuel de la mouvance. / Crédits : DR
Des anciens de la Jeune garde
Alice Cordier, la porte-parole de Némésis qui dit s’appuyer sur les témoignages de ses militantes lyonnaises, et plusieurs protagonistes relayés par le média d’extrême droite « Frontières » mettent en cause des militants antifascistes de la Jeune garde. Ils citent nommément plusieurs de ses membres actifs, dont Jacques-Elie Favrot, le collaborateur parlementaire du député de La France insoumise Raphaël Arnault. Des sources émanant du milieu antifasciste confirment à Mediapart sa présence « sur les lieux » mais ne sont « pas en mesure d’indiquer s’il a pris part à des actes violents ». Lui « dément formellement être responsable » de la mort de Quentin Deranque.
« Le Parisien », de son côté, rapporte que plusieurs protagonistes identifiés par la police feraient l’objet d’une fiche S, « en raison de leur appartenance au mouvement dissous [en juin dernier] de la Jeune garde ». L’organisation avait été créée en 2018 dans un contexte d’agressions multiples de l’extrême droite à Lyon. En octobre 2025, le média local Rue89 Lyon a comptabilisé 102 actes violents commis depuis le début des années 2010. « On s’est créés pour répondre à ces violences », détaille Cem Yoldas, ancien porte-parole de la Jeune garde. Et de dénoncer le « laisser-faire » de l’État face à ces agressions à répétition.
Hommages
Le parlementaire Raphaël Arnault, ancien porte-parole du mouvement, a déclaré apprendre « ce décès avec horreur et dégoût » et a adressé ses condoléances à la famille du militant et a demandé, tout comme Rima Hassan, que « l’enquête fasse toute la lumière sur les circonstances de ces faits extrêmement graves ».
La quasi-totalité de la classe politique s’est déclarée touchée par le drame. Emmanuel Macron a adressé à « sa famille et à ses proches, […] le soutien de la nation ». Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a de son côté, pointé la responsabilité de La France insoumise, tandis que le ministre de l’Intérieur se limitait à désigner la responsabilité de « l’ultragauche ». « On peut bien sûr déplorer qu’un homme soit mort mais il ne faut pas condamner l’antifascisme », défend l’ancien porte-parole de la Jeune garde.
Ce 15 février, dans un certain nombre de villes, à l’initiative de groupuscules identitaires, des hommages à Quentin Deranque ont été organisés. StreetPress a tenté de se rendre au rassemblement parisien mais s’est vu interdire l’accès à la place de la Sorbonne par le service d’ordre composé de militants de différents groupuscules qui se sont vus intimer l’ordre de ne pas nous adresser la parole. Plusieurs élus du Rassemblement national, de Reconquête, de l’Union des droites pour la République et d’Identité Liberté se sont joints à des militants de la mouvance radicale.
Une union des courants d’extrême droite qui efface les dissensions apparues durant le week-end. Dans un élan de sexisme, certains néofascistes ont fait porter à Némésis une part de responsabilité dans la mort de Quentin. Le Bloc Montpelliérain a ainsi critiqué sur X l’organisation l’accusant de « profiter de jeunes militants inexpérimentés », un post depuis supprimé. Une figure de Némésis a répondu sur le même réseau : « Si vous pensez ça, c’est que vous n’avez jamais milité de votre vie, et que vous êtes probablement des planqués. »
Le Bloc Montpelliérain a critiqué sur X Némésis l’accusant de « profiter de jeunes militants inexpérimentés », un post depuis supprimé. Une figure de Némésis a répondu sur le même réseau : « Si vous pensez ça, c’est que vous n’avez jamais milité de votre vie, et que vous êtes probablement des planqués. » / Crédits : DR
Une source policière déclare à StreetPress craindre une flambée de violences dans les prochains jours. Le lendemain des faits, de nombreux groupuscules néofascistes ont héroïsé Quentin en vantant le « sacrifice » du militant. « Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux », ont écrit les Parisiens de Luminis. Sur les réseaux sociaux, plusieurs comptes appellent à la vengeance. Une capture d’écran avec le nom de Jacques-Elie Favrot, une adresse, un numéro de téléphone et un mail ont circulé parmi la mouvance. Les différents locaux de La France insoumise sont, depuis la mort de Quentin Deranque, la cible d’actes de vandalisme. Les permanences de Lille, Paris, Castres, Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Angoulême ont fait l’objet de dégradations.
Des militants des Natifs ont recouvert le siège de LFI à Paris de faux-sang, suite à l’horrible meurtre de Quentin par des militants d’extrême gauche.
— Les Natifs (@LNatifs) February 15, 2026
Rendez-vous à 16h place de la Sorbonne pour rendre hommage à Quentin.
Justice pour Quentin ! pic.twitter.com/KXrr9huNfs
Le vidéaste d’extrême droite Vincent Lapierre aurait par ailleurs été « chargé par des antifas » alors qu’il réalisait un reportage, accompagné « d’amis proches » du militant décédé. Au moins une personne a été interpellée, rapporte « Le Figaro ». La famille de Quentin Deranque, de son côté, « appelle au calme et à la retenue ».
_Mis à jour le 16 février 2026 à 12 h 10 : ajout des propos de l’ancien porte-parole de la Jeune garde.
Illustration de la Une par Caroline Varon.
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